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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 00:09

 Depuis plus de onze années, l’Algérie continue de s’effondrer. La seule certitude qui s’impose quand nous scrutons l’avenir est que nous ne sommes pas prêts de voir le bout du tunnel, que la sortie de la crise n’est pas pour demain.

Après chaque accalmie, la recrudescence des assassinats collectifs apporte un démenti sanglant aux discours lénifiants du gouvernement qui parle de terrorisme résiduel. Une dramatisation encore plus aiguë se produira si les développements de la tragédie actuelle débouchaient sur l’éclatement d’une armée devenue - au-delà des appréciations que l’on peut avoir sur les intérêts et les courants la traversant - une institution qui maintient un semblant de cohésion dans un pays en déconfiture avancée.

Que faire pour arrêter la spirale infernale des massacres et rétablir la paix ?

 Y-a-t-il fatalité d’un pouvoir intégriste ?

La plupart des analyses que nous avons pu lire ou écouter donnent une interprétation préoccupante de la crise. Cette interprétation articule deux grands thèmes : côté causes de la situation, elle considère l’armée algérienne responsable de la catastrophe nationale et premier obstacle à son dénouement. Côté issue, est mise en avant la nécessité, pour rétablir la paix, de négocier avec les islamistes pratiquant le terrorisme. De prestigieux journaux tels Le Monde et Libération reprennent ces schématisations réductrices. L’opinion publique, peu informée des tenants et aboutissants d’une tragédie aux dimensions complexes, en est influencée. Ces analyses ont pour principale implication de faire de la prise du pouvoir violente ou pacifique par les islamistes une fatalité incontournable et, pour reprendre une expression consacrée, une régression féconde.

Nous refusons une telle fatalité car nous considérons que pour redonner l’espoir aux millions d’Algériennes et d’Algériens  il faut, tout au contraire, engager résolument la modernisation du pays, mettre en œuvre des réformes dont certaines attendent depuis 1962. La domination - au nom de l’idéologie populiste arabo-islamique - d’une coalition d’intérêts parasitaires, a contrarié ces ruptures qui auraient permis à notre société d’assumer son destin dans le monde actuel. L’islamisme est actuellement le seul courant politique capable d’empêcher durablement la mise en œuvre des modernisations indispensables. En imposant une dictature purement intégriste ou en alliance avec le nationalisme populiste, il permettra à l’ordre social actuel de se perpétuer malgré la généralisation de l’exclusion.

L’absence d’un vrai projet démocratique

La ligne politique des partis algériens de la mouvance démocratique a évolué entre deux récifs contre lesquels elle s’est à chaque fois brisée. Pour les uns (Le Front des Forces Socialistes...), la question politique centrale est : comment s’opposer au pouvoir sans faire le jeu de la dictature islamiste ?  Pour les autres (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, Alliance Nationale pour la République. Ettahadi-Le Défi...), la même question est posée autrement : comment s’opposer au projet de dictature islamiste sans faire le jeu du pouvoir? La mouvance démocratique se retrouve, dans sa pratique politique, éclatée entre ceux qui font le jeu du pouvoir populiste et ceux qui font le jeu des intégristes.

La cause essentielle d’une telle situation est la suivante : n’ayant pas de véritable projet, les démocrates se définissent par la négative : contre le pouvoir, contre les islamistes... mais jamais pour quelque chose qui constituerait une base d’union capable de rassembler les citoyens. Tant qu’ils n’auront pas élaboré un tel projet ils ne pourront constituer une alternative politique crédible et le pays continuera d'être obligé de choisir entre la peste (une dictature intégriste) et le choléra (une dictature nationale populiste) ou encore, comme c’est déjà le cas, une combinaison de ces deux maux afin de gérer la crise. Car il ne faut pas se faire d’illusions : ni le pouvoir actuel ni les islamistes ne sont prêts à engager les ruptures qui permettraient d'arrêter la régression économique et la généralisation de la misère.

Démarche pour interpréter la crise

La dynamique de progrès économique et social qui transforme la vie de l’humanité depuis la révolution industrielle est fondée sur l’articulation entre le développement sans précédent de la capacité des sociétés à créer les richesses matérielles et la répartition de ces richesses entre les membres des collectivités nationales. La plupart des grandes crises ayant secoué les nations modernes ont pour fondement un mauvais fonctionnement de cette articulation.

