Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 00:33

Les négociations entre l'Algérie et l'Europe sur la formule d'association que propose cette dernière aux pays Tiers-méditerranéens[i] ont commencé début mars 1997.

Des négociations marquées par un grand retard quand on sait que la Tunisie et le Maroc avaient depuis longtemps conclu avec la Communauté des accords sur la base de cette même formule[ii]. Pour justifier une telle lenteur, la question de la légitimité des autorités algériennes et le doute quant à leur volonté effective d'engager un processus démocratique ont été avancés par les fonctionnaires de Bruxelles. A Alger, l'accent a été mis sur la menace que représentait le désarmement douanier, les risques qu'il faisait courir à la sauvegarde du potentiel de développement et à la souveraineté économique voire politique du pays.

A l'issue des premières discussions, nos représentants semblèrent satisfaits de la tournure que prenait le dialogue. Puis leur ardeur s’est refroidie au fur et à mesure que les intentions réelles des deux parties se précisaient.  Les gages qu’ils avaient alignés quant à la volonté de l’État d'aller vers le libéralisme économique et la démocratie politique auraient, sinon emporté la conviction de leurs vis-à-vis, du moins permis de surmonter leurs réticences. Pourtant, la demande d'un soutien européen actif à l'entreprise de sauvetage du secteur industriel de l'Algérie ne semble pas recevoir d'écho. Cette demande fut réaffirmée par M. Attaf, ministre des Affaires étrangères. Pour lui, l'établissement d'une Zone de Libre Échange impliquerait le démantèlement des barrières douanières et tarifaires, sa contrepartie « essentielle sera la participation européenne à la réhabilitation du tissu industriel (algérien) qui est l'un des plus importants en Afrique et dans le Tiers monde »[iii].

Faute d'accord sur cette épineuse question, les négociations sont dans une impasse.

L'Algérie rentre dans les rangs

De hauts fonctionnaires de Bruxelles ont dû pousser un ouf de soulagement le 9 avril 1994. Ce jour-là, M. Rédha Malek, chef du gouvernement, faisait parvenir au Fonds Monétaire International la « Lettre d'intention » préalable à un accord de rééchelonnement de la dette extérieure algérienne. L'Algérie acceptait de se soumettre au diktat des institutions économiques et financières qui dominent la planète.  Ce même jour, le dinar était dévalué de 40,17%. L'Algérie rentrait dans les rangs. Comme un cheval fougueux qui se cabre lorsqu'on veut l'entraîner sur un chemin difficile, notre pays, d'atermoiements en reculades, avait fini par s'engager de manière « irréversible » sur la voie du libéralisme version F.M.I. que lui suggéraient instamment les représentants de l'Europe :

« Nous pensons qu'une gestion saine de l'économie ne peut pas se faire très différemment de ce que prescrit le F.M.I. Il peut exister des divergences idéologiques, mais en ce qui concerne l'efficacité cela me semble au-dessus de toute discussion. »[iv]

La Communauté européenne libéra immédiatement la seconde tranche de 175 millions de $ du crédit consenti en 1991 et conditionné par un accord avec le F.M.I. (bloqué durant plusieurs années pour faire pression sur Alger). Les ministres des finances européens donnèrent leur accord à un nouveau prêt de 200 millions d'écus (les Algériens en attendaient 500 millions). On fit miroiter la possibilité de nouveaux financements destinés aux programmes sociaux accompagnant l'ajustement structurel pour créer des emplois, construire des logements, soutenir les P.M.E./P.M.I.

La stratégie élaborée par les techniciens de Bruxelles pour le flanc sud de l'Europe put se déployer librement.

L'Algérie dans la compétition mondialisée

Première puissance économique mondiale et premier donneur d'aide publique (40% de l'aide publique internationale), l'Union européenne ressent de plus en plus le besoin d'affirmer une cohérence dans ses rapports à son environnement immédiat.  Elle cherche à développer une politique active notamment vers deux zones d'influence géostratégiques : l'Europe de l'Est d'un côté et de l'autre la Méditerranée, particulièrement la région du Maghreb au cœur de laquelle se situe l'Algérie.

Pour le Vieux continent l'Afrique du Nord est avant tout un grand réservoir de matières premières et d'énergie. L'Algérie fournit actuellement plus du quart de la consommation de gaz de l'Union européenne et pourrait fournir plus de 36% de cette consommation au cours de la première décennie du second millénaire. L’autonomie énergétique peut être un but important de l’action européenne face à la stratégie d'encerclement que lui imposent les USA (à l'Est, au Moyen Orient, en Afrique) et à la pénétration de ses marchés traditionnels par les Japonais et leurs alliés du Sud-Est asiatique.

