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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 08:00

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre:  " Un groupe terroriste vient d’assassiner une jeune femme près de l’université…"

Ne voulant pas croire T. Saïd qui nous prévenait que c’était toi qui venais de tomber, nous nous sommes précipités à l'hôpital. Là, l'écrasante nouvelle nous fût confirmée. Nabila vient d'être assassinée par un commando islamiste.

Contribution ultime à la cause de ta vie, tu arrosais de ton sang la terre de nos ancêtres. Puissent fleurirent sur ce sol meurtri par tant de blessures, les graines  de la liberté que tes gestes avaient semées.

Les gens, ces misérables, cherchaient des motifs pour justifier l’injustifiable, donner un sens à l’abominable crime, inscrire comme forme humaine le comble de la barbarie.  "-Elle était communiste* .Elle voulait attenter aux rapports entre l’homme et la femme que l’Islam avait codifiés. On raconta même qu'elle fumait...et d’autres choses encore furent distillées par cette faune de "gens tranquilles" qui animent radio trottoir.

Ils le faisaient pour Nabila, comme ils l’avaient fait pour toutes celles et tous ceux que la bête immonde avait assassinés. L’un serait communiste, l’autre policier, le troisième aurait commis le crime de narguer les islamistes, le quatrième n’aurait pas obtempéré à leurs injonctions, le cinquième avait fait l’erreur de venir en aide à une personne qui devait se faire assassiner...

Comprenez que les islamistes ne tuent pas pour rien. Il y a toujours une raison à leurs assassinats.  C’est cette raison qui expliquerait le crime et non la barbarie des intégristes! Mon Dieu, pourquoi tant de bêtise et de méchanceté ?

Je sais qu’en te condamnant, après que la bête immonde t’ait ôté la vie, ces gens qui ne t’avaient jamais connue cherchaient à se rassurer.

Eux qui respecteraient les interdits du Coran, de la Sunna et même du plus petit des bureaucrates qui soit plus grand que eux; eux qui n’étaient ni policiers, ni communistes, ni féministes, ni même berbéristes;  eux qui faisaient tout pour ne pas être remarqués par les islamistes, ils ne couraient aucun danger.  Ils ne risquaient pas de connaître ton sort, Nabila. 

Tels l’autruche qui cache sa tête dans les broussailles et laisse son cul à la merci des carnivores traîtres, ces algériens des temps maudits refusent l’évidence et continuent de rêver à une fin du cauchemar qui leur tomberait du ciel.

Se faire le plus petit possible, ne pas être remarqué ni par les uns ni par les autres, et laisser passer la tempête; telle est, toute honte bue, la réponse de la  majorité d’entre-nous à la généralisation du crime par la terreur islamiste.

Ne voyez-vous donc pas que vous êtes comme ces poissons vivant dans une mare d’eau dans laquelle est déversé le poison? Vous avez beau vous réfugier dans vos trous, le mal se répand, se développe et finira  nécessairement par vous atteindre. Ne voyez-vous pas que cette "neutralité" hypocrite est un encouragement criminel à la poursuite du génocide islamiste?  Ne comprenez-vous pas que le seul moyen d’arrêter le déferlement de la violence infernale, c’est au contraire d'affirmer, de crier avec  force et partout:

"-Quel que soit le prétexte avancé par l’assassin, quelle que soit l’étiquette accolée à la victime, aucun être humain n’a le droit de tuer un  humain!"                                                                                      

En disant cela, vous feriez acte de civilisation et vous arrêteriez le processus infernal qui dévore le pays. Mais ces valeurs semblent aujourd'hui à jamais disparues. Les valeurs qui firent de nous, un moment, l'admiration du monde entier, sont traînées dans la boue par les mafias qui prospèrent encore sur le dos de l'Algérie en usant et en abusant de toutes ses convictions. Que deviendra ce pays, livré au trabendistes?

La première chose qui me vient à l’esprit quand je repense à toi, c’est le souvenir de ton rire sonore et même parfois retentissant.

