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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:11

Hamid Aït Amara nous a quitté le 11 novembre 2009. Ce grand humaniste et progressiste, un de nos rares spécialistes de la question agraire, explique dans cette interview au journal El-Watan le 10 mai 2008, comment l’Algérie risque fort de ne plus pouvoir subvenir aux besoins alimentaires de sa population dans un avenir prévisible. Il en désigne les causes : les conditions naturelles défavorables à l’agriculture d’une part, et d’autre part les politiques agricoles marquée du sceau de l’ultra libéralisme. L’issue dans ce domaine comme en d’autres passe par l’affirmation d’une ambition nationale portée par un projet de développement indépendant.

 

 

La question peut sembler farfelue ou angoissante. Elle n'en est pas moins sérieuse. Dans cet interview à El-Watan, Hamid Aït Amara, enseignant d’économie agricole à l’université d’Alger est catégorique :      « Nous avons un avenir alimentaire des plus sombres » . Nous ne produisons pas assez et nous n'aurons pas toujours l'argent pour importer.

Il dissèque les raisons ayant généré la crise alimentaire en Algérie qui se résument en une idée : le suivi servile des politiques libérales de l'OMC, du FMI et de la Banque mondiale, mais aussi au potentiel agricole de l’Algérie qui est très faible. Il y a peu de terres, à peu près 8 millions d’hectares pour reprendre les chiffres officiels pour 34 millions d’habitants, soit 0,24 hectare par habitant. Il en faut 0,60 au minimum pour pouvoir nourrir la population. Donc, on n’a pas assez de terres.

 

Il faut revenir à une politique nationale de développement agricole et produire ce qu’on peut produire. Une politique agricole qu’il faut construire avec des paysans en les motivant à la sécurité alimentaire du pays et en leur donnant les moyens.

 

Quelles sont, selon vous, les causes de la flambée des prix des produits alimentaires sur les cours mondiaux ?

 

Il faut aller aux racines de la crise. On peut dire que la population mondiale augmente, que la demande augmente et bien d’autres raisons invoquées ici et là, mais les racines de la crise alimentaire, qui va d’ailleurs s’approfondir, viennent des politiques initiées par l’OMC. Et en quoi consistent ces politiques ? Il faut découpler les aides agricoles des prix ; aligner les prix intérieurs sur les prix extérieurs ; ouvrir les marchés. Il faut déprotéger les agriculteurs de manière à créer une anarchie globalisée de façon à ce que les plus compétitifs produisent à des coûts plus bas et nourrir la planète. Cela voudrait dire que ceux dont les productivités sont les plus faibles doivent se retirer du marché. Cette politique de l’OMC a produit des effets, d’abord sur les pays excédentaires, comme la Communauté économique européenne qui n’est pas d’accord fondamentalement avec ce que préconise l’OMC. Mais néanmoins, ces pays ont baissé les prix intérieurs, découplé l’aide de la production, installé des quotas de production, comme pour le lait par exemple. Quand le lait a augmenté, il manquait 500 000 vaches en France, et ce, à cause des quotas laitiers. Ils ont mis en place tout un système, comme les mises en jachère. On vous paie et vous ne cultivez pas ! Ce qui représente 3 millions d’hectares et c’est loin d’être négligeable. Sachant que le rendement à l’hectare est de 100 quintaux, cela fait des quantités importantes de céréales qui sont retirées du marché. Cette politique de l’OMC, mise en place depuis 1995, a progressivement désorganisé, « dérégulé » et déstructuré les politiques nationales, et représente la cause fondamentale de la crise actuelle. Certes, il y a d’autres paramètres qui interviennent. On sait comme je vous l’ai déjà dit plus haut que la population mondiale augmente, que la demande augmente, qu’il y a de plus en plus de personnes qui mangent plus de viande et qu’une partie des céréales sert à produire cette viande, mais l’essentiel, ce sont les causes structurelles et non conjoncturelles, à savoir l’échec agricole de l’OMC.

 

Est-ce que le recours aux biocarburants a fait flamber les prix des céréales ?