L’Afrique du Nord est également un débouché pour les productions de la Communauté (le marché maghrébin représente près de la moitié du marché US pour la France). La possibilité de vendre conditionne et conditionnera de plus en plus la croissance et la création d'emplois. A une époque où les formes de la concurrence hors-prix prennent une ampleur décisive, maintenir captif le marché maghrébin est un défi que l'Europe, notamment l'Europe du sud, ne peut relever sans nouvelle politique de coopération.

La dure compétition que les Américains et les Asiatiques mais aussi la réalisation du marché et maintenant de la monnaie uniques imposent à certaines productions européennes, fait de leur délocalisation un moindre mal. Il n'est évidemment pas indifférent pour le devenir de l'Europe que ces délocalisations se fassent vers l'Asie du sud-est et l'Amérique du Sud ou vers l'Afrique du Nord et l'Europe centrale. L'Europe ne peut maîtriser son destin en se désindustrialisant ainsi au profit des zones d'influence privilégiées de ses principaux concurrents.

A tous ces égards, le Maghreb, et singulièrement l'Algérie qui reste l'acteur économique le plus important de la région, peut devenir un facteur de consolidation du projet européen ou au contraire un  "ventre mou" de l'Europe, une tête de pont de la pénétration asiatique et américaine. La manière dont les sociétés du pays de l'Oncle Sam raflent les marchés algériens dans le domaine des hydrocarbures ou encore la volonté exprimée par une entreprise comme Deawoo d'acheter de grandes usines algériennes allant des véhicules automobiles à l'électronique, de l'industrie des matériaux de construction aux complexes touristiques…, sont significatives d'une compétition sans merci dans laquelle tous les coups - y compris l'utilisation de différents phénomènes politiques - sont permis.

Mais s'il est vrai que beaucoup de responsables européens savent, à l'image de M. Claude Cheysson, qu' « Il  y a actuellement une agression concertée de fanatismes dans une grande partie du pourtour méditerranéen et les secteurs les plus chauds sont l'Algérie et l'Egypte »[v], combien d'entre eux se rendent compte à quel point cette "offensive des fanatismes" est instrumentalisée par les stratèges américains ?

L'Europe face au Sud

L'intérêt que porte l'Europe à l'Algérie est également lié à sa stratégie de gestion des grandes difficultés qui ne feront que se développer dans les régions sud de la planète.

M. Andrea Amato, président de l’Institut Méditerranéen de Rome (IMED) déclare : « On relève que d’ici l’an 2010 et pour simplement maintenir le niveau de la situation actuelle en matière d’emploi et de chômage, avec toutes les conséquences que cela suppose, il faut, dans la prochaine décennie, créer dans le sud de la Méditerranée 22 millions de nouveaux postes de travail. D’autres études prévoient, en l’an 2000, pour les pays du Maghreb central, un stock de 4 à 5,5 millions de chômeurs. Disons que c’est là un scénario des plus optimistes... Il y a déjà des générations entières dans le sud de la Méditerranée qui n’ont aucune chance de pénétrer le marché du travail et qui n’auront donc jamais d’emploi. Ceci ne concerne pas uniquement une seule mais plusieurs générations si l’on s’en tient à la structure démographique existante actuellement. »[vi]

L'insertion des populations est le défi le plus important que devra affronter l'humanité dans la première moitié du nouveau millénaire. La généralisation de l'exclusion peut avoir des conséquences dramatiques. Écoutons encore M. Claude Cheysson : « Je trouve que l'analyse des progrès de l'intégrisme n'a pas encore atteint sa maturité. Les gens se fixent sur ce que la télévision leur rapporte. Pourquoi y a-t-il, à l'heure actuelle, un terreau favorable à un tel fanatisme collectif ? Principalement parce qu'il y a des parties du monde, même chez nous d'ailleurs, où la jeunesse est en état de désespérance. Elle ne se voit pas d'avenir. Le jeune chômeur, isolé dans sa misère, est prêt à entrer dans le premier groupe collectif qui va lui redonner le sens de la fraternité et un sens à sa vie. Et cela n'est pas encore suffisamment compris en Europe. »[vii]

Une des conséquences de la généralisation de l'exclusion au Sud est la pression à l'émigration vers le Nord conformément au principe énoncé par M. A. Sauvy : « Si les richesses ne vont pas là où sont les hommes, les hommes vont naturellement là où sont les richesses. »[viii]