Avec tes façons burinées, tes faux airs de garçon manqué, ton rire particulier, tu t’es fabriquée un personnage aux allures peu communes. En te rencontrant la première fois d'aucuns hésiteraient entre l’envie et la peur de communiquer avec ce personnage.

Les gens qui te connaissaient ou même qui t’avaient simplement approchée, voyaient cependant très vite que ces apparences n’étaient que gestes de défense pour cacher une sensibilité à fleur de peau.

Ta délicatesse qui n’avait d’égal que la  bonté et la générosité de ton cœur auront marqué à jamais tous les hommes et toutes les femmes qui avaient eu la chance de  compter parmi tes amis.

Ces qualités étaient des traits irréductibles de ta personnalité. Ils participaient à définir ton exception, en même temps que cette intelligence des plus rares qui te permis de gagner une place aux premières loges d’un univers forgé par et pour les hommes.

Tu avais également la chaleur affectueuse propre aux habitants de la Petite Kabylie. Cette amabilité et cette bienveillance particulière aux résidents de Bejaïa, sont la conséquence d’une densité culturelle qui leur est propre.

Depuis les temps immémoriaux, Bejaïa qui t’a vue naître et grandir, était un centre de civilisation et de rayonnement culturel. Cela ne pouvait pas ne pas déteindre sur le tempérament et le comportement quotidien des gens de sa région. L’esprit de tolérance et la douceur de vivre en sont des traits distinctifs.

Mais évidemment, dans ton sens aigu de l’humanisme, dans ta compréhension, dans ton dévouement, dans ta générosité, il n’y avait pas que le passé de Bejaïa.

Issue d’une famille de lettrés, tu étais férue de lecture. Tu t’ouvris très tôt à la culture universelle. Ton cœur avait vibré à toutes les épopées qui  scandèrent la grande marche de la civilisation universelle.

Tu faisais tiennes les valeurs d’amour et de libération pour tous. Indépendamment du sexe, de la race et de l’opinion religieuse ou politique, tu découvrais en l’être humain un Esprit qui le distingue de l’animal et nous uni par de-là toutes les différences.

La culture de l’esprit devint pour toi, comme pour des millions de gens à travers la planète, la voie de la libération.

Dotée d’une telle sensibilité à tout ce qui est humain, d’une telle perspicacité dans ta vision du monde, tu ne pouvais demeurer les bras croisés face aux malheurs quotidiens qui frappent nos populations.

Rejetant les archaïsmes dominants, tu portas un regard critique sur les conditions qui nous sont faites, tu refusas d’admettre la fatalité de l’injustice, de l’oppression et de l’exclusion et tu entrepris de transformer ce monde.

Des bribes du passé me reviennent en mémoire.

La cité universitaire de jeunes filles de M’douha; vous formiez un groupe d’étudiantes de choc.

Plus belles les unes que les autres, votre premier souci n’était pas les habits, les maquillages et les parfums comme c’était tout naturellement le cas pour la plupart des filles de votre âge.

Les garçons et surtout les étudiantes admiraient votre courage, vous qui osiez affronter l’administration, vous qui parliez de leur oppression.  Mais ils  vous trouvaient bien utopiques, dans vos prétentions naïves de changer la société.

Pleines de rêves et de sincérité vous vouliez améliorer le quotidien de vos camarades, construire un syndicat étudiant autonome face au régime du parti unique, faire accepter la langue et la culture Amazigh dans une Algérie réputée Arabo-islamique; et surtout et déjà, vous vouliez abolir l’oppression de la femme.

Vous étiez de tous les "combats contre l’oppression". Avec un naturel, une force, une sérénité exemplaires vous dessiniez ainsi les traits d’un nouveau destin pour la Patrie.

Même dans ta  brillante thèse d’ingénieur en architecture, tu affirmais les deux thèmes qui auront dominé ta brève mais si riche existence. Authenticité et libération.

