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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:39

Mahfoudh, ton nom vient s’ajouter à la liste encore ouverte des martyrs de l’Algérie démocratique, lâchement assassinés par la terreur intégriste. Tu rejoins les deux Abderahmane, Mohand-ou-Bélaîd, Rabah et tous ceux qui, pour avoir porté l’Algérie dans leur coeur, ont payé le prix lourd pour notre liberté et notre dignité.

Mahfoudh, ton nom n’a pas occupé la une des quotidiens car tu fus de ces militants dont la devise était de donner et de ne rien demander. Tu t’en vas anonyme comme tant d’autres enfants de l’Algérie meurtrie au moment où non seulement ta famille mais aussi la nation a tant besoin de gens comme toi pour soigner ses blessures.

Pleurez mères, pleurez en Mahfoudh l’avenir de vos enfants compromis, pleurez le risque que notre chère Algérie soit livrée aux charlatans venus des âges farouches; pleurez le sang qui a coulé de son corps, c’est une partie de l’énergie de l’Algérie qui s’en va.

Mahfoudh, dans ta vie courte mais tellement riche, tu as porté les espoirs de nos populations avec force courage et dignité exemplaire. Encore adolescent, tu révélais au monde ton sens humanitaire en répandant à travers nos campagnes le message du progrès. Pendant que les enfants de ton âge pensaient à faire la fête, tu pensais à comment aider les paysans, comment reconstruire le mouvement étudiant, comment "mobiliser" la jeunesse pour qu’elle puisse mieux aider la Patrie.

Mahfoudh, qui viendra maintenant essuyer les larmes de tes enfants, toi qui avais toujours pris le parti des humbles, toi qui avais refusé que les enfants d'Algérie naissent et vivent dans les pleurs ? Tu représentais l'idée du progrès et de la liberté. Ils ne connaissaient que l’argument de la hache et des chaînes à vélo.

Les islamo-baathistes s’en étaient déjà à plusieurs reprises sauvagement pris à ta personne pour empêcher l’expression des valeurs dont tu resteras le symbole. La première fois qu’ils exercèrent leur violence sur ton corps, ce fut à la fin des années 1970, à la cité universitaire d’El Harrach. Pour quelle raison, cette meute de barbus s’acharnait-elle sur le corps d’un jeune homme affalé sur le sol ? Certains avaient des chaînes à vélo, d’autres des barres de fer, d’autres encore des bouts de bois. Ils criaient, ils se bousculaient, ils te lapidaient avec une de ces haines à vous donner le frisson! Avais-tu brûlé le Coran? Avais-tu profané la mosquée ? Les avais-tu insultés alors qu'ils priaient Dieu?...

Non, non, ton crime était d’avoir invité la troupe de Slimane BENAISSA présenter la pièce de théâtre "Boualem Zid el goudam"* devant les étudiants résidents à la cité universitaire. Toute cette folie meurtrière, pour une pièce de théâtre! Et quelle pièce de théâtre! Une pièce autorisée et financée par un gouvernement dont l’un des premiers commandements est "l’Islam, religion de l’Etat".

Les services de sécurité étaient là, à regarder ton massacre, sans intervenir.

La seconde fois, ce fut à l’université de Bab-ezzouar au début des années 1980. Les islamo-baathistes voulaient t’empêcher d’organiser la solidarité avec le puissant mouvement démocratique qui se développait à Tizi-ouzou. Et comme toujours, en guise d’arguments, ils recoururent aux barres de fer et aux chaînes à vélo. Ils t’avaient laissé pour mort, mais Dieu t’avait doté d’une capacité d’endurance telle qu’au bout d’une semaine tu repris ton activité militante. Cette fois, leur jonction avec le régime corrompu de Chadli Bendjedid était devenue manifeste.

Entre l’intégrisme islamique et toi, les cicatrices de tes profondes blessures avaient, à jamais, dessiné la ligne rouge qui te servira de boussole au moment où les repères traditionnels s'évanouissaient. Ton point de vue sur la nature de ce courant rétrograde s’affirmera donc tout naturellement aux antipodes de celui que développent nos intellectuels de salon dissertant sur le "consensus national".

Toi qui avais "côtoyé" si longtemps et si profondément les islamistes, tu étais vacciné contre les paroles mielleuses auxquelles ils avaient recours lorsque le rapport des forces n’était pas en leur faveur. Quand ils étaient minoritaires ils vous disaient : "-Nous sommes la communauté des plus tolérants, n’est-il pas dit dans le Coran: -A vous votre religion, à moi ma religion!... " Mais dès qu’ils se sentaient en force ils vous assenaient un autre extrait du Coran : "-Il n’est point permis d’avoir d’autre religion que l’Islam!" Et quel Islam ? Le leur évidemment.