La tentation du cordon sanitaire s'empare de forces non négligeables en Occident. La Commission européenne a démenti envisager de reprendre l'idée de l'ancienne majorité parlementaire française (majorité de Droite) voulant introduire la restriction aux migrations comme condition de la coopération avec le Maghreb.  Pour les fonctionnaires européens : « Maîtrise des flux ? Oui. Mais fermeture sécuritaire au sens strict, non. Nous allons continuer à traiter la question migratoire sous l'angle de la coopération pour le développement. La Commission essaie de convaincre les Etats membres de soutenir le développement de ces pays pour fixer les gens chez eux. »[ix]

Les mouvements migratoires ne sont pourtant pas les dangers les plus graves qui menacent l'Europe du fait de la généralisation de l'exclusion au Maghreb. Des régimes belliqueux peuvent et menacent de s'installer au flanc sud du Vieux continent  en commençant par Alger, au cas où les intégristes y prendraient le pouvoir. Une guerre entre les pays du Nord de l'Afrique ne manquerait pas d'impliquer l'Europe et de toucher directement ses intérêts. Les stratèges de l'Otan situent désormais les dangers non pas à l'Est mais au flanc Sud de l’Europe. M. Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, est bien placé pour le savoir : « la nouvelle définition des menaces du point de vue des pays du Nord nous désigne explicitement et ce, à tort ou à raison. »[x]

Seule une politique de coopération active avec le Maghreb  visant non pas à contenir les effets sur le Nord des problèmes qui se développent au Sud, mais à travailler avec les forces démocratiques et pacifiques de la région pour construire des issues de progrès à leur crise sera, en dernière analyse, payante pour l'Union Européenne.

L'Algérie dans la recherche d'un équilibre européen

Beaucoup d'analystes s'interrogent : l'Europe ne croit plus tellement que son avenir soit vers la Méditerranée. Cet avenir serait plutôt dans la promotion des relations Est-Ouest. Un tel jugement est fondé sur les atouts indiscutables des pays de l'Est mais aussi sur l'activisme des institutions de l'Ouest européen en direction de l'ancien bloc socialiste. Un activisme sans commune mesure avec les propositions de coopération qui sont faites aux Etats du Maghreb.

Le défi d'une telle évolution du projet européen ne concerne pourtant pas que les Maghrébins ainsi rejetés par leurs voisins du Nord au moment où ils frappent à leur porte. C'est tout l'équilibre de la construction européenne qui est menacé. Qui peut garantir, en effet,  le comportement des gouvernants de l'Allemagne demain quand,  placés au centre du dispositif européen, ils pourront désormais lui dicter leurs   choix ?

Il n'est pas indifférent pour l'avenir de l'Europe  que l'énergie qui fait marcher ses usines et réchauffe ses populations lui vienne de sa partie Sud ou de sa partie Nord. Que les délocalisations de ses entreprises se fassent en direction de régions situées dans la zone d'influence "germanique" ou au contraire vers la zone d'influence "latine" aura à terme des implications sur l'équilibre européen. Avec près de soixante-dix millions d'habitants, le Maghreb peut s'avérer être un atout non négligeable pour les Européens du sud et particulièrement pour la France proche de cette région par l'histoire, la langue et les intérêts économiques. L'Espagne, l'Italie et la France n'ont pas manqué de manifester envers l'Algérie une solidarité, certes encore insuffisante et discrète, dans ses négociations avec les institutions européennes (déblocage d'une partie des fonds pourtant conditionnés par un accord avec le F.M.I. avant que cet accord n'ait lieu), puis dans ses négociations avec les institutions de Bretton Woods (sur les questions des conditionnalités, du soutien à l'ajustement structurel, du rééchelonnement). Nous sommes cependant bien loin des gestes de solidarité américains en faveur de leurs alliés du Tiers-monde (Mexique, Israël et Egypte, pays du Sud-est asiatique...)

Ajustement structurel par le bas

Les priorités géostratégiques européennes déterminent l'instauration d'une zone de libre échange  avec les pays Tiers méditerranéens, y compris le Maghreb,  pour la première décennie du prochain millénaire. Ces priorités confortent les conditionnalités du F.M.I. qui imposent à l'Algérie le démantèlement des protections tarifaires et non tarifaires à l'ombre desquelles s'est structuré le tissu industriel, et au-delà, tout le système économique et social du pays. La libéralisation du commerce extérieur se traduit déjà par une désindustrialisation massive qui débouchera sur une catastrophe certaine si un important effort de redéploiement et de modernisation n'est pas réalisé. Livrée à elle-même, l'Algérie n'a ni les moyens humains ni les moyens technologiques et financiers pour réaliser un tel effort ; il est même possible qu’elle n’ait même pas une conscience claire des tenants et aboutissants de son processus d'ajustement structurel et de "mise à niveau".

