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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 20:12

 

 

Samir Amin a rendu public le 17 mai 2011 un texte (« 2011 : LE PRINTEMPS ARABE ? »)  qui éclaire de manière intéressante les transformations en cours en Egypte, en les inscrivant dans une perspective longue. Au-delà des singularités liées au contexte égyptien, et à maint égards, la problèmatique qu’il analyse nous rappelle les termes de la transformation sociale en Algérie. Le document de Samir Amin étant relativement long, nous avons cru bon d’en faciliter la lecture par quelques interventions sur le texte. Il est évident que le mérite de cette contribution revient à S.Amin, tandis que ses insuffisances nous incombent exclusivement. Nous invitons instamment nos lecteurs à lire le document dans sa version originelle qu’il trouveront sur ce blog.

La thèse de Samir Amin peut-être ainsi résumée : à l’ère de l’impérialisme (capitalisme de la finance et des monopoles mondialisés), le combat pour le progrès social se déroule au travers de longues phases d’essor et de reflux des luttes. Le Printemps arabe 2011 est peut-être annonciateur d’une nouvelle phase d’essor qui mûrira encore plus les conditions d’un dépassement du capitalisme. Son échec, au contraire, pourrait contribuer à faire faire à l’humanité un nouveau pas vers la barbarie généralisée.

Ramdane HAKEM

 

 

De la montée des luttes pour l’émancipation et le progrès (1919-1967)

L’Egypte est le premier pays de la périphérie du capitalisme mondialisé a avoir tenté « d’émerger ». Mohammed Ali avait conçu et mis en œuvre un projet de rénovation du pays. L’analyse de son échec ne peut ignorer la violence de l’agression extérieure de la Grande Bretagne. L’Égypte est alors soumise pour près de quarante ans (1880-1920), réduite au statut de périphérie dominée.

Le refus égyptien de la soumission sera à l’origine d’une vague de mouvements ascendants qui s’est déployée de 1919 à 1967.  Ces mouvements avaient trois objectifs indissociables : démocratie, indépendance nationale, progrès social. L’unité de ces objectifs vient de l’intégration de l’Égypte moderne dans le système du capitalisme / impérialisme mondialisé de l’époque.

Le premier chapitre de ce moment long d’avancée des luttes, inauguré par la constitution du Wafd en 1919, a mis l’accent sur la modernisation politique par l’adoption d’une forme bourgeoise de démocratie constitutionnelle et sur la reconquête de l’indépendance.

La puissance britannique, avec le soutien actif du bloc réactionnaire constitué par la monarchie, les grands propriétaires et les paysans riches, s’est systématiquement employée à faire reculer les avancées démocratiques de l’Égypte wafdiste. L’ambassade britannique et le Palais royal ont alors soutenu activement la création des Frères musulmans (1927) qui s’inspiraient de la pensée « islamiste » dans sa version « salafiste » (passéiste) wahabite formulée par Rachid Reda.

L’essor des luttes a repris dès le 21 février 1946, avec la constitution du bloc étudiant-ouvrier. Le premier coup d’État des Officiers libres (1952), et surtout le second, inaugurant la prise de contrôle de Nasser (1954), sont venus « couronner » cette période de montée continu des luttes selon les uns, ou pour y mettre un terme, selon les autres.

Le nassérisme ne s’est cristallisé comme projet anti-impérialiste qu’après Bandoung (avril 1955). Il a alors réalisé ce qu’il pouvait donner : une posture internationale résolument anti-impérialiste (associée aux mouvements panarabe et panafricain), des réformes sociales progressistes (mais non « socialistes »). Le tout, par en haut, non seulement « sans démocratie » (en interdisant aux classes populaires le droit de s’organiser par elles-mêmes et pour elles-mêmes), mais en « abolissant » toute forme de vie politique.

Le nassérisme a substitué à la lecture objective de l’éveil égyptien un discours idéologique abolissant toute l’histoire des années 1919-1952 pour faire remonter la « révolution égyptienne » à juillet 1952. En dix années, de 1955 à 1965, il a épuisé son potentiel de progrès. L’essoufflement offrait à l’impérialisme, dirigé par les États-Unis, l’occasion de briser le mouvement, en mobilisant à cet effet leur instrument militaire régional : Israël. La défaite de 1967 marque alors la fin de ce demi-siècle de flux.

