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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 22:04

Après plus de trois mois de grève générale décrétée par les "animateurs" des deux ailes du MCB, il nous paraît opportun de faire le point.  Pour la première fois depuis 1980, l'appel à la grève générale n'a pas été suivi en Kabylie et depuis, le mouvement semble s'enliser dans un bourbier sans fin. Des pères de famille, dont l'attachement à la revendication amazigh ne peut être mis en doute, s'interrogent: où va le MCB? Où veulent mener la Kabylie les animateurs actuels du mouvement ?

Tamazight à l'école, le point de départ de l'action ne souffre d’aucune ambigüité. Le mot d'ordre clair  vient ajouter sa touche à l'édifice qui se construit difficilement mais progressivement depuis  le printemps1980. La revendication est à la fois largement soutenue par la population et réalisable compte tenu des rapports de forces qui caractérisent la situation politique en Algérie. Le gouvernement ne peut se dérober devant une telle demande, à un moment où, même le Royaume Chérifien qui clame haut et fort sa filiation hachémite, accède à la demande des populations de voir notre langue maternelle enfin enseignée à l'école. Il ne se dérobe d’ailleurs pas (malgré le pitoyable "Bravo majesté !" de Ferhat Mehenni.) et annonce des mesures que tout observateur averti ne manquera pas de considérer comme un tournant pour la revendication amazigh et la conception officielle de l'identité nationale : l'engagement d'introduire Tamazight à l'école et la mise en  place d'une commission nationale (ouverte en particulier au MCB) pour réfléchir aux modalités pratiques de prise en charge de la revendication.

Par ces décisions, l’État algérien crée la possibilité d'ouvrir un vaste chantier à la promotion culturelle amazigh : former des enseignants en Tamazight (car, nous n'en avons pratiquement pas), apprendre aux enfants et aux adultes à lire et écrire dans la langue de Jugurtha, organiser le travail de récupération de la langue, développer la création sous toutes ses formes... sont des tâches que ne peut réaliser un "décret" bureaucratique, mais qui sont indispensables pour que Tamazight devienne une réalité incontournable de la vie sociale. Elles sont aujourd'hui, au cœur de tout projet sérieux de promotion de notre identité amazigh.  Elles nécessitent la  mobilisation de milliers d'énergies pendant de longues années.

Au lieu de s'appuyer sur ce résultat tangible pour renforcer le mouvement et rendre irréversible la prise en compte du réel dans la définition de notre identité nationale, les animateurs des deux ailes du MCB se sont laissé aller à la surenchère. C'est à qui sera plus extrémiste que l'autre. Faire de la langue amazigh une langue nationale et officielle devient le mot d'ordre central d'une grève générale des scolaires qui est censée ne devoir s'arrêter qu'une fois une telle revendication satisfaite.

Ce n'est pas la première fois que cette "forme de lutte" s'est manifestée; mais elle trouvait toujours, depuis 1980, suffisamment de maturité au sein du mouvement pour ne pas dominer face à une démarche à la fois plus responsable et plus constructive.

En effet, tout militant politique un tant soit peu averti sait que faire de Tamazight une langue officielle de l’Algérie est une demande que personne, pas même Liamine Zéroual, s'il le voulait, ne saurait réaliser. Pour qu'elle soit satisfaite, il faut changer la constitution. Et ce n'est pas n'importe quel changement de la constitution qui reconnaîtra Tamazight. C'est dire combien la croyance en la possibilité de réaliser immédiatement une telle revendication, alors que l'intégrisme est la force principale du pays, est irresponsable et infantile.

Un tel maximalisme dans la revendication  doit être mis en parallèle avec la pauvreté de la création culturelle proprement dite. Ces trois mois de grève ne sont pas consacrés à apprendre aux élèves à lire et à écrire en Tamazight. A Tizi-ouzou et dans la plupart des autres wilayas du pays, il n'y a même pas d'animation culturelle pour expliquer  la légitimité de la revendication. L'impression qui se dégage des comportements constatés sur le terrain est que l'on attend tout de l'État. Notre rôle est de revendiquer, c'est à cet État "arabo-islamique" que nous ne cessons d'insulter que nous demandons de prendre en charge la concrétisation  de nos revendications.

