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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 15:11

J’ai trouvé sur le site Algérie focus cet article des plus intelligents traitant des faiblesses de la gauche Tunisienne. L’auteur y pointe l’émiettement suicidaire des forces de progrès, et met en évidence l’importance de la communication dans les luttes politiques modernes. Il montre, en particulier, que les stratégies de communication prétendument modernes de la gauche sont en réalité archaïques, leur efficacité est des plus douteuses. Un constat qui vaut également pour l’Algérie.

 

Elections en Tunisie : Une défaite nécessaire, par Houcine BARDI


L’élection de l’assemblée nationale constituante a bien eu lieu. Le résultat auquel elle a abouti est incontestablement un fiasco pour les progressistes, démocrates de gauche et autres modernistes tunisiens.

Ceux qui se croient malins ne manqueront certainement pas de dire que c’était un « échec déjà annoncé ». Soit. Mais cela ne nous est d’aucun secours pour solutionner les pressantes interrogations qui nous assaillent. D’autres continueront, sans doute pour quelque temps encore, à dénoncer les irrégularités plus ou moins graves, sans aller jusqu’à employer le terme, impropre il est vrai, de « fraude ». D’autres encore essayeront de rassurer —et surtout de se rassurer eux-mêmes— en mettant en exergue une « majorité » qui n’aurait parait-il pas voté pour Ennahdha et qu’on voudrait convertir en un vote contre celle-ci…

La défaite est pourtant là, cuisante, oppressante et bien réelle. Nous dirons même qu’elle est nécessaire, en ce sens, tout d’abord, où elle nous fournit l’occasion d’aiguiser la prise de conscience du danger gravissime que représente l’hyper division face à un adversaire pragmatique, autocentré et mieux organisé. Ensuite, elle pourrait/devrait favoriser la remise en cause radicale des stratégies politiques contre-productives adoptées indistinctement par les vaincus (partis, personnalités et listes indépendantes), dans la perspective de création d’un Front de Gauche mieux à même de fédérer les forces progressistes et de « faire jeu égal » avec le front populiste-conservateur.

Une gauche qui apprend à travers ses échecs, est, certes, moins « bonne » qu’une gauche qui anticipe, en les évitant, les travers et embuches qui se dressent sur son chemin. Elle demeure, néanmoins, moins « mauvaise » qu’une gauche qui s’obstine à rester dans l’erreur en refusant de s’avouer ses faiblesses, ses défauts, ses choix impertinents, ses mauvais calculs aussi… afin de corriger « la trajectoire » et se donner les moyens de rebondir.

Qu’on se le dise clairement et sans détours, la Tunisie se trouve aujourd’hui, de facto, divisée en deux « blocs » antagonistes et inégaux : un bloc conservateur-populiste (majoritaire) arcbouté sur la question identitaire, et un bloc progressiste-élitiste (minoritaire) tourné vers l’universel. Dans une société comme la notre où l’expression populaire sort à peine de l’état de servitude dans lequel elle était maintenue, et qui se manifeste pour la première fois librement, dans un laps de temps (séparant la révolution du scrutin) relativement court, l’on ne pouvait s’attendre, sauf à être dupe ou myope, à un résultat moins décevant.

L’on nous dit que les tunisiens abhorrent les conflits et les « querelles ». On répondra : pas plus que les algériens, français, marocains, ou n’importe quel autre peuple sur terre qui recherche, presqu’instinctivement, à être rassuré sur son avenir en prônant la concorde contre la discorde et la force centrifuge contre les centripètes. Une société sans conflits n’est, cependant, concevable que dans le cadre des régimes totalitaires ou dans certains systèmes philosophiques utopistes (Platon, Al Farâbi, voire Marx). Au risque d’avancer une banalité, nous dirons que le conflit est le propre de la vie en société. D’où notre premier constat : ce qui serait en cause n’est pas tant le conflit en lui-même, mais son mode de gestion, son expression, sa mise en forme politique.

Et, question « mise en forme politique », les démocrates-progressistes se sont avérés de piètres « metteurs en forme ». Aucune intelligence pragmatique ; aucune vulgarisation accessible d’une quelconque approche conciliatrice (introuvable) entre Tradition et Modernité ; aucun ancrage profond dans les réalités spécifiques d’une société arabo-musulmane dont seule la face visible (de l’iceberg) est moderne-progressiste et conforme à la perception étriquée des « modernistes » ; rien de percutant (pouvant sensibiliser et toucher les masses) dans la campagne électorale d’une banalité, voire même d’une médiocrité, affligeante. Pire encore, certains ont cru la mener (bien) sur fond de palabres stériles et de joutes oratoires byzantines (n’intéressant pas grand monde) sur les dangers de l’intégrisme islamiste… alors qu’une connaissance élémentaire en matière de sociologie de la communication politique voudrait qu’une « bonne » campagne se gagne, principalement, avec des slogans simples, percutants et porteurs.