 

Non. Certes, il y a une partie des céréales comme le maïs qui est utilisée pour le bioéthanol, ce qui fait augmenter les prix du maïs. Mais, ce ne sont pas les biocarburants et les agrocarburants qui sont les causes fondamentales. Ceux qui avancent ces explications veulent cacher l’échec des politiques de l’OMC. Ils veulent dissimuler la théorie du libre-échange et néolibérale pour que rien ne change.

 

Mais cette hausse des prix a coïncidé avec la hausse des prix du baril du pétrole…

 

Il y a des causes structurelles pour la hausse des prix du pétrole. D’abord, il y a l’épuisement prévisible et progressif des ressources. L’Algérie, à titre d’exemple, produit moins de pétrole depuis deux ans. Le pic mondial en matière de production de pétrole est prévu pour 2010, voire 2008. Donc, il y a épuisement des ressources d’hydrocarbures et de ce fait, on a structurellement une montée des prix. Tout le monde sait qu’on va arriver à un prix de pétrole à 350 dollars. C’est la même chose pour la montée des produits alimentaires, elle est due aux politiques restrictives de l’OMC. Les causes conjoncturelles, comme la spéculation, sont négligeables

 

Quelles sont les retombées pour l’Algérie et que préconisez-vous comme remède ?

 

L’Algérie a suivi la politique de l’OMC depuis 1995, en gelant d’abord les prix des céréales. Depuis cette année, les prix des blés dur et tendre et de l’orge achetés aux producteurs n’ont pas bougé. Une petite augmentation de 5% en 2006 et une autre de 2,5% en 2007. Le prix réel est en déflation et une baisse du pouvoir d’achat de céréales de plus de 60% et dans le même temps, on a augmenté le prix des tracteurs, de l’outillage agricole, les prix des engrais. Ce qui fait que la marge brute, c’est-à-dire la valeur du produit diminué des inputs qui ont servi à produire, a fondu. Et la rentabilité de la céréaliculture a été divisée par deux. Voilà la politique algérienne que personne ne souligne. Mais le ministre de l’Agriculture nous dit que malgré tout ça, il y a une augmentation de la production. En tous les cas, les importations prouvent le contraire. Elles ne font qu’augmenter. Aujourd’hui, si on prend en compte les statistiques du ministère de l’Agriculture, on ne produit que 30%, soit 70% sont des importations.

 

Mais que préconisez-vous concrètement pour la relance du secteur agricole algérien ?

 

Les causes de l’échec sont le suivi servile des politiques édictées par le FMI, la Banque mondiale et l’OMC. Mais sachez que le potentiel agricole de l’Algérie est très faible. Il y a peu de terres, à peu près 8 millions d’hectares pour reprendre les chiffres officiels pour 34 millions d’habitants, soit 0,24 hectare par habitant. Il en faut 0,60 au minimum pour pouvoir nourrir la population. Donc, on n’a pas assez de terres. Deuxièmement, on est dans une zone semi-aride, il n’y a pas assez d’eau. Troisièmement, nous sommes dans une dynamique d’érosion terrible. La capacité de production des terres se dégrade. Donc, l’Algérie n’est pas un pays agricole. Elle n’a pas les ressources pour nourrir sa population. On le sait depuis 1930. Lorsque les Français ont découvert les capacités agricoles du pays et la croissance démographique qui arrivait, ils étaient effrayés. En 1943 et 1944 durant la Guerre, l’approvisionnement de l’Algérie était interrompu et on avait rationné le pain à 150 grammes par jour et par homme. Déjà, il n’y avait pas assez pour les 8 millions d’habitants. Nous n’avons pas les capacités pour produire et nous n’avons pas fait la révolution agricole du 20e siècle. On cultive encore comme cultivaient à l’époque les Romains, c’est-à-dire dans le système blé-jachère. Une année je sème, une année je laisse la terre au repos. Il y a 3 millions d’hectares non cultivés sur les 8 millions et sur le reste, on a 10 quintaux à l’hectare. Ce sont les rendements les plus bas. Donc, nous n’avons jamais pris la mesure de la faiblesse du potentiel agricole naturel du pays. Cela dit, il faut revenir à une politique nationale de développement agricole et produire ce qu’on peut produire. Une politique agricole qu’il faut construire avec des paysans en les motivant à la sécurité alimentaire du pays et en leur donnant les moyens.