La fermeture de la plupart des entreprises existantes, sans mise en place concomitante de nouvelles structures industrielles compétitives, aura pour effet une généralisation encore plus pénible du chômage; c'est l'ajustement structurel par le bas que connaissent la plupart des pays du Tiers monde ayant appliqué la thérapie du F.M.I. et de la Banque Mondiale.

Pour apprécier l’ampleur de la régression qui menace l’Algérie, il faut savoir que beaucoup plus que dans la plupart des autres pays du Sud,  les structures économiques et sociales traditionnelles d’insertion des populations ont quasiment disparu du fait de la restructuration économique et sociale réalisée sous la colonisation et après l'indépendance. Des millions de personnes sont déjà  - et le seront davantage encore dans un proche  avenir - livrées au désespoir. Il n'en sortira probablement rien de bon, ni pour l'Algérie, ni pour ses voisins immédiats, ni pour ses voisins d'Outre-méditerranée.

Qu'attendre des négociations algéro-européennes ?

Les voies menant à "une zone de prospérité partagée" et à l'intégration entre les deux rives de la Méditerranée[xi] sont loin d'être dessinées.  Du côté algérien, la croyance naïve aux vertus "naturelles" du libéralisme se traduit par une sous-estimation du besoin de coopération privilégiée avec l'Europe. Les comportements prédateurs des partenaires de cette région conforte chez nos gouvernants les attitudes du type "faire jouer la compétition entre les impérialismes" quand les intérêts du pays commandent de nous insérer résolument dans le système productif européen. L'exacerbation des tensions sociales alimente les forces politiques prônant le repli culturel et la haine de l'Occident au moment où le dépassement de l’inefficacité à produire des richesses fait de la coopération approfondie avec ce même Occident une option stratégique.

Le plus important obstacle devant une association répondant aux besoins des populations reste le refus européen de s'engager directement dans la restructuration industrielle algérienne.                                         « Le problème de la remise à niveau de notre infrastructure industrielle constituée pour l'essentiel il y a plus de deux décennies se pose avec acuité. C'est pourquoi l'aide de la Communauté Européenne à la modernisation de l'industrie algérienne est posée avec force par nos négociateurs comme contrepartie à l’intégration de l’Algérie à la zone de libre-échange euro-méditerranéenne, à chacune des rencontres préparatoires à cet événement, dont on prévoit la concrétisation à l'horizon 2010 »[xii].

L'hésitation de l'Europe à s'engager en Algérie est confortée par des considérations mercantiles. La mise à niveau réussie du secteur industriel algérien réduirait un marché traditionnel - la demande algérienne issue de la rente pétrolière et gazière - non négligeable pour certaines entreprises. Elle accroîtrait du même coup la compétition sur des segments où le marché ne parvient à absorber que 60 à 70% de la production qu'autoriseraient les capacités installées.

Les intérêts commerciaux immédiats de certaines firmes et groupes de pression européens parviendront-ils à faire jonction avec les intérêts parasitaires et les courants fanatiques algériens pour empêcher ce pays de renouer avec la croissance et le progrès partagé ?



[i] Pays non européens de la Méditerranée.

[ii] Respectivement le 12 avril 1995 et le 26 février 1996.

[iii] El Watan 24 04 1997

[iv] Entretien avec Eric Van Der Linden (directeur de la division Maghreb-CEE). In El Watan 07-02-1993.

[v] Entretien avec M. Claude Cheysson. In El Watan 31 03 1993.

[vi] Entretien avec M Andrea Amato; président de l’Institut Méditerranéen de Rome (IMED). In EL-Watan 16 03 1996.

[vii] Entretien avec M. Claude Cheysson. Op cité

[viii] Cité par Abdelkader Chaker in Algérie Actualité du 21 au 27 09 1993: l'Algérie dans la stratégie euro-maghrébine

[ix]"Comment Paris, Bruxelles et le Fmi regardent-ils l'Algérie?" In Algérie Actualité du 18 au 24 mai 1993.

[x] "N'ayons pas la mémoire courte" article publié dans El-Watan du 09 05 1998.

[xi] Le plateau continental européen s'achève au cœur du Tell maghrébin comme nous le rappellent périodiquement les séismes d'El Asnam.

[xii] El Watan du 09 05 1998

Partager cet article

Repost 0
Algérie en Questions - dans Algérie en projet
commenter cet article

commentaires