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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 08:31

Entretien avec Bernard Haykel, professeur à l’université de Princeton, spécialiste de la péninsule arabique. Réalisé par Jean-Christophe Ploquin pour le journal La Croix du 30/8/12

Le chercheur américain explique comment ce courant théologique et politique promu par l’Arabie saoudite défend l’imitation des premiers musulmans, « parfois jusqu’à l’absurdité »

La Croix : Une nouvelle mouvance s’impose chez les islamistes : le salafisme. De quoi s’agit-il ?

Bernard Haykel : Tout d’abord, c’est un terme très prestigieux chez les musulmans, car il renvoie aux trois premières générations de l’islam, les « Salafs », considérés comme les meilleurs en termes de piété, d’obéissance à Dieu. C’est l’âge d’or du point de vue religieux.

À l’époque médiévale, il y eut un mouvement qui s’appelait « salafi » – ou « hanbali ». Il se définissait par une théologie littéraliste, refusant les arguments fondés sur la raison. Par exemple, s’il est écrit dans le Coran que Dieu a une main, un visage, ses théologiens l’acceptaient, tandis que la majorité – les « asharites » –, utilisait des arguments métaphoriques, symboliques – la main de Dieu signifiant alors le pouvoir de Dieu.

Ces salafistes ont toujours été minoritaires, sauf dans le Najd, une région d’Arabie saoudite d’où viennent l’actuelle famille régnante, les Al Saoud, et une famille de théologiens et de juristes, les Al Wahhab, qui firent alliance en 1744 et fondèrent le premier État « wahhabite ».

Au XIXe siècle, des réformateurs influencés par l’Occident ont eux aussi été appelés « salafi », car ils voulaient s’affranchir de siècles de sclérose intellectuelle. On a appelé ce mouvement « Al-Nahda », « la renaissance ».

Est salafiste celui qui veut revenir à l’âge d’or ?

B. H. : Tout réformateur musulman s’y réfère. Mais les pionniers de la Nahda voulaient réformer l’islam en piochant dans l’héritage des Lumières, en utilisant des concepts philosophiques, des arguments rationnels, alors qu’un wahhabite veut rétablir le même rapport aux textes sacrés qu’au temps des Salafs. Les plus durs veulent même transposer aujourd’hui les comportements, les formules langagières attribuées à cet âge d’or. Ils ont la passion de l’imitation, de l’orthopraxie, parfois jusqu’à l’absurdité.

Comment les salafistes ont-ils pu s’étendre hors d’Arabie saoudite ?

B. H. : Une des figures de la Nahda a provoqué une convergence de ce mouvement vers le salafisme. Rachid Rida, un Syro-Libanais vivant en Égypte, a connu la grande crise de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk en 1924. Il a cherché un nouveau chef à une époque où presque tout le monde musulman était colonisé. L’Arabie saoudite ne l’était pas et il s’est rapproché d’Abd El Aziz Ibn Saoud, conquérant de La Mecque et de Médine en 1925, qui lui donna de l’argent pour créer une propagande qui lui soit favorable dans le monde musulman. À partir des années 1950, la dynastie saoudienne était menacée par le nationalisme arabe et Gamal Abdel Nasser, le président égyptien. Elle a bâti un réseau pour mobiliser les musulmans contre le nationalisme et le socialisme. Aujourd’hui, elle dépense beaucoup d’argent et d’influence, non pas pour unifier le monde musulman politiquement sous son contrôle, mais pour diffuser son idéologie et évacuer tout système concurrent – notamment la démocratie. Même des gens qui ne se considèrent pas salafistes en ont intériorisé l’imaginaire.

Comment le salafisme se distingue-t-il théologiquement ?

B. H. : Par une insistance sur « l’unicité de la seigneurie de Dieu », notamment dans la façon dont on le vénère. C’est à partir de ce principe que les salafistes condamnent le culte des saints ou le fait de se recueillir dans un cimetière et qu’ils délimitent celui qui est égaré et doit être ramené sur le droit chemin. Ils sont radicaux, notamment, dans leur rejet du chiisme et du soufisme.

D’où vient le refus du recours à la raison pour adapter sa foi à l’époque où l’on vit ?

B. H. : Il est fondé sur un conflit historique que les salafis ont eu avec un mouvement fondé sur la raison, les mutazilites, à l’époque médiévale, à Bagdad. Surtout, de leur point de vue, l’usage de la raison peut conduire à des jugements qui ne sont pas fondés sur les textes sacrés – lesquels expriment ce que Dieu veut de nous –, donc à se placer en infraction à la volonté divine. En politique, ils refusent les constitutions, dont la référence finale est le peuple, et non Dieu. Pour eux, la souveraineté appartient à Dieu et toute source de législation doit être de principe divin.

Les salafistes sont-ils concurrents de la confrérie des Frères musulmans ?

B. H. : Théologiquement, les Frères musulmans n’appartiennent généralement pas à l’école salafiste wahhabite. Celle-ci les regarde souvent comme des opportunistes, prêts à des concessions doctrinales et juridiques pour arriver au pouvoir.

Avez-vous été surpris par le surgissement politique des salafistes depuis les révolutions en Tunisie et en Égypte ?

B. H. : Les salafistes sont présents depuis plus de quatre-vingts ans en Égypte. Ils ont collaboré avec le régime de Moubarak et tenté d’enrayer sa chute jusqu’à la dernière minute en vertu du principe quiétiste de non-intervention dans les affaires politiques et d’obéissance totale à un chef d’État musulman. Ce qui m’a vraiment surpris, c’est l’abandon, pour une partie importante d’entre eux, de ce principe et leur entrée en politique. C’est une transformation brutale.

En Tunisie, les salafistes attisent souvent les violences. Cette idéologie a-t-elle un fort potentiel de contestation ?

B. H. : Oui, pas seulement du fait qu’ils veulent changer les mœurs des autres musulmans, mais aussi parce qu’il n’y a pas de hiérarchie établie. Le salafisme insiste sur l’autonomie de l’individu dans la compréhension des textes de la révélation et la mise en action de ses croyances. Beaucoup de mouvements se créent puis se fissurent.

Est-ce un mouvement anti-occidental ?

B. H. : Ce n’est pas sa préoccupation. Il s’intéresse surtout à contrer les autres façons d’être musulman. En Europe, on peut obtenir de ses adeptes qu’ils vivent dans le cadre de la loi. Mais les convaincre d’un certain relativisme, je crois que c’est impossible.

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UN ITINÉRAIRE TRANSCULTUREL

Bernard Haykel est professeur à l’université de Princeton (New Jersey), aux États-Unis, où il est considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’Arabie saoudite et du Yémen. Ses recherches ont d’abord porté sur le wahhabisme, doctrine religieuse qu’il a étudiée sous ses aspects juridiques, théologiques et politiques. Il a beaucoup publié sur le mouvement salafiste à l’époque prémoderne et dans ses manifestations actuelles. Il travaille en ce moment à un livre sur le salafisme dans le monde.

Né en 1968 d’un père libanais et d’une mère d’origine polonaise, Bernard Haykel a grandi aux Antilles françaises avant que sa famille ne s’installe aux États-Unis. Il est marié à Navina Najat Haidar, Indienne de père musulman et de mère hindoue, conservatrice des nouvelles salles d’art islamique du Metropolitan Museum de New York, ouvertes en novembre dernier.

Recueilli par JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

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