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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 00:15

Abdelhak Benhamouda, leader de la centrale U.G.T.A, était l'une des rares personnalités pour lesquelles la question de l’emploi était fondamentale dans la  crise algérienne.

Il fut assassiné en janvier 1997 en des circonstances rappelant étrangement le meurtre du Président Mohamed Boudiaf, également victime d’un attentat alors qu'il recherchait, en de courageux meetings de masse, le soutien populaire à sa politique de rupture démocratique et sociale.

Tensions sociales et libération de la violence

L'économie et la société algériennes sont dans une situation paradoxale. L'insuffisance des biens et services (eau et alimentation, habitat, soins, routes, sécurité publique...) atteint des niveaux intolérables. Dans le même temps, les ressources productives humaines et matérielles sont de moins en moins bien utilisées. Des terres ne sont pas travaillées, des usines ferment par dizaines et, surtout, des millions de  gens ne trouvent pas de travail et ne disposent pas de revenus. Les tensions qui naissent du fossé grandissant entre les aspirations légitimes des populations et les possibilités de les satisfaire qui s'offrent à elles n'arrivent plus à être contrôlées par les cadres sociaux mis en place. Il en résulte une libération de la violence aux effets dévastateurs.

L'emploi au cœur de la crise

Deux raisons font du problème de l'emploi la dimension objective principale de ce mal algérien. D'une part, des mutations économiques et sociales profondes se sont produites depuis plus d'un siècle qui ont fait de l'emploi salarié une condition nécessaire à la survie de la grande majorité de la population. En 1962, près de 50% de la population active était salariée. En 1977, ce taux atteint les 72,12% même si, avec la crise, il tombe à 66,52% en 1992[1]. Ces chiffres sont proches de ceux des pays développés[2]. La forme générale de l'emploi revêt l'aspect particulier du travail salarié.

Mais alors que le salariat devient indispensable à la survie des gens, des millions d'entre eux ne trouvent pas à être employés. Se pose ainsi le problème du chômage. L'économie algérienne est incapable de fournir un travail à la majorité de ceux qui en font la demande ; de plus en plus de bras n'arrivent pas à être occupés. Le taux de chômage officiel serait passé de 32,9 % en 1966 à 9,7% en 1985 pour remonter à 28% en 1995.  Le taux de chômage effectif est probablement plus important ; il dépasserait  le tiers de la population active.

Pourquoi l'Algérie ne crée-t-elle pas d'avantage d'emplois ?

Les facteurs qui rendent compte de la crise de l'emploi éclairent sur les origines du drame auquel nous assistons. Ils ne sont pas faciles à saisir car les  phénomènes qui interviennent ici sont d'une complexité telle que l'on peut parler de crise systémique.

La remontée du chômage, à partir de 1986, renvoie à la rupture de la dynamique de développement relativement forte qui avait marqué la décennie précédente. Les créations d'emploi étaient de 52 000 postes par an entre 1963 et 1971, de 132 000 par an entre 1972 et 1984 et 75 000 par an entre 1985 et 1989. Après avoir été de 7,2% entre 1967 et 1978, le taux de croissance annuel moyen du P.I.B en termes constants est tombé à 0,15% entre 1986 et 1994. Le lien entre le fléchissement de la croissance globale et celui de la croissance de l'emploi est évident.

Pour être féconds dans la recherche d'issues à la crise nous devons dépasser les interprétations « externes » qui font porter la responsabilité du blocage de la croissance à la réduction des prix des hydrocarbures ou à l'endettement extérieur du pays, même si le rôle aggravant de ces facteurs est évident. C'est dans la nature contradictoire du développement antérieur à 1986 qu'il convient de rechercher les causes de sa rupture nécessaire par épuisement du surplus mobilisé aux fins de la reproduction élargie et donc de créations d'emplois. Les facteurs structurels à l'origine de la crise peuvent être classés en deux ensembles :

·         D'un côté, il y a les facteurs qui font monter les coûts de la reproduction économique et sociale : on peut citer la croissance démographique très forte, la substitution d'un modèle de consommation de type européen (urbanisation, généralisation de la médecine moderne...) au modèle de consommation traditionnel très austère, le recours à des moyens de productions souvent importés et coûteux...

·         D'un autre côté, il y a les facteurs qui limitent l'efficience de la production, particulièrement les difficultés à maîtriser les technologies modernes ; difficultés elles-mêmes liées au système d'éducation-formation, aux choix technologiques, de taille et de localisation, aux modalités de mise au travail, au système financier, aux déséconomies externes...

La liste des causes structurelles de la crise n'est pas exhaustive. Ces causes traduisent toutes les conditions dans lesquelles s'est faite la généralisation de l'emploi salarié après l'indépendance et, plus particulièrement, depuis la mise en œuvre de la stratégie algérienne de développement. Cette généralisation s'est faite à des normes de consommation (marchande et non marchande) qui ne sont pas en cohérence fonctionnelle avec les normes de production. Le bouclage du circuit macro-économique était réalisé par une redistribution de richesses (dévalorisation du capital public, affectation non productive de différentes rentes, endettement extérieur...) autorisée par l'étatisation de l'économie. Le mode de régulation élargissait l'emploi et la consommation à des conditions qui interdisaient la production d'un surplus économique interne, qui dissipaient, au contraire, le surplus venu de l'extérieur. Le maintien d’un tel  mode de régulation conditionnait la reproduction de l'ordre social qui s'était progressivement instauré mais reproduisait un déficit d'efficacité de plus en plus important ; il en résulta une dynamique économique explosive qu’il devint impossible de contenir.

La sortie de la crise suppose que soient réalisées les conditions d’une nouvelle phase de généralisation de l'emploi salarié. Ces conditions doivent permettre de surmonter les déficits d'efficacité qui ont eu raison de la croissance précédente. Elles ne se formeront pas si n'est pas dépassé le carcan centralisateur étatiste qui étouffe les énergies créatrices d'emplois efficaces. Elles ne se formeront également pas spontanément comme le pensent les tenants d'un libéralisme sans freins. Un nouvel ordre institutionnel favorisant l'innovation à tous les niveaux et soucieux de l'insertion des populations ne peut résulter que d'une nouvelle forme, démocratique et sociale, de régulation.  La montée du mouvement intégriste en liaison avec la défense des intérêts parasitaires est le plus grand frein à la généralisation de la créativité qu'appelle l'adaptation nécessaire de l'économie et de la société algériennes. L'édification du Maghreb et le développement de la coopération avec l'Europe peuvent aider à l'émergence d'une efficacité nouvelle pour de nouvelles possibilités d'insertion des populations.



[1] Notamment du fait de l'augmentation du chômage et des emplois informels salariés et non salariés.

[2] M. Aglietta signale que dans les pays occidentaux 80 à 95% de la population active était salariée en 1970 contre moins de 50% au début du XXème siècle. In Régulation et crises du capitalisme, Editions Odile Jacob, Paris 1997 page 428.

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