 

Selon votre analyse, l’Algérie est donc condamnée à importer ses produits alimentaires ?

 

Le problème de l’importation, c’est la dépendance alimentaire. Les pays excédentaires ont accepté de fournir le marché mondial à des prix inférieurs de 30% aux coûts de production, et ils ont payé de leur poche. Chaque jour, ce sont des centaines de milliards d’euros qui sont dépensés pour alimenter le marché mondial à des coûts très bas. A un moment donné, ils ont décidé de vendre au prix de revient à la production. C’est tout à fait légitime. Ces pays ont donc besoin de l’OMC pour dire aux pays ayant de faibles productivités d’arrêter de produire. Et ils ont trouvé des relais dans des pays comme le nôtre pour nous dire qu’il faut adhérer à l’OMC. Et tout ce discours creux, néolibéral, a détruit tout le système productif algérien et nous a rendus dépendants à 100% des hydrocarbures. Maintenant, est-ce que nous aurons toujours de l’argent pour acheter ? Je dis non. Notre pétrole et notre gaz ont une fin. On sait que dans 30 ou 40 ans on aura épuisé nos réserves. Et d’ici là, il y aura d’autres phénomènes extrêmement importants qui viendront perturber le marché, le changement climatique en particulier. L’Algérie va prendre 4 degrés de chaleur en plus et va carrément tourner vers la zone aride. Et on va cultiver quoi ? Donc, nous avons un futur alimentaire des plus sombres. Il ne s’agit pas de dramatiser, mais logiquement, tous les paramètres développés plus haut font que nous allons tout droit vers la catastrophe.

 

Vous préconisez le retour à des politiques nationales. Que faut-il pour développer le secteur agricole algérien, et quelle évaluation faites-vous du PNDRA ?

 

Les premiers qui sont retournés à des politiques nationales sont les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande, qui fournit des viandes bon marché, le Brésil, qui a d’immenses territoires à cultiver, l’Argentine et l’Australie. Ce sont eux les premiers mécontents qui ont fait l’OMC agricole. Tout le monde revient au protectionnisme. L’Algérie doit cesser de se faire dicter sa politique de l’extérieur. Les Tunisiens viennent d’augmenter leurs prix des céréales d’un coup à 450 dollars la tonne pour le blé dur et 400 dollars pour le blé tendre. Et nous, on attend la récolte. Pourquoi attendre la récolte pour annoncer l’augmentation des prix. Quand on augmente les prix aux producteurs, on les encourage à produire davantage. Si on baisse les prix comme on l’a fait, de 1995 à 2007 où les agriculteurs avaient perdu 70% de leur pouvoir d’achat, ils ne sont pas incités à produire les céréales. On nous dit que l’Etat a beaucoup investi ces dernières années dans l’agriculture. Le PNDRA représente 3% du PIB agricole (PIBA). Pour la Tunisie et le Maroc, c’est 6%. Donc, on est loin d’avoir fait un effort exceptionnel en matière d’investissement dans le secteur. Au lieu de perdre notre argent, comme on vient de perdre 30% suite à la dévaluation du dollar, mettons-le un peu plus dans l’agriculture. Motivons les paysans, développons les techniques agricoles, encadrons l’agriculture, faisons de la recherche. Certes, nous n’aurons pas l’autosuffisance alimentaire, mais nous ne serions pas dans une dépendance aussi grave, aussi mortelle que celle d’aujourd’hui. L’Algérie a la chance de ne rien exporter pour le moment, pourquoi alors avoir besoin de l’OMC, qui est un instrument de domination des plus forts pour soumettre les économies des plus faibles. Les forces néolibérales chez nous essaient de nous faire entrer dans un système pour valider la politique intérieure de privatisation, d’appel au capital étranger au moment où nos caisses regorgent de capitaux.

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Algérie en Questions - dans Algérie en projet
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