…. À  la domination néo-libérale associée à un reflux (1967-2011)

Le reflux est amorcé par Nasser lui-même, en choisissant la voie des concessions à droite  (« l’infitah » – l’ouverture « à la mondialisation capitaliste ») plutôt que la radicalisation. Sadate qui succède, accentue la portée de la dérive à droite et intègre les Frères musulmans dans son nouveau système autocratique. Moubarak poursuit dans la même voie.

La période de reflux qui suit (1967-2011) couvre à son tour presqu’un demi-siècle. L’Égypte, soumise aux exigences du libéralisme mondialisé et aux stratégies des Etats-Unis, a cessé d’exister comme acteur actif régional et international.

Sous Nasser, elle avait mis en place un système économique et social critiquable mais cohérent. Sadate et Moubarak ont œuvré au démantèlement du système productif égyptien, auquel ils ont substitué un système totalement incohérent, exclusivement fondé sur la recherche de la rentabilité d’entreprises qui ne sont pour la plupart que des sous-traitants du capital des monopoles impérialistes. La croissance s’est accompagnée d’une incroyable montée des inégalités et du chômage. Cette situation était explosive ; elle a explosé.

De fait, l’apparente « stabilité du régime » reposait sur une machine policière monstrueuse              (1 200 000 hommes contre 500 000 seulement pour l’armée), qui se livrait à des abus criminels quotidiens.

Les puissances impérialistes prétendaient que ce régime « protégeait » l’Égypte de l’alternative islamiste. En fait, le régime avait parfaitement intégré l’Islam politique réactionnaire (le modèle wahabite du Golfe) dans son système de pouvoir, en lui concédant la gestion de l’éducation, de la justice et des médias majeurs (la télévision en particulier).

Le seul discours autorisé était celui des mosquées confiées aux Salafistes, leur permettant de surcroît de faire semblant de constituer « l’opposition ».

Le soutien à l’Islam politique annihile les capacités de la société à faire face aux défis du monde moderne (il est à l’origine du déclin catastrophique de l’éducation et de la recherche).

Le régime pouvait paraître « tolérable » tant que fonctionnait la soupape de sécurité que représentait l’émigration en masse des pauvres et des classes moyennes vers les pays pétroliers. L’épuisement de ce système (la substitution d’immigrés asiatiques à ceux en provenance des pays arabes) a entraîné un renouveau des résistances.

Les grèves ouvrières de 2007, la résistance obstinée des petits paysans menacés d’expropriation par le capitalisme agraire, la formation de cercles de protestation démocratique dans les classes moyennes (les mouvements Kefaya et du 6 avril) annonçaient l’inévitable explosion - attendue en Égypte, même si elle a surpris les « observateurs étrangers ».

Sommes-nous devant un 2ème flux des luttes pour l’émancipation et le progrès ? (2011…)

Nous sommes entrés dans une phase nouvelle de flux des luttes d’émancipation dont il convient d'analyser les directions et les chances de développement.

Les forces sociales du mouvement démocratique

La « révolution égyptienne » en cours remet en cause le système néo-libéral dans toutes ses dimensions politiques, économiques et sociales. Ce mouvement associe trois composantes actives : les jeunes « re-politisés », les forces de la gauche radicale, celles rassemblées par les classes moyennes démocrates.

Les Frères musulmans n’ont accepté le mouvement qu’après que l’appel, entendu par l’ensemble du peuple égyptien, a produit des mobilisations de 15 millions de manifestants.

Les jeunes et la gauche radicale poursuivent trois objectifs communs : la restauration de la démocratie (la fin du régime militaire et policier), la mise en œuvre d’une nouvelle politique économique et sociale favorable aux classes populaires (la rupture avec la soumission aux exigences du libéralisme mondialisé), et celle d’une politique internationale indépendante (la rupture avec la soumission aux exigences de l’hégémonie des États-Unis et du déploiement de son contrôle militaire sur la planète). La révolution démocratique à laquelle ils appellent est une révolution démocratique et sociale anti-impérialiste.

Les classes moyennes se rassemblent dans l’ensemble autour du seul objectif démocratique, sans nécessairement remettre intégralement en cause le « marché » (tel qu’il est) et l’alignement international de l’Égypte.

A noter le rôle d’un groupe de blogueurs qui participent – consciemment ou pas – à un véritable complot organisé par la CIA. Ses animateurs sont généralement des jeunes issus des classes aisées, américanisés à l’extrême, qui se posent néanmoins en « contestataires » des dictatures en place. Ils agissent de façon à dévoyer le mouvement vers une « révolution démocratique » sur le modèle « des révolutions colorées » de l’Europe de l’Est. Le dévoiement aura lieu si le mouvement ne parvient pas à réaliser la convergence de ses diverses composantes, à identifier des objectifs stratégiques communs et à inventer des formes d’organisation et d’action efficaces.

