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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:36

Depuis quelque temps déjà l’ombre de la mort planait sur la ville de Tizi-ouzou. Les zombies islamistes avaient déclaré la Kabylie, terre de Djihad. Notre région était devenue un des principaux théâtres d’opération dans la guerre totale que les intégristes livraient à leur propre peuple.

Ici, la morale islamique ne s’appliquait plus aux "combattant de Dieu", ont déclaré les Imams du F.I.S. (Front Islamique du Salut). Tout  devenait licite pour ces élus d’Allah. Tuer n’importe lequel des habitants, prendre nos argents et nos biens, violer nos femmes...étaient des choses que désormais leur lecture de l’Islam rendait non seulement possible mais également nécessaire.

Plus ils terrorisaient les gens, plus leur commerce avec Dieu devenait profitable. Le nombre de points qu’ils gagnaient dans la macabre comptabilité du bien et du mal avec laquelle ils estimaient leurs chances de gagner le paradis était en effet proportionnel au degré de barbarie des crimes qu’ils commettaient.

Nous nous savions particulièrement visés par les hordes islamistes et nous avions très peur. Sans protection et sans armes, nous étions une cible d’autant plus facile que les services de sécurité paraissaient de plus en plus impuissants à endiguer la généralisation du crime. Nous tentions de prendre les précautions d’usage. Rompre avec les habitudes régulières dans nos déplacements en ville. Faire attention au moment de sortir ou d’entrer chez soi  et prendre garde à tout individu ou véhicule suspect. Eviter de se déplacer à pied. Garder un contact téléphonique quotidien pour s’informer et se rassurer mutuellement...

Mais pouvions-nous ne plus avoir d’habitudes régulières, sachant que notre existence était tout entière scandée par des rythmes quasiment immuables? Il faudrait ne plus aller à son travail, mais comment vivre sans travailler? Il faudrait ne pas prendre sa voiture au parking, ne pas acheter son journal, ne pas aller chez l’épicier ou le boulanger...

Un tel bouleversement dans le mode de vie était quasiment impossible à réaliser pour la plupart d’entre nous.

En ce début d’après midi, nous entendîmes très distinctement  le crépitement des rafales de mitraillette. Mon coeur bondit dans sa cage; cela dura dix minutes, un quart d’heure? je ne sais. Je compris instinctivement qu’un des nôtres venait de tomber. Puis la sonnerie du téléphone retentit et la terrible nouvelle nous fut donnée. T. Said comme nous l'appelions venait de se faire assassiner en rentrant chez lui. Il était le chef de bureau de Tizi-ouzou au journal "Le Matin".

 A une cinquantaine de mètre du bâtiment où il résidait, un taxi avec quatre terroristes à bord, l’attendait au retour du travail.

Plongé dans ses pensées, son cartable à la main, Said marchait sans faire attention aux deux adolescents qui descendirent du taxi pour lui emboîter le pas. Arrivés prés de lui l’un d’eux sortit un pistolet et lui tira une première balle. Saïd tomba à terre. Ils s’approchèrent posément de son corps et lui tirèrent une autre balle dans la tête.

Ce fut à ce moment là que depuis la caserne  située à quelques trois cents mètres du lieu du drame des gendarmes de garde comprirent qu’il s’agissait d’un assassinat. Ils tirèrent des rafales d’armes automatiques pour effrayer les tueurs en attendant l’arrivée des forces de sécurité qui se précipitaient vers les lieux.

Peine perdue, les deux terroristes étaient déjà remontés dans le taxi et s’évanouissaient dans la nature.

Un jour ou deux auparavant, nous étions ensemble à discuter des dangers qui nous menaçaient et du devenir de ce pays en perdition.

Je lui faisais remarquer qu’il ne prenait vraiment pas de précautions alors qu’il devenait la bête noire, non seulement des intégristes, mais également de la mafia politico-financière locale. Il habitait dans un quartier de la ville relativement isolé et circulait souvent à pied. Philosophe, il laissa échapper ces paroles de résignation:

"-De toutes les façons, je sais qu’ils finiront par m’avoir!"

Il paraissait désabusé mais pas aigri;  fataliste dirais-je.

Né sous le col de "Tamgout la Haute", T. Said avait grandi à l’orée de la grande forêt de l’Akfadou.

Avec la brise fraîche, les senteurs de la Méditerranée arrivaient chaque jour au village et entretenait l’évocation de ces contrées lointaines où la vie serait belle.

D’ici l’on domine la vallée du Sébaou; elle prend racine au flanc du versant d’Azazga, se déroule sinueuse comme un serpent le long de l’oued, puis se perd au loin vers Tizi.

Tout au fond du panorama, par-delà les collines et les ravins de la Grande Kabylie, le Djurdjura découpe dans le ciel sa majesté immense et éternelle.