Et pourtant, même s'il accède à nos vœux, le pouvoir ne pourra au mieux, que traiter Tamazight comme il traite la langue Arabe, c'est à dire de manière bureaucratique; à en détourner les plus fervents défenseurs !

En attendant, nos enfants payent la facture.

Aux commerçants (dont l'attachement à la revendication n'est pas discutable) qui connaissent le prix de la grève, les animateurs du MCB ne demandent pas plus d'un jour ou deux d'arrêt de travail. Par contre, ils sacrifient aisément l'avenir des scolaires parce que le coût d'une année d’arrêt de travail n'est pas immédiatement visible ! Le pouvoir est d'ailleurs complice dans cette irresponsabilité, ne serait ce qu'en continuant à détourner l'argent de l'Algérie pour payer les enseignants à ne rien faire.

Que dire aux élèves de terminale, lorsque le mois de juin sera devant eux? Qu'ils sont en train de rééditer le 19 mai 1956 comme n'a pas manqué de le clamer quelque irresponsable? Comment qualifier le niveau culturel et politique de ceux qui osent, ainsi, identifier les formes de luttes suivies dans une guerre de libération nationale et celles qui s'appliquent dans un combat démocratique pour l'édification d'une nation libre et indépendante?

Les dirigeants du MCB envoient leur progéniture en France, les parents qui le peuvent mettent leurs enfants dans des écoles privées ; d'autres leur ont fait changé de wilaya ; certains se paient des professeurs à domicile.  Le reste de nos scolaires est condamné à l’échec par la logique d'une démarche  qu'il n'est pas trop fort de caractériser comme irresponsable.

Comment en sommes nous arrivés là ?

Si les dirigeants d'un mouvement aussi solide que le MCB se comportent de façon si infantile, c'est que des raisons dépassant leurs petites personnes sont en travail. Nous voulons désigner par là un mode de comportement qui caractérise la vie politique du pays depuis très (trop) longtemps : le populisme.

Hégémonique, le F.L.N  a secrété une culture qui diabolise ceux qui expriment une différence. Quelle que soit cette différence, elle est considérée comme un mal absolu, une trahison. Tant, qu'il portait un projet pour l'ensemble de la société, il avait des arguments pour exclure et condamner. Mais lorsque la logique mafieuse s'est emparée de l'appareil, il s'est transformé en une machine bête et méchante, dont la fonction essentielle est de jeter l'anathème pour des raisons de plus en plus éloignées de quelque intérêt collectif que ce soit. La terrible efficacité  d'une telle logique a mené l'Algérie là où elle se trouve.

Cette culture néo F.L.N  (pour reprendre un terme fort de Hocine Ait Ahmed)  a fait des émules y compris au sein de l’opposition. Des individus se sont autoproclamés incarnation d'une idée collective (Tamazight, l'islam, l'arabité, les valeurs de Novembre...) et ont décrété que tous ceux qui leur portent la contradiction sont des traîtres. Les liquidations physiques sont remplacées par les liquidations symboliques (les premières reviennent de plus belle, avec la folie du terrorisme islamiste). L'organisation démocratique est remplacée par des structures informelles où l'art de manipuler les sentiments collectifs compte beaucoup plus que la capacité de servir la cause commune. La voix de la raison ne trouve plus son chemin devant les amoncellements d'injures. La place se vide au profit des beni oui-oui, le plus souvent ignares, les seuls à ne pas contester les leaders non élus. Le mouvement social cesse d'être le lieu où les ambitions mesquines s'effacent devant la volonté générale. Les hommes et les femmes qui s'engagent dans la vie militante ne sont plus tenus de faire l'effort consistant à s'élever vers les valeurs collectives : les chefs s'approprient ces valeurs (au sens de propriété privée) et les réduisent à l'échelle de leur esprit étroit; la masse devient un troupeau dont la fonction essentielle est l'obéissance au nom de la Cause. Toutes les déviations sont alors possibles.

La culture de l'insulte n'a malheureusement pas manqué de toucher la revendication amazigh.  La stratégie qui la sert est le maximalisme: Paraître toujours plus "radical" (en fait extrêmiste) que les autres permet de se poser comme le détenteur de la légitimité et assure d'engranger les dividendes politiques et matériels correspondants.  Elle permet (en fait, donne l'impression de permettre) de réaliser  les ambitions que les animateurs ont pour leurs petites personnes, mais empêche la réalisation des ambitions collectives du mouvement, l'avancée concrète dans la matérialisation de l'aspiration collective.