L’appel à la manifestation formulé par les trois composantes actives du mouvement a été rapidement entendu par l’ensemble du peuple égyptien. Hilary Clinton et Obama ont découvert alors qu’il leur fallait lâcher Moubarak qu’ils avaient soutenu jusqu’alors, tandis que les dirigeants de l’armée sortaient du silence, refusaient de participer à la relève de la répression – sauvegardant ainsi leur image – et finalement déposaient Moubarak et quelque uns de ses suppôts majeurs.

L’entrée dans la bataille de la classe ouvrière (environ 5 millions de travailleurs) peut être décisive. La résistance opiniâtre des petits paysans aux expropriations est également importante. Il restera qu’une masse gigantesque de « pauvres » ont participé activement aux manifestations de février 2011 et se retrouvent souvent encore dans des comités populaires constitués dans les quartiers pour « défendre la révolution ».

Ces « pauvres » peuvent donner l’impression (par les barbes, les voiles, les accoutrements vestimentaires) que le pays profond est « islamique », voire mobilisé par les Frères musulmans. En fait, leur entrée en scène s’est imposée à la direction de l’organisation islamiste.

La course est engagée : qui des Frères et de leurs associés islamistes (les Salafistes) ou de l’alliance démocratique parviendra à formuler des alliances efficaces avec les masses désorientées ?

Des avancées non négligeables dans la construction du front uni des forces démocratiques et des travailleurs sont en cours en Egypte. Cinq partis d’orientation socialiste (le Parti Socialiste égyptien, l’Alliance populaire démocratique – une majorité sortie de l’ancien parti du Tagammu, le Parti démocratique des travailleurs, le Parti des Socialistes révolutionnaires – trotskiste, et le Parti Communiste égyptien – qui avait été une composante du Tagammu) ont constitué en avril 2011 une Alliance des forces socialistes, et se sont engagés à poursuivre, à travers elle, leurs luttes en commun.

Parallèlement un Conseil National (Maglis Watany) à été constitué par toutes les forces politiques et sociales acteurs du mouvement (les partis à orientation socialiste, les partis démocratiques divers, les syndicats indépendants, les organisations paysannes, les réseaux de jeunes, de nombreuses associations sociales).

Les Frères Musulmans et les partis de droite ont refusé de participer à ce Conseil, réaffirmant ainsi ce qu’on sait : leur opposition à la poursuite du mouvement.

 

Les forces sociales du bloc réactionnaire

En termes sociaux, le bloc réactionnaire est dirigé par la bourgeoisie égyptienne considérée dans son ensemble. Les formes d’accumulation dépendante à l’œuvre au cours des 40 dernières années ont permis l’émergence d’une bourgeoisie riche, bénéficiaire exclusive de l’inégalité scandaleuse qui a accompagné ce modèle « libéral-mondialisé ».

Des dizaines de milliers non pas « d’entrepreneurs inventifs », mais de millionnaires et de milliardaires qui tous doivent leur fortune à leur collusion avec l’appareil politique (la « corruption » est une composante organique de ce système).

Cette bourgeoisie compradore soutient activement l’insertion de l’Égypte dans la mondialisation impérialiste contemporaine. Elle compte dans ses rangs de nombreux généraux de l’armée et de la police, des « civils » associés à l’État et au parti dominant (« National démocratique ») créé par Sadate et Moubarak, des religieux (la totalité des dirigeants des Frères musulmans et des cheikhs majeurs de l’Azhar sont « milliardaires »).

Certes, il existe encore une bourgeoisie de petits et moyens entrepreneurs actifs. Mais ceux-là sont les victimes du système de racket mis en place par la bourgeoisie compradore, réduits le plus souvent au statut de sous-traitants dominés par les monopoles locaux, eux-mêmes courroies de transmission des monopoles étrangers. Ainsi, dans le BTP par exemple, cette situation est presque généralisée : les « gros » raflent les marchés puis les sous-traitent aux « petits ». Cette bourgeoisie d’entrepreneurs authentiques sympathise avec le mouvement démocratique.