On dirait un paysage de carte postale.

T.Said était l’aîné d’une famille nombreuse dont le père, vieux maçon malade, avait un grand mal à  assurer la nourriture quotidienne.

Sa scolarité fut cependant "normale" et il put arriver aux bancs de l’université, malgré la tentation régulière de tout abandonner pour se trouver un travail et aider la famille.

Son inscription en sciences exactes ne le destinait pas vraiment au journalisme. Mais le système scolaire absurde mis en place par le néo-FLN ne savait pas déceler les talents. Ce fut en quelque sorte contre le destin que l’enfant d’Aghrib devint journaliste.

A l’université, il se distingua rapidement par son militantisme de gauche.

Avec ses camarades du Comité Universitaire de la cité de Oued-Aissi, il participa à des luttes mémorables. Dans les grèves et les marches interdites, dans les meeting et les activités culturelles...T.Said et ses camarades imposèrent un style nouveau au  mouvement étudiant et forgèrent leurs premières armes pour les luttes futures.

Programme de revendication et plan de travail, élection démocratique des représentants étudiants dans les instituts et les cités, respect des prérogatives des différentes structures du mouvement étudiant, négociations régulières avec l’administration autour de revendications concrètes...étaient des "méthodes de lutte" nouvelles à Tizi-ouzou où dominait encore un jusqu'au-boutisme anarchisant. C’était pourtant des traditions forgées du temps de l’U.N.E.A. (Union Nationale des Etudiants Algériens), mais que les décennies d’hégémonie F.L.N. empêchaient de transmettre aux nouvelles générations. Longtemps, le mouvement étudiant algérien resta ainsi sans mémoire.

Sous la dictature du parti unique, T. Said lança un bulletin étudiant d’analyse et d’information qu'il voulait "autonome et démocratique". Il rédigeait pratiquement à lui tout seul, l’ensemble des articles des différents numéros...Il découvrait ainsi sa nouvelle vocation et sut que son destin était le journalisme.

Militant du parti d’Avant Garde Socialiste jusqu’à son auto-dissolution il participa dès la levée de l’interdiction qui pesait sur la presse libre à la nouvelle aventure du prestigieux journal "Alger Républicain". 

C’était à l’intérieur de ce journal, aux côtés des meilleurs représentants de la profession, qu'il apprit les rudiments de son nouveau métier. Il se fit bientôt remarquer par son style simple et percutant.

Puis il rejoignit l’hebdomadaire "Le Pays" dans lequel il occupa des responsabilités de premier plan. Ses articles bien documentés et qui ne ménageaient personne lui firent ses premiers vrais ennemis, dans le camp des islamistes, des "réconciliateurs" avec l’intégrisme assassin et de la mafia politico-financière.

Enfin et jusqu’au jour de l’attentat qui lui coûta la vie, T. Said occupa la responsabilité de chef du bureau de Tizi-ouzou au journal "Le Matin".

T.Said, était, à notre avis, un peu comme un enfant qui avait grandi trop vite. Il se jouait de la mort avec un sang froid qui frisait la désinvolture.

Hors de son travail déjà, dans la vie quotidienne, il était volontiers taquineur, sinon provocateur.  Il avait l’art de faire sortir les gens de leurs gonds  et n’hésitait pas à mettre les habits d’un odieux personnage  pour mieux faire parler ses interlocuteurs.

Je me souviens d’un débat "orageux" qu’il eut avec K.. Il lui disait, l’air très sérieux:

"-Nous sommes des Kabyles et devons respecter la coutume.

la femme doit rester à la maison!..."

Et la camarade, folle de colère, lui débitait tout ce qu’elle avait sur le coeur.

Son attachement à la cause de l’émancipation des femmes n’est, en réalité, pas discutable.

Ainsi, il me souvient que lors des élections communales de juin 1990, T.Said s’était donné pour tâche avec Nabila DJAHNINE et d’autres camarades femmes, d’analyser la participation féminine au scrutin dans toute la  région de Tizi-ouzou.

Cela leur prit plusieurs semaines de travail pour recueillir l’information et l’exploiter. Ils le firent gratuitement, pour le seul plaisir de servir la cause de la libération de la femme.

Par les comportements "provocateurs" qui lui valurent beaucoup d'inimitiés, Said  cherchait, en fait,  à percer "les murailles de Chine" que chacun d’entre nous dresse spontanément pour se protéger du regard d’autrui.

Il avait une curiosité passionnée des gens et des événements.

Ceux qui faisaient l'effort de comprendre moins superficiellement T.Said découvraient cependant une individualité beaucoup plus riche et complexe.

Au travers des mots et des gestes, au travers des types d’attitudes répétées face aux événements, vous appreniez à mieux le comprendre et à l’estimer.