Déjà, en 1980, certains se battaient à l'intérieur du mouvement, pour "empêcher tout dialogue avec les autorités", mais ne manquaient pas de se retrouver le soir au bureau de Sidi Saïd Hamid, le wali,  pour "négocier" au nom d'un mouvement qui ne les avait pas mandaté. Cette duplicité s'est continuée sous les divers gouvernements, sa finalité est toujours la même: mettre la cause collective au service des ambitions personnelles des "chefs". Aujourd'hui nous avons trop de leaders pour une cause qui a tant besoin de modestie et d'union pour avancer.

Mais pourquoi,  de tels comportements qui, par ailleurs, auraient rapidement desservis ceux qui y ont recours, se sont généralisés depuis le règne  Chadli?

Nous y voyons deux raisons essentielles:

La première est que le  pouvoir est occupé par des usurpateurs. Des gens qui, par le hasard des filiations tribales, claniques ou régionales se sont retrouvés à  des postes qui ne sont pour eux que des faire-valoir pour s'accaparer une partie des richesses nationales. Ces individus qui ont colonisé l'État sont évidemment prêts à " tout partager" pour éviter la contestation. Ils ont sciemment encouragé le dévoiement du mouvement social pour le récupérer. C'est ainsi que les engagements politiques ont été transformés en logements et autres locaux de commerces attribués par les "autorités". C'est ainsi que des obstacles de toute nature ont été dressés pour empêcher le MCB de se doter de structures véritablement représentatives. C'est ainsi que des "leaders" ont été artificiellement mis en exergue pour mieux fourvoyer le mouvement.

La seconde raison est dans l'incapacité du MCB à construire une organisation véritablement démocratique et représentative. Seule une vie démocratique interne intense aurait permis d'empêcher toute forme de déviation. Les débats porteraient sur les voies et moyens de réaliser la revendication et se cristalliseraient suffisamment longtemps autour de thèmes essentiels pour que le débat y  gagne en maturité. Sur la base d'un ancrage démocratique dans les masses et des clarifications politico-culturelles nécessaires, auraient émergé une ou plusieurs directions suffisamment responsables pour ne pas renier les principes fondateurs du mouvement et ne pas l'engager dans une aventure sans issue. Faute de quoi, des gens dont la seule qualité est de savoir insulter sont devenus des héros auxquels on remet la lourde responsabilité de diriger le destin collectif. Des enfants (il s'agit d'âge mental) dont la culture dépasse rarement les mots d'ordre clamés dans la rue se retrouvent  propulsés à la tête du MCB.

Nous interpellons les détenteurs actuels du pouvoir politique en Algérie: Avez-vous intérêt à affaiblir le MCB ? Pour y répondre, vous devez répondre à cette autre question: Quelle Algérie voulez-vous construire? Est-ce celle qui renoue avec son passé pour mieux affronter les défis du monde actuel, ou est-ce celle qui perpétue la négation schizophrénique d'une partie de nous-même et ne sera au mieux qu'une dictature théocratique moyenâgeuse ?

Nous interpellons également les actuels animateurs du MCB pour leur rappeler que les victoires qui sont  arrachées depuis 1980, l'ont été dans la lutte non seulement contre le pouvoir, mais également contre les jusqu'au-boutistes au sein du mouvement, ceux-là mêmes qui toujours en vain ont tenté de le fourvoyer dans des actions sans issues. Votre responsabilité est grande, devant nos enfants et le pays. Tamazight à l'école est une victoire importante à laquelle il faut maintenant donner une forme concrète.  Il faut reprendre le chemin de l'école et en faire un bastion pour perpétuer Tamazight.

Les hommes et les femmes qui se revendiquent du projet démocratique doivent cesser de s'entre-déchirer. Ils sont appelés à s’unir pour réaliser ensemble et dans la liberté, le devenir   commun. L’issue est dans l’édification d’organisations (pour Tamazight, pour les travailleurs, pour les femmes….) respectant les règles démocratiques dans leur fonctionnement,  capables de nous rassembler et de trancher quand nous divergeons. C’était en tout cas ainsi que nous avions construit un puissant mouvement de masse en 1980.

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Algérie en Questions - dans Algérie en projet
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