Exacerber un conflit (en l’occurrence islamité Vs modernité) en misant sur le pouvoir de discernement et la capacité d’entendement chez des masses « enchantées » par Al Jazeera, équivalait à voir régner le rationnel là où le sensationnel est seul maître à bord. La méthode déconstructiviste de tout discours religieux n’est valable que dans un monde désenchanté, où les affrontements autours des idées et des projets se résolvent par référence à la performance argumentative. Hélas, tel n’est pas le cas de la Tunisie, et ça l’est davantage encore moins depuis l’irruption fracassante d’Ennahdha dans l’espace public qui a eu l’effet d’un redoublement d’enchantement, ou si l’on veut d’un réenchantement officiel.

Ce postulat est aisément vérifiable à travers les résultats « têtus » des élections que nous pourrions schématiser par des cercles concentriques, dont le centre de gravité serait l’« Islam ». En effet, plus on s’éloigne de ce centre, moins de suffrages on recueille. C’est un fait. L’annonce, par ailleurs, de l’alliance avec Ennahdha faite par le CPR et Ettakatol, pendant la campagne électorale, a (ça mérite d’être signalé) indéniablement contribué à « centrifuger » ses deux formations.

Dès lors, les déclinaisons carnavalesques des programmes sociaux, économiques et politiques, tout comme les projets de constitutions et autres « œuvres de l’esprit » versant dans la culture cultivée, deviennent futiles (presque risibles), car insignifiants pour la majorité « intouchable » agrippée à sa culture traditionnelle comme on s’agrippe à sa prétendue « bonne étoile ».

Toute la stratégie, avec ce qui lui sert de soi-disant « matériaux de construction », était hors-champs (électoral). En effet, pendant qu’Ennahdha et Al Aridha (la Pétition Populaire… de Hachemi Hamdi), s’invitaient, en usant leurs semelles, chez les petites gens et « labouraient » les campagnes et quartiers populaires de Tunisie tout en véhiculant un discours intentionnellement simpliste pour être audible par le plus grand nombre, nos « progressistes » eux « squattaient » les radios-télés et autres réseaux sociaux en « rêvassant » de démocratie, de justice sociale, de laïcité, et j’en passe… en utilisant un langage incompréhensible, quand il n’est pas perçu comme « désaccordé », voire même en rupture totale, avec le vécu et les aspirations des couches populaires.

Divisions, intellectualisme, inadéquation entre discours et réalité, confusion entre mass-médias et masses tout court, telles sont à nos yeux quelques unes des causes du ratage électoral de la constituante.

Comment en sortir ? que faire pour rebondir ? La gravité du questionnement et, plus généralement, de la situation de crise que traverse la gauche tunisienne, impose l’humilité et un sursaut critique généralisé devant déboucher sur l’enclenchement d’un processus unificateur conduisant à la construction d’un Front de Gauche capable de mener les forces progressistes à la victoire. Pour ce faire il faudrait, au préalable, que les intéressés s’accordent sur le bilan (les enseignements à tirer) de cette défaite, et s’entendent sur un ordre de priorités politiques communes. De même qu’il leur faudrait se défaire du réflexe partidaire qui a été, pour une large part, à l’origine des divisions ayant conduit précipité l’échec. Divisions qui ont été considérablement aggravées par un nombre impressionnant (inflationniste !) de candidatures indépendantes qui avaient cru, non sans virulence et arrogance, sauter par-dessus les partis politiques représentatifs et s’imposer envers et contre tous. Espérons que l’essoufflement rapide de cet indépendantisme (pour ne pas dire individualisme) aventuriste et antipartis puisse avoir suffisamment de courage et de volonté pour tirer toutes les leçons de sa débâcle, et reconnaître —lui aussi— ses graves erreurs, car non seulement ils n’ont pas réussi a faire élire les siens, mais aussi —surtout— ils ont privé certains partis de la chance de faire élire les leurs !

Un processus de « fusions absorptions » doit donc être urgemment mis sur pieds pour rassembler toutes le forces vives de la gauche tunisienne autours d’objectifs politiques progressistes aisément identifiables par le public. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra surmonter la crise de confiance, et transformer le désaveux en adhésion.

Paris, le 10 novembre 2011

 Houcine BARDI

 Docteur en Droit, Avocat au Barreau de Paris

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