Vous voyiez deux personnalités différentes s’associer et par certains aspects s’opposer dans un même personnage.

Derrière la fausse assurance d’un citadin en costume cravate, parvenu et un tantinet arrogant, se profilait invariablement la gaucherie du paysan kabyle, visiblement naïf et timide, toujours extrêmement sensible à la douleur des autres.

Journaliste à la plume limpide et au verbe acéré, Said était devenu une personnalité très controversée, dans la région de Kabylie au moins.

Beaucoup de ses lecteurs admiraient son courage lorsqu’il dénonçait la barbarie intégriste. Il fut l’un des premiers journalistes algériens à aller vers les Patriotes résistants et à raconter, admiratif, l’épopée de ces villages qui refusèrent, dans un premier temps les mains nues, le diktat de ceux que certaines populations appelaient déjà "Houkoumet ellil"* .

Des montagnes d’Azzefoune aux gorges de Palestro, de la forêt de Sidi Namane aux vergers de la Mitidja, par des nuits glacées et des jours de printemps, il pérégrinait pour voir et dire. Il disait en même temps que l’horreur du crime intégriste, l’espoir porté par ses milliers d'algériennes et d’algériens, chaque jour encore plus nombreux, qui refusaient la fatalité de la dictature intégriste et osaient  croire encore en l’avenir du pays.

Appelant un chat un chat, il mettait en évidence le sens caché des louvoiements criminels de certains partis "démocrates" qui, pour se forger une "assise populaire" insultaient un système moribond, fermaient les yeux devant les assassinats islamistes et  se faisaient les champions de la "réconciliation nationale".

Mais quelle réconciliation est possible avec un mouvement dont le but avoué est de remplacer la République Algérienne  par un magma islamique qui irait des fins fonds de l’Asie aux bords de l’Atlantique?

Quelle réconciliation avec un courant dont l’identité profonde est le refus de toute diversité dans l’identité collective?

Quelle réconciliation avec les assassins des intellectuels espoirs de l’Algérie meurtrie, des femmes qui portent la vie, des enfants symboles de la pureté naïve et avenir de la nation?

T. Said ne s’en prenait pas qu’aux islamistes liquidateurs de la nation. Il lançait régulièrement un pavé dans la mare de la mafia politico-financière locale.

C’est ainsi qu’il réalisa un reportage pour le moins explosif sur les magouilles qui se pratiquaient dans l’Entreprise Nationale des Industries Electroménagères, l’une des plus importantes de la région. Direction et syndicat étaient, pour une fois, associés dans un vaste réseau de pratiques frauduleuses.

Il souleva également le couvercle à la marmite bouillante du fameux "dossier foncier" de la ville de Tizi-ouzou. Des lopins de terre étaient affectés à différentes personnes en même temps. Des espaces verts étaient vendus à des promoteurs immobiliers. Des autorisations de construire étaient accordées non seulement par copinage mais probablement aussi contre bakchich. La soif de détournement des biens publics exprimée par les nouveaux partis semble dépasser celle du viel FLN corrompu. 

A chaque fois qu’une information concernant une atteinte au patrimoine ou à l’intérêt national était portée à sa connaissance, T.Said n’hésitait pas à la rendre publique. C’est pour toutes ces raisons qu’il n’avait pas que des admirateurs.

Ces derniers mois, Said était gagné par la mélancolie.

En l’espace d’une ou deux courtes années, son métier d’observateur des soubresauts d’un Etat déliquescent lui apprit tellement sur le monde et les hommes que ses illusions de jeunesse, l’âme et l’énergie de ses espoirs semblaient à jamais perdus.

Il avait vu tant d’inculture aux plus hautes cimes du pouvoir, tant de magouilles et de coups bas, tant d’élans brisés, tant d’espoirs déçus.

Il avait vu tant de méchanceté gratuite, tant d’horreur inutile sur les champs de bataille d’une guerre tellement sale...qu’il en était blasé.

Il continuait cependant de se battre. Par la plume et la parole, par ses piques ravageuses, par les faits crus qu’il racontait. Par l’énergie du désespoir.

Dernière offrande qu’il fit à ce pays où les plus grands espoirs et profonds désespoirs sont également permis et dernier pied de nez qu’il fit aux tabous islamistes: Son nom est à jamais gravé sur le fronton du Centre Sportif de la Nouvelle Ville à Tizi-ouzou. Des adolescents (garçons et filles) y viennent quotidiennement épanouir leurs jeunes corps et cultiver l’amour.

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* Le Pouvoir de nuit: expression utilisée par certaines populations pour faire le parallèle entre le pouvoir officiel qui règne le jour et le pouvoir islamiste qui règne la nuit.

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