Pour rendre compte de la tragédie algérienne nous pouvons partir de la proposition que, depuis 1986, le pays traverse une crise économique et sociale très grave. La baisse des revenus pétroliers a précipité l'effondrement du système rentier bureaucratique progressivement mis en place après l'indépendance. Face à la montée des désajustements économiques structurels, les choix du pouvoir eurent pour conséquence la généralisation du chômage et la précarisation de la vie des gens ; l'Algérie devint une machine à fabriquer des désespérés. Avec le soutien actif des groupes sociaux les plus parasitaires, de monarchies Moyen-orientales et avec la bénédiction de puissances occidentales, l'idéologie intégriste en profita pour réaliser son hégémonie sur l'interprétation de la religion musulmane transformant alors beaucoup de désespérés en fanatiques. Aujourd'hui, il est vain de se battre contre l’intégrisme si l’on ne cherche pas, parallèlement, à remplacer la machine à fabriquer du désespoir par une machine à fabriquer le progrès. Il est également vain d’espérer un changement de la machine à fabriquer le désespoir tant que le bloc islamo-conservateur domine l’Etat. Un tel changement deviendra quasiment impossible à terme si une dictature islamiste s’installait à Alger.

Le projet national algérien et le refus de l’exclusion

Au-delà des confessions religieuses, des langues parlées, des  régions d’origine... il y avait dans l'union pour l'indépendance nationale algérienne le refus de l’ordre colonial qui généralisait l’exclusion et la misère. L’Algérie contemporaine est fondée sur l’espoir partagé d’insertion et de progrès pour tous ; des millions de femmes, d’hommes et d’enfants affrontèrent la mort pour vivre dans la liberté et la dignité.

Les changements introduits après 1962 avaient, durant plusieurs décennies, créé l’illusion de répondre aux aspirations des gens.  En fait, les compromis et alliances sur lesquels s’appuyait le pouvoir avaient engendré une organisation sociale qui favorisa une très importante augmentation des besoins sociaux. Elle empêcha, parallèlement, la mise en place des conditions nécessaires à la production des richesses pouvant satisfaire une telle explosion des besoins. Afin d’éviter que la remontée des tensions sociales ne mette en cause le régime et les privilèges qu'il procurait à une faune de parasites, des paliatifs furent inventés. Les transferts financiers des émigrés,  la récupération des biens des populations « européennes » ayant quitté l'Algérie, l’affectation partielle de la rente pétrolière et gazière à des fins de consommation ou encore l’endettement extérieur etc. furent mis à contribution pour maintenir une telle forme de cohésion de la société. Ces palliatifs ne firent qu’approfondir le fossé entre les besoins des populations et les capacités réelles du système à créer des richesses. Il en résulta une dynamique de croissance explosive.

Enjeux de la crise

L’effondrement du marché des hydrocarbures en 1986 mit en évidence un déficit d’efficacité tel que l’ordre social et la superstructure idéologique et politique qui le justifiait ne pouvaient être maintenus sans la généralisation du chômage et de la précarité. La montée des tensions et les affrontements sociaux, politiques et bientôt militaires qui en résultèrent constituent l’aspect phénoménal d’une crise structurelle profonde  ayant ses racines dans un tel déficit d'efficacité.

Les règles institutionnelles codifiées pour maintenir le régime populiste sont les principales causes des insuffisances du système économique et social. Ces compromis ne peuvent être réduits à l’étatisation et aux gaspillages qui en découlent - comme le prétendent les tenants du libéralisme sauvage - même si l'étatisation a souvent rendu possibles les autres errements du système. Des options essentielles, pouvant paraître a priori éloignées de l’économique, sont en cause. Citons trois exemples :

·                                 Comprendre la nature et le fonctionnement de l’école algérienne est essentiel pour rendre compte de l’insuffisante qualification de notre main-d’œuvre, de notre incapacité à dominer les savoirs et les savoir-faire nécessaires à la maîtrise des technologies modernes. L’orientation scolaire depuis 1966, quand l’Etat commença à faire «la chasse aux Pères Blancs » et à importer par bateaux les coopérants du Moyen Orient, explique une part importante de l'impasse à laquelle aboutit le modèle de développement. Une telle orientation a freiné la généralisation de la culture scientifique et technique malgré les énormes budgets du secteur de l'éducation ; elle a également fait de ce secteur le principal pourvoyeur de l’intégrisme marqué par l’inculture et l’esprit de suffisance hautaine.