Au travers de l’analyse du mode d’urbanisation traditionnel à Beni-Yeni, tu posais la problématique de notre devenir collectif: Comment changer tout en restant soi-même; travailler à la libération des gens, refuser l’entreprise monstrueuse d’ethnocide culturel dont nous sommes victimes, tirer un avantage des merveilleuses réalisations de la civilisation moderne et ne pas se diluer dans le foisonnement de formes culturelles du  village planétaire?

Combien de préjugés insidieux tu as du lever pour t’imposer dans la vie professionnelle!

Dans le cadre d’un métier difficile, généralement réservé aux hommes, tu finis pourtant par gagner l’admiration de tes collègues. Pousse par pousse tu faisais tomber les idées reçues par une qualité de travail impeccable et tu contraignais les plus conservateurs de tes collègues à avoir un regard moins tordu sur les rapports entre les deux sexes.

Tu devins la bête noire des magouilleurs de toutes sortes, car ils connaissaient ton honnêteté inflexible.

Tu n’abandonnas pas pour autant ton activité militante. Ton combat pour la justice sociale devint de plus en plus centré sur la libération de la femme. Tu fondas l’association "Tighri  n’tmatut"* dont tu fus élue Présidente.

L'engagemnent sera difficile, à cause des pesanteurs de la société, des tentatives de récupération politiciennes, des blocages bureaucratiques, et surtout, de plus en plus à cause de la terreur islamiste, ce déferlement de violence bestiale qui annihile toutes les volontés.

Qui peut oublier votre prise de position courageuse pour dénoncer le crime intégriste quand ils brûlèrent vive une femme et son enfant à Ouargla si lointaine par la distance mais si proche de vos cœurs!

Alors que la plupart de nos hommes politiques fermaient les yeux, s’aplatissaient devant l’islamisme, le courtisaient et tremblaient devant chaque intonation de la voix des barbus fascistes, qui peut oublier le courage de ces femmes qui dirent publiquement, devant la lâcheté et face à l’intolérance:

"-Non à la barbarie!"

Qui peut oublier les efforts que tu prodiguas pour animer un ciné-club dans lequel les femmes pouvaient avoir leur place.

Alors que l’espace culturel public se rétrécissait inexorablement devant les hommes tétanisés par la peur de la violence intégriste, tu continuais à "ramer contre le courant" pour donner aux filles et aux femmes de Tizi, un lieu où  se retrouver. Elles pouvaient, grâce à toi, dire les maux de leurs vies, échanger leurs espoirs et cultiver ensemble les graines de l’émancipation pour tous.

Qui peut oublier tes écrits percutants dans votre bulletin "Cri de Femme".  Tu y dénonçais l’injustice faite aux femmes dans nos pays musulmans; le code de la famille inique qui institue l’inégalité entre les deux sexes* .

Tu parlais du quotidien impossible des femmes battues, des femmes répudiées. Tu informais les gens sur les luttes et les espoirs chez nous et ailleurs. Tu disais le rêve commun d’une humanité où l’homme et la femme, égaux dans leur différence, fraieront de nouveaux chemins sur la route du progrès.

Qui peut oublier que c’est notamment grâce à toi que le 8 mars est devenu une tradition à Tizi-ouzou. Chaque année, vous étiez des dizaines à organiser fiévreusement le rendez-vous de la "fête des femmes"(je sais que tu n'aimes pas le mot "fête" pour désigner le 8 mars).

Celles-là préparaient une exposition, celles-ci préparaient la séance du ciné-club, celles-là encore préparaient le numéro spécial du bulletin "Cri de Femme"... 

Bientôt, ton association devint incontournable.

Tu t’attelas à rendre effectif un nouvel horizon: Fédérer le combat des femmes pour une société où sera enfin pleinement reconnue leur dignité d’être humain.

Le mouvement démocratique des femmes en Algérie était divisé en deux tendances principales aux positions largement divergentes.

La première comptait sur le développement général de la société  pour libérer la femme. Le droit au travail, la lutte quotidienne contre les injustices, la révision des articles les plus négatifs du code la famille... étaient les axes de travail essentiels que ce courant proposait aux femmes.

