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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 17:30

Ils sont tous les deux partis. Daniel TIMSIT et Ali ZAMOUM représentaient deux perspectives différentes que la libération de l'Algérie avait réunies. Une amitié scellée dans le feu de la guerre d'indépendance. Comment ces êtres d'exception voyaient leur engagement ? Dans cette préface où Ali parle de Daniel, il suggère quelques unes des valeurs qui animaient leur engagement pour que vive l'Algérie.  Elles sont à mille lieues de celles que professent les requins qui dominent le pays aujourd'hui au nom de l'idélogie arabo-islamique.

Ramdane HAKEM

 

Préface à "Algérie : récit anachronique"

 

« Au bœuf : Qui est ton frère ?

Le bœuf : celui avec qui je laboure »

A l'heure des bilans il étala son curriculum. Devant le jury' indigné il se donna sans hésiter le quitus puis il quitta la salle. Le jury approuva à l'unanimité une motion: l'accusé n'a pas respecté la procédure.

Préfacer le livre de Daniel Timsit, quel plaisir ! Quel privilège, mais aussi quelle responsabilité! Et quelle prétention aussi ! Devant ces feuilles blanches, je me rends compte de la difficulté à m'acquitter de cette mission. Et dire que c'est moi-même qui me suis proposé pour cette préface! A quelle tentation ai-je cédé ?

J'annonce tout de suite la couleur : je ne serai pas objectif.

Trop mêlé à cette histoire pour tenter une distanciation, je préfère m'exprimer en toute subjectivité - je serai ainsi plus à l'aise vis à vis des lecteurs.

C'est en 1957 que j'ai rencontré la première fois Daniel Timsit. Nous étions en pleine guerre. L'Algérie accouchait de son histoire dans la souffrance, le sang et la mort. Dans la salle 8 du "Groupe pénitentiaire de Maison Carrée" de l'administration coloniale ou plus familièrement "4 hectares" comme le nommaient les Algériens pensionnaires, je vis un jour entrer ce nouveau locataire de ce pénitencier déjà célèbre.

Tout de suite je remarquai que c'était un "Blanc". Crâne rasé boule à zéro, d'un côté le paquetage sous un bras (couverture, paillasse, gamelle, quart, cuillère), de l'autre une paire de godasses suspendue à son épaule par une ficelle. Costume de bure, les pieds nus, je vis arriver Daniel à contre-jour. Il avançait dans la salle après que le gardien avait refermé la grille derrière lui. Il ne vit apparemment pas grand chose dans l'obscurité de notre salle où grouillait une centaine de personnes entassées là comme des sardines dans une boîte de conserve.

Par quel cheminement cet "Européen" était-il venu se mêler à notre problème à nous, Arabes ou Berbères, noirs ou basanés, "indigènes", ces "damnés de la terre" Si bien décrits plus tard par Frantz Fanon, colonisés de toujours, et lui blanc, brebis égarée des pieds-noirs ? Que venait-il faire dans notre galère ?

Mais pourtant une chose était déjà certaine, il était des nôtres.

Il est venu vers nous au plus profond de notre misère : dans les cachots obscurs des prisons. A cela nul racisme ne résiste.

"J'ai pris le maquis" cette phrase que certains exhibent comme une médaille, M'hamed lssiakhem l'avait tournée en dérision pour rabaisser le caquet "d'anciens moudjahidines" vantards. "Comment oses-tu dire - j'ai pris le maquis - puisque tu es né au maquis ! Non, monsieur, tu n'as aucun mérite !" Mais Daniel, Si.

Il n'avait pas besoin de s'engager avec nous. Il pouvait rester de l'autre côté, du côté des vainqueurs, garder sa nationalité française donnée aux juifs d'Algérie par le fameux décret Crémieux dès 1870 et terminer tranquillement des études de médecine qu'il poursuivait brillamment. Mais il était communiste -!  Alors que certains "idéologues" analysaient copieusement la nature de cette insurrection qui venait de faire entendre ses premiers coups de feu le 1er Novembre 1954, lui, sans hésiter, avait choisi son camp "Quand un peuple se bat, il faut d'abord se mettre de son côté… et analyser ensuite" leur avait-il opposé.