Après des études pour le moins "mouvementées" (tu fus même contraint de changer de filière pour échapper à la vindicte islamiste), toi l’enfant d’Alger la blanche, tu vins mettre ta générosité au service de l’E.M.A.C.** de Dellys. Ta femme, enseignante, vint avec toi apporter la science en ce trou oublié des Dieux qui s’appelle Ouled Kheddache. Pouvais-tu penser un seul instant (et qui aurait pu penser?) que pour t’en récompenser, des mutants portant la même nationalité que toi et moi allaient décider de faire un coup d’Etat à Allah et de t’ôter la vie ?

Mahfoudh, tu étais de ces cadres de la nation dont l’honnêteté, la rigueur, la passion et l’abnégation; en un mot le patriotisme généreux et la compétence au travail sont aujourd’hui le recours ultime pour permettre à ce pays meurtri de sortir de la crise.

Témoignez gens de l’E.M.A.C. que Mahfoudh était un homme exceptionnel à la fois compétent, généreux et modeste. Témoignez Direction de l’entreprise pour les longues nuits sans sommeil, que Mahfoudh avait passées afin que votre unité reste debout. Témoignez travailleurs pour toutes les contraintes, pour tous les sacrifices que Mahfoudh avait consentis dans le but de vous permettre de construire un Conseil syndical digne de ce nom.

Témoignez gens de Ouled Kheddache, qui pour écrire une lettre, qui pour remplir un dossier médical, qui pour transporter un malade...n’hésitiez pas à déranger Mahfoudh même au milieu de la nuit; témoignez qu’il était toujours disponible, prêt à vous rendre service.

Et surtout vous qui formez cette majorité dont la lâcheté confine à la veulerie lorsqu’elle vous empêcha de venir jeter un dernier regard sur la dépouille de Mahfoudh***, témoignez qu’il était un homme serviable, bon et doux comme vous n’en avez pas rencontré beaucoup.

Dire la vérité aux algériens était l’un de tes principes favoris. Mahfoudh, ta formation aux idéaux du patriotisme, de la solidarité et de la rationalité avait fait que tu refusas toujours de chevaucher le flot de la démagogie populiste et de placer tes intérêts personnels ou partisans avant l’intérêt du pays. Mais dire la vérité n’est certes pas "payant" dans une société anomique, sans ordre, où la population ne sait plus distinguer ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas; ce qui est possible de ce qui ne l’est pas. Les gens préfèrent la démagogie et les solutions miracles que tu savais être impossible. Connaissant toutes ces difficultés, tu n’hésitas pourtant pas à dire la vérité et, pour elle tu mourus.

Savent-ils ce qu’ils font, ces monstres issus d’un croisement incestueux entre la barbarie l’inculture et le parasitisme, en appuyant sur la détente pour faire exploser ta tête ? Ont-ils la moindre idée des vrais problèmes qui se posent au pays et du besoin qu’il a de gens comme Mahfoudh ? Comment peut-on tuer quelqu’un pour avoir des qualités faisant tellement défaut aux algériens d’aujourd’hui: l’amour de la Patrie, le sens profond de l’humanisme, la compétence au travail ?

Mahfoudh, ceux qui t’ont assassiné ne veulent pas que l’Algérie se mette debout ; ils considèrent que c’est le seul moyen de préparer le terrain à la dictature théocratique qui est leur véritable dessein.

Pourtant, la guerre que les islamistes font aujourd’hui à l’idée de nation algérienne moderne et démocratique, ils l’avaient irrémédiablement perdue en 1830. Cette année là ils livrèrent notre pauvre peuple, anesthésié par leur opium, au génocide colonial (colonialisme avec lequel ils s’étaient vite entendus d’ailleurs, tellement l’obscurantisme se conjugue si bien avec la servilité).

En voulant empêcher notre société de réaliser les transformations ô combien nécessaires pour survivre sans rente pétrolière en ce terrible monde moderne, ils veulent rééditer un génocide encore plus dramatique.

Non bien sûr, ceux qui t’ont assassiné, leurs commanditaires et leurs suppôts, même lorsqu’ils s’affublent du titre de "démocrates" sont incapables ne serait ce que de sentir l’ombre des enjeux véritables pour lesquels ils braquèrent leurs armes sur toi, toi dont la seule arme avait toujours été le stylo. L’hégémonie de l’archaïsme sur leur cerveau leur interdit d’accéder au bagage mental nécessaire à cette saisie. Ils sont condamnés et veulent condamner toute la nation à l’arriération.