La seconde tendance refusait de négocier le statut de la femme. Elle voulait d’abord abolir la ségrégation dont la femme est victime en Algérie et dans les pays musulmans. Reconnaissance de l’égalité en droit des hommes et des femmes et donc abolition de toutes les dispositions juridiques (inspirées de la chari'a) qui s’opposaient à cette égalité. Lutte contre toutes les formes d’expression de cette inégalité, indépendamment des "conditions objectives".

Nabila, tu comprenais l’efficacité des premières  et tu savais la légitimité des secondes. L’égalité en droit entre les hommes et les femmes devint ton leitmotiv, mais cela ne t’empêcha pas de participer aux luttes "concrètes".

Un de tes principes favoris était d’utiliser la force de l’exemple pour aider au changement des comportements. Même s’il fallait "choquer" les hommes, les femmes se doivent de conquérir de nouveaux espaces de liberté, dans la pratique quotidienne de la vie. Elles ne doivent pas attendre que ces libertés leur tombent du ciel.

A force d’effort et d’abnégation le projet d’unification du "Mouvement Femmes" en Algérie commençait d’aboutir.

De coordination en coordination, les obstacles subjectifs tombaient les uns après les autres. Mais il fallait compter avec les manipulations politiciennes et la puissante inertie que sécrétaient les diverses chapelles politiques. L’édifice savamment construit par des mois et des mois de travail patient, d’effort de conviction, de nuits de débats...finit par s’écrouler...

Puis la déferlante intégriste emporta tout sur son passage. Plus question de "travail de masse", plus question de manifestations publiques, plus question même, pour beaucoup de femmes, d’ "activité politique".

Pour les islamistes, les femmes qui refusent leur projet totalitaire sont les agents de Satan et une cause principale de tous les maux dont souffre la société.

Comme tu le faisais quasiment chaque jour, tu descendais ce jour-là la route menant des bureaux où tu travaillais à l'université. Soudain, une voiture, qui de toute évidence t'attendait déboucha d'un chemin de traverse. Elle vint à vous, toi et ton compagnon d'infortune. Ils se présentèrent  comme policiers et t’exhortèrent à les accompagner. 

Tu compris vite le subterfuge et tu tentas vainement de t’enfuir. Plusieurs coups de "Mahchoucha"* et la vie s’arrêta de couler, le monde se figea pour toute l’éternité.

La population de Bejaïa se mobilisa pour  recevoir son enfant avec tous les honneurs qui étaient dus aux martyrs du Progrès.

Des milliers d’hommes et de femmes te dirent, à leur façon, leur gratitude, leur respect et leur admiration.

Tu reposes en ces lieux où, selon l’anecdote, Yemma Guraya, Sainte Patronne de Bejaïa, se promenait seule, dans la nature sauvage.

L’anecdote raconte que comme toi, Yemma Guraya était une jeune femme très belle.

Tout comme toi cette jeune femme refusait de rester cloîtrée à la maison comme le voulait la tradition. Elle sortait chaque jour se promener longuement dans la forêt voisine.

Pour "protéger leur honneur", les sept frères de Yemma Guraya décidèrent de balafrer son visage au point d’en rendre la vue insupportable.

C’est ainsi qu’elle échangea sa beauté contre la liberté.

La barbarie des islamistes est encore plus cruelle. Ces "frères du diable" assassins de Dieu dans sa plus noble création ne t’auront même pas laissé ce choix de la légende.

 Ils t’ôtèrent la vie et cassèrent par ce geste ce qui restait du lien qui les unissait au reste du genre humain.

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* Nabila fut longtemps militante et dirigeante du Parti Socialiste des Travailleurs (P.S.T.).

* Cri de femme: Nom de l'association féminine dont Nabila était Présidente-fondatrice.

* En violation de la Constitution algérienne qui reconnaît pourtant l’égalité entre les citoyens, indépendamment de leur sexe, de leur religion ou de leur race.

* Fusil de chasse à canon scié.

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commentaires

jedjiga 15/02/2015 02:50

Paix à son âme! Que reste-il de son combat? De tighri n Tmettut?
Je n'ai pas oublié le jour de son assassinat............