Puis il se mit à fabriquer de la nitroglycérine pour les bombes de L'A.L.N. "C'est dur d'être qualifié de "bourreau d'enfants" même par la presse ennemie. Je suis tout de même médecin...".

Lorsque Daniel Timsit entra dans la salle, nous avions déjà compris tout cela. Les détails, les faits divers ne viendront que confirmer ce que nous avions su immédiatement. Les Français l'avaient mis avec nous il était donc des nôtres.

Et tout naturellement il s'est intégré à nous.

Il me semble utile de souligner cela aujourd'hui où la communauté juive a pratiquement disparu de notre paysage, notamment depuis le départ massif des pieds-noirs après l'indépendance, à partir de 1962.

Aujourd'hui où les clivages se situent bien souvent sur des bases ethniques, raciales, confessionnelles, l'intégration de Daniel - ainsi que d'autres Algériens non musulmans - à la communauté arabo-berbère, rappelle et situe l'environnement socioculturel dans lequel a vécu l'auteur de ce livre.

A propos des Palestiniens, Kateb Yacine avait dit en substance : "Nous ne soutenons pas les Palestiniens parce qu'ils sont Palestiniens, arabes ou musulmans. Nous soutenons le combat des Palestiniens parce que ce sont des colonisés" - Yacine était lui aussi issu de cette école où la démarcation se faisait entre les exploiteurs et les exploités. On s'inscrivait, selon ses intérêts ou ses idées, dans l'un ou l'autre camp "sans distinction de race ou de religion". - Quel beau slogan aujourd'hui oublié et pourtant toujours juste ! Daniel Timsit* porte un nom bien berbère - amazigh dirait-on aujourd'hui - C'est un témoin vivant de l'Algérie de toujours.

Et Dihiya** qui s'opposa héroïquement à l'invasion de son pays par les Arabes, rappelle à nos mémoires oublieuses qu'elle fut aussi juive que Daniel qui s'est opposé en 1956 au colonialisme Français. Les Noirs aux cheveux crépus et les blonds aux yeux bleus confirment que l'Algérie est bel et bien multiraciale, n'en déplaise à tous les défenseurs de la race ou à ceux qui entretiennent la confusion entre musulmans et arabes, Berbères et Algériens. Il prétend qu'il est athée mais il a hérité de certaines croyances païennes de nos ancêtres qui font qu'il accepte de porter, le jour de son procès, un talisman remis par sa mère. Comme notre ami Bélaïd l'aveugle qu'il évoque dans ce livre, qui dirait "je crois en Dieu ..car on ne sait jamais - !" J'écris cela juste pour le taquiner un peu, mais je crois que sa "juivité" il l'a vécue comme une culture plutôt que comme une religion. Peut-être aussi comme une manière d'aimer ses parents. Il pourrait très bien justifier le talisman en disant qu'il l'a porté par affection pour sa mère.

Dans la salle où des "gourbis" regroupaient quelques détenus qui vivaient en communauté, Daniel rejoignit celui des gars d'Alger. J'étais dans un autre gourbi. Une amitié plus profonde s'est développée, née de cette solidarité entre ces "frères de combat" : il jeûnait avec ses compagnons durant le mois de Ramadhan et eux lui préparaient une popote "spéciale" certains samedis Youm Kippour.

Il donnait des cours de formation paramédicale auxquels j'assistais et nous avions la même passion pour dessiner des têtes de prisonniers. Lui préférait le stylo à bille et la caricature, moi le crayon et les portraits classiques.