Mahfoudh, la démagogie de nos politiciens dont le nombrilisme n’a d’égal que leur degré d’inculture et le peu de cas qu’ils font de l’intérêt national cause des dégâts terribles dans la conscience collective. Ils nous abreuvent de promesses mensongères et nous empêchent d’accéder à une compréhension correcte des problèmes et de leurs solutions.

Pendant que les meilleurs enfants de l’Algérie tombent sous les balles intégristes, la plupart de nos dirigeants au pouvoir ou dans les partis d'opposition, font des calculs à courte vue. Ils courtisent les islamistes et les appellent vainement à partager les commandes de l’État. Ils croient que la politique, c’est l’art du mensonge, alors qu’elle est la science des buts collectifs permettant à la nation de relever les défis que lui pose son insertion dans le monde actuel. Ils entretiennent le mythe criminel d’un consensus possible avec l’islamisme, alors que ce dernier travaille à la destruction de l'État national.

Mais toutes les combinaisons politiciennes sont invariablement battues en brèche par la dialectique du réel. Il en sera ainsi tant que domineront les approches démagogiques qui interdisent d’engager les remises en cause nécessairement impopulaires permettant au pays de survivre dans un environnement international de plus en plus contraignant.

Depuis que la rente pétrolière avait commencé à nous irriguer de son flot de dollars, nous avons perdu le sens du travail qui fait les grandes nations; il nous faut le retrouver pour survivre. Nous avons à construire un ordre nouveau où il n’y aura pas de place pour les parasites et les démagogues, un ordre qui libère les énergies et les consciences et impose à chacun de servir la société avant de se servir. C’est là un défi aussi énorme qu’incontournable.

Mahfoudh, pour survivre, l'Algérie a besoin de déclasser ces élites parasitaires et de former de nouvelles élites dont tu es le modèle.

Mahfoudh, avant que ton corps n'ait rejoint sa demeure, ta femme donnait naissance à une belle petite enfant. Tu ne verras pourtant pas les yeux de ta charmante fille, toi qui voulait tellement donner une soeur à tes deux grands garçons. Elle ne connaîtra de son père que la mémoire dont elle peut être fière. Arborant désormais ton nom et ton pré-nom Hafidha, née dans la douleur de ta perte, se prépare déjà à vivre le destin des filles de l'Algérie. Un destin que tu voulais fait de liberté et de progrès et que nos ennemis communs veulent métamorphoser en un inavouable cauchemar.

Mahfoudh, les gens ont frissonné aux cris, aux hurlements de tes soeurs, tordues par la souffrance. Ta mère qui n'en peut mais, ton père qui resta digne. Nous partons en cortège vers Alger puis Kouba et le cimetière de Sidi M'hamed. Même le ciel est bien triste qui pleut à fendre l'âme.

Les camarades étaient là à t'attendre, trempés de pluie, gauches, honteux d'être restés en vie. Ils tenaient tellement à pouvoir t'accompagner durant cette étape ultime d'un voyage qui fut riche.

Mahfoudh, une saine colère monte de nos entrailles, nous qui t’avons connu et aimé. Une colère salutaire pour la sauvegarde du pays. Par ta mort et celle des centaines, des milliers d’autres défenseurs de la Patrie, qu’elle monte, qu’elle se transforme en un flot impétueux qui emportera tous ceux qui se dressent devant la volonté de l’Algérie d’imposer sa puissance tranquille en ce monde qui n’a pas de pitié pour les faibles nations!

Mahfoudh, toi et tous ceux qui tombent sous les balles de l’intégrisme assassin, vous êtes le tribut que la Patrie paie pour une véritable prise de conscience. Prise de conscience que pour s’en sortir le pays a besoin de centaines, de milliers, de millions de citoyens comme toi.

Pour tous ceux qui t’ont connu et aimé, pour tes amis et tes camarades, nous te disons : repose en paix, l’Algérie vaincra.

Notes 

*"Boualem, va de l’avant !": Pièce de théâtre représentant l'affrontement entre les "forces du progrès" et de la "conservation" en Algérie.

**EMAC : Entreprise Manufacturière des Articles de Cuir et chaussures: l’usine de chaussures fut entièrement brûlée par un groupe terroriste quelques temps après l’assassinat de Mahfoudh. Un pan de l’économie nationale qui s’effondre. Plusieurs centaines de familles se réveillent brutalement sans ressources.

***Par peur des représailles intégristes la plupart des villageois ne vinrent pas voir une dernière fois la dépouille de Mahfoudh avant son enterrement. Un tel comportement constitue une insulte à la tradition musulmane et aux coutumes locales.

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