·                                 Le choix de faire de la religion une des sources principales de la régulation a eu de multiples conséquences dont les plus visibles furent l’oppression des femmes  - la moitié de la population - par un statut les transformant en mineures à vie, un système juridique incapable de répondre aux exigences d’une société moderne,  l’impossibilité de réfréner une croissance démographique galopante et jusqu’au remplacement du week-end du samedi-dimanche par le jeudi-vendredi[1] au mépris de toute considération économique.

·                                 Le choix de l’arabe classique comme langue nationale et officielle, alors que cette langue ne permet ni de communiquer avec les populations ni d’accéder aux connaissances scientifiques et techniques, a des effets déplorables sur la dynamique des capacités nationales à créer des richesses. L’illégalité dans laquelle sont maintenues les langues populaires (arabe maghrébin et berbère) et la marginalisation de la langue française  - le canal dont pouvait disposer notre société pour accéder à la culture moderne - rendent vain tout effort pour mettre fin au règne de la médiocrité.

Le pouvoir et encore plus les islamistes sont farouchement opposés à tout changement d'orientation sur ces questions et sur bien d’autres qui demandent des ruptures impérieuses en vue de sauvegarder l’Algérie en lui permettant d’accéder de plain-pied à la modernité. C’est que la longue période d'hégémonie populiste a créé dans les mentalités une confusion mortelle entre l’identité nationale et ces options politico-idéologiques qui sapent à terme les fondements de la nation. De puissants intérêts parasitaires se sont par ailleurs structurés, et ces intérêts ne peuvent être maintenus qu’en reproduisant l’ordre social inefficient.

Les alternatives en présence

L’éclatement de la cohésion sociale auquel nous fit déboucher la conception populiste du devenir collectif peut être dépassé dans deux directions opposées .

Le défi qui se pose à la coalition au pouvoir est de rétablir la stabilité politique dans une nation où l’exclusion sociale se généralise. Cette coalition ne peut créer les conditions de l’efficacité économique et sociale sans mettre en cause ses privilèges et nier ses valeurs fondatrices. Les détournements de rentes et autres nouvelles formes d’endettement extérieur ne peuvent lui procurer qu’un sursis provisoire tout en détériorant les conditions d'une relance économique future. Cette alternative ne pourra durer que par une violence morale et physique de plus en plus forte contre les populations ; elle implique que le pouvoir actuel fasse de plus en plus de concessions à l'intégrisme totalitaire.

La solution démocratique à la crise continue de se chercher. Son défi est de remettre en route la machine du progrès pour tous en mettant en place un ordre social qui allie une dynamique soutenue de l’efficacité dans la création de richesses à des mécanismes de répartition qui n’excluent personne tout en favorisant l’effort et les compétences. Le plus important est de revenir à une vision de la République qui place le refus de l’exclusion sous toutes ses formes et le droit de tous au progrès social au centre de la vie politique.

Dans un pays ravagé par le chômage et la précarité, la démocratie ne pourra pas être viable si elle n’est pas sociale ; sa concrétisation suppose des transformations institutionnelles qui n’ont que trop attendu. Elles ne suffiront pas à nous sortir du marasme mais rendront possible l’effort d’apprentissage collectif des savoirs et des savoir-faire indispensables. Elles rouvriront pour nos populations les portes de l’Ijtihad[2].

Un grand chantier de l'innovation

Au-delà des formes que le projet démocratique pourra revêtir, sa concrétisation passe par le lancement et l’entretien d’un gigantesque chantier de l’innovation dans tous les domaines de la vie sociale pour développer l’efficacité économique et la mettre au service des populations. Une telle tâche déborde largement le cadre strictement politique ; les propositions qui sont adressées à l’Etat et l’action de ce dernier seront nécessaires, mais le besoin d’innovation concerne l’ensemble des agents économiques, l’ensemble des membres de la société. C’est à proprement parler à un mouvement de toute la société vers la civilisation moderne qu’appelle l’alternative démocratique.

La société algérienne ne peut réaliser seule, isolée du reste de l’humanité, un effort d’innovation aussi important que celui qui l'attend. La plupart des questions auxquelles nous ne trouvons pas de réponses sont déjà résolues en Occident : la forme principale de l'innovation dont il nous faut penser les modalités  est un apprentissage de longue durée, généralisé à tous les domaines et à toute la population. Ce n’est pas en tournant le dos à l’Europe que nous le réaliserons.



[1] Le prétexte invoqué est que dimanche serait le jour du Seigneur chez les chrétiens alors que pour les musulmans le jour Saint serait vendredi.

[2] Ijtihad : au sens large de créativité.

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Algérie en Questions - dans Algérie en projet
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