Nous nous rencontrâmes une deuxième fois à Lambèze. Cette fois nous étions dans la cour quand on le vit entrer. Ses lunettes de vue cassées lors de "l'accueil" dont il parle dans ce livre, la tête toujours "la boule à zéro" il avançait d'un pas incertain dans la cour où trois cents détenus (ex-condamnés à mort, condamnés à 20 ans, à perpétuité) allaient et venaient sous un soleil ardent, attendant vaillamment l'heure d'aller chercher la gamelle de soupe et rentrer dans leur cellule. Je souriais de loin en allant vers lui. Salut, Daniel ! Depuis, Lambèze devint précieux à notre souvenir de vieux chevaux de retour.

De transfert en transfert à travers les prisons d'Algérie et de France, nous suivîmes un même itinéraire sans plus nous rencontrer jusqu'au cessez-le-feu et à la victoire.

A l'indépendance il s'installa au Télemly sur les hauteurs d'Alger dans un étage d'une vielle villa croulante "biens vacants" . Il termina enfin ses études de médecine et exerça quelques temps à l'hôpital d'EI-Kettar, ce triste hôpital-mouroir près de la fameuse prison d'Alger –Serkadji Barberousse, puis rejoignit le ministère de l'Agriculture et de la Réforme agraire.

Après le départ du ministre Amar Ouzegane, il se retrouva au ministère de l'industrie jusqu'au coup d'Etat militaire du 19 juin 1965. Il se trouvait alors en mission en Europe pour négocier des programmes de formation pour notre industrie naissante. Il dénonça dans une lettre à son ministre Bachir Boumaza le coup d'Etat qu'il qualifia d'illégal et se déclara libéré de « ses engagements vis à vis du nouveau gouvernement ».

"Regarde ce que m’écrit ton ami, pourtant je ne vais même pas la montrer à la police" me dit un jour Bachir Boumaza en me montrant la lettre.

Depuis, installé à Paris, marié à une Française, ancienne détenue pour son soutien au F.L.N., père de deux filles dont j'ai la faiblesse de dire que je suis le parrain, il exerce son métier ("je suis quand même médecin !" avait-il protesté un jour), milite comme il peut, quand il peut et vieillit chaque jour d'un jour et chaque année d'une année. On retrouve bien des détails de cette vie d'homme au détour de sa littérature. Ses personnages ont existé, certains sont morts ou survivent encore.

Difficile à dire ce que je ressens à la lecture de ce manuscrit. Mon avis ne sera pas nécessairement des plus valables. Connaissant à peu près tous les personnages à peine dissimulés sous des faux noms, je ne peux m'empêcher de comparer les images que j'ai d'eux à celles qu'il nous propose ; j'ai tendance à vouloir rectifier un fait relaté, corriger l'orthographe d'un nom de lieu, alors que - comme il le souligne lui-même - "Ce n'est qu'un roman".

Un roman certes, mais un peu biographique, un peu véridique et, si certaines histoires ont été reconstruites, dans l'ensemble ce qu'il en dit reflète bien ce qu'a été sa vie.

Le style, la fiction qu'il utilise et les libertés de langage qu'il se donne lui permettent de l'exprimer telle qu'il l'a vécue et ressentie. Dans ce sens on peut dire qu'avec ce roman, Daniel a fait oeuvre littéraire. "Vous allez penser que je délire, que je déraille. Laissez-moi délirer un temps - Délire, rêve, veille, la vérité gît quelque part, nue ou costumée pour un bal".

Littérature agréable à lire, sur quoi ricochent des histoires vécues, à peine maquillées, nostalgiques sur fond de tristesse.

C'est quoi ce livre au juste? Un chant à la vie?

Mais c'est quoi la vie en fin de compte?

"Fumer, dormir, rêver, boire un café peut-être". Comme il l'écrira dans autre récit.

*Timsit : petite flamme.

**Dihiya : appelée Kahina - la sorcière, la magicienne par les conquérants arabes.

 

Ali ZAMOUM

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