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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:04

Texte d'une interview donnée par Ramdane HAKEM au journal l'Humanité, à l'occasion de la visite effectuée en Algérie par le Président Français Nicolas Sarkozi.

L'Algérie prétend au statut de "pays émergent". L'envol du prix du baril de pétrole et l'afflux massif de devises qui en découle règle-t-il la crise structurelle de ce pays?

Rappelons que l’Algérie a bénéficié d’importants transferts de ressources notamment en 1962 (transfert du patrimoine colonial), 1971-73 (nationalisation des hydrocarbures et première hausse des prix du pétrole), 1979-80 (guerre Iran-Irak ) sans avoir pour autant pu rompre le cercle infernal du sous-développement.  Il faut tirer les leçons de ces occasions perdues. Or le pays manque cruellement d’une intelligence pertinente de ses difficultés,  nous en sommes toujours à vouloir copier des schémas intellectuels renvoyant à d’autres réalités. Hier étatisme, aujourd’hui fondamentalisme islamo-libéral, mais toujours le même gâchis des ressources humaines et matérielles, au seul profit de groupes prédateurs infestant le corps social.

De fait, des circonstances politiques ont permis à l’Algérie de durablement distribuer plus de richesse qu’elle n’en crée ; au-delà des aspects techniques, le modèle algérien de développement a pour trait permanent de nourrir un écart grandissant entre le volume de richesses distribuées et la capacité du système productif à en créer. Cela a entraîné une restructuration profonde de la société autour du « captage » des rentes. Le train de vie de chacun est désormais branché sur les cours du pétrole. Quand ces derniers montent, les mieux placés se remplissent les poches, les laissés pour compte ramassent les miettes. Mais dès que la rente vient à baisser, c’est tout le système social qui menace de s’effondrer. Nous en avons fait l’amère expérience suite à la chute des prix du pétrole de 1985-86.

La remontée des cours a permis d’alléger le fardeau de la dette extérieure, circonscrire le terrorisme islamiste et mettre en œuvre les recettes du FMI, sans résultats probants. Elle a également permis d’engranger près de 100 milliards de dollars en fonds de régulation des ressources pour nous prémunir des effets immédiats d’une nouvelle baisse des rentrées de devises . Aujourd’hui de puissants intérêts font pression sur les gouvernants afin que soit dépensée cette cagnotte, mais en l’état actuel de l’organisation économique, elle ne servira qu’à renforcer les termes d’une crise à venir encore plus grave que celle que nous avons vécue. C’est dire l’importance et l’urgence du débat sur l’actualisation du projet de développement.

La France perd du terrain outre Méditerranée face à la Chine, aux Etats Unis, et même d'autres pays européens. Peut-on imaginer, dans le contexte actuel, une refonte des rapports économiques et politiques entre les deux pays ?

 La France devrait mieux apprécier ses intérêts stratégiques en Méditerranée, et le rôle que pourrait jouer l’Algérie dans leur réalisation. Il faudrait arrêter de ne voir en ce pays qu’un débouché, prendre en compte qu’il est le premier pays francophone après l’Exagone et qu’il possède des atouts ne se limitant pas à garantir la sécurité énergétique du Sud de l’Europe ; l’Algérie peut devenir, à l’instar des pays de l’Est, un espace d’expansion pour le capitalisme européen, pour peu qu’elle soit accompagnée dans ses efforts de réorganisation.

Côté algérien, on sous estime gravement l’importance du non marchand dans l’œuvre de développement, en particulier celle du « butin de guerre » qu’est la langue française. Je voudrais attirer l’attention sur un type d’externalités positives relevant de la capillarité : l’apprentissage du « comment fonctionne une société productive moderne » ne s’achète pas et son invention demanderait des siècles. La libre circulation des personnes entre les deux rives de la Méditerranée est, de ce point de vue, tout à fait essentielle pour l’Algérie.

Les intérêts stratégiques aussi bien de la France que de l’Algérie commandent une « coopération d’exception », mais des lobbies très influents dans chacun des pays s’y opposent.

L'idée d'Union méditerranéenne portée par Nicolas Sarkozy vise essentiellement à exclure la Turquie de l'Union européenne et à promouvoir des "coopérations" en matière de sécurité et de lutte contre l'immigration. Est-il possible de lui donner un autre contenu ?

Voici deux idées complémentaires : la France est un vieil empire qui a perdu ses colonies ; elle est partagée entre l’envie de s’accrocher au mythe de la Grande époque et la volonté de tourner la page. La construction européenne est un pas décisif dans ce dernier sens. Cette construction est toutefois déséquilibrée par l’ouverture à l’Est ; l’Allemagne en est désormais le centre de gravité, et la France rejetée à la périphérie. Il y va de son intérêt stratégique que de donner consistance à la coopération entre pays de la Méditerranée.  Des milliards de pétrodollars sont engrangés chaque année par les pays arabes et vont s’investir aux USA, en Asie …. Une Banque de la  Méditerranée garantie par l’Europe, à l’image de la Banque européenne de développement, créée au profit des pays de l’Est,  serait un puissant levier au service de cette coopération.

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Algérie en Questions - dans Algérie en projet
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