Le versant rural du bloc réactionnaire est constitué de paysans riches qui ont été les bénéficiaires majeurs de la réforme agraire nassérienne, se substituant à l’ancienne classe des grands propriétaires. Les paysans riches ont toujours constitué dans l’Égypte moderne une classe réactionnaire et ils le sont plus que jamais. Ils sont le soutien majeur de l’Islam conservateur dans les campagnes et, par leurs rapports étroits (souvent de parenté) avec les représentants des appareils d’État et de la religion, dominent la vie sociale rurale. Une bonne partie des classes moyennes urbaines (en particulier les officiers de l’armée et de la police, mais également les technocrates et les professions libérales) sont directement issus de la paysannerie riche.

Ce bloc social réactionnaire dispose d’instruments politiques à son service : l’armée et la police, les institutions de l’État, le Parti national démocratique créé par Sadate –, l’appareil religieux (l’Azhar), les courants de l’Islam politique (les Frères musulmans et les Salafistes).

L’aide militaire octroyée par les États-Unis à l’armée égyptienne (1,5 milliard de dollars annuels) n’a jamais servi à renforcer la capacité de défense du pays, mais au contraire à en annihiler le danger par la corruption systématique. Cette « aide » a permis aux plus hauts officiers de s’approprier des segments importants de l’économie compradore égyptienne.  

Le commandement de l’armée qui dirige la transition n’est de ce fait pas « neutre ». Le gouvernement « civil » à ses ordres, composé en partie d’hommes de l’ancien régime, choisis parmi les personnalités les moins visibles de celui-ci, a pris une série de mesures destinées à freiner la radicalisation du mouvement. Parmi ces mesures une loi scélérate antigrève (sous prétexte de remettre en route l’économie du pays) et une loi imposant des restrictions sévères à la constitution des partis politiques.

En dépit de tout cela, l’attitude de l’armée demeure imprévisible. Car malgré la corruption de ses cadres, le sentiment nationaliste n’est pas absent chez tous les militaires. De surcroît l’armée souffre d’avoir pratiquement été écartée du pouvoir au profit de la police.

Le rôle crucial des Frères musulmans dans le projet US pour l’Egypte

L’introduction de l’Islam wahabite en Égypte a été amorcée par Rachid Reda dans les années 1920 et repris par les Frères musulmans dès 1927. Mais il n’a pris toute sa vigueur qu’après la seconde guerre mondiale lorsque la rente pétrolière des pays du Golfe, soutenus par les États-Unis en conflit avec la vague de libération nationale populaire des années 1960, a permis d’en démultiplier les moyens financiers.

Les Frères musulmans constituent la seule force politique dont le régime égyptien avait soutenu activement l’épanouissement. Sadate et Moubarak leur avaient confié la gestion de trois institutions fondamentales : l’éducation, la justice et la télévision.

Les islamistes n’ont jamais été et ne peuvent pas être « modérés », encore moins « démocratiques ». Leur chef - le mourchid (traduction arabe de « guide » - Führer) est autoproclamé et l’organisation repose sur le principe de la discipline et de l’exécution des ordres des chefs, sans discussions d’aucune sorte.

La direction est constituée exclusivement d’hommes immensément riches (grâce, entre autre, au soutien financier de l’Arabie Saoudite), l’encadrement est assuré par des hommes issus des fractions obscurantistes des classes moyennes, la base est composée de gens du peuple recrutés par les services sociaux de charité offerts par la confrérie (et financés toujours par l’Arabie Saoudite), tandis que la force de frappe est constituée par les milices (les baltaguis) recrutés dans le lumpen.

Les Frères musulmans sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’extérieur. Ils sont une composante de la bourgeoisie compradore.

Ils ont toujours refusé de formuler un programme économique et social quelconque et, de fait, ne remettent pas en cause les politiques néo-libérales réactionnaires, et acceptent de facto la soumission aux exigences du déploiement du contrôle des États-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont des alliés utiles pour Washington (y-a-t-il un meilleur allié des États-Unis que l’Arabie Saoudite, patron des Frères ?)

Mais les États-Unis ne peuvent avouer que leur stratégie vise à mettre en place des régimes « islamiques » dans la région. Ils ont besoin de faire comme si « cela leur faisait peur ». Par ce moyen, ils légitiment leur « guerre permanente au terrorisme », qui poursuit en réalité d’autres objectifs : le contrôle militaire de la planète destiné à réserver aux États-Unis-Europe-Japon l’accès exclusif aux ressources.

Les États-Unis, (et derrière eux l’Europe) craignent plus que tout une Égypte réellement démocratique qui remettrait en cause son alignement sur le libéralisme économique et la stratégie agressive des États-Unis et de l’OTAN. Ils feront tout pour que l’Égypte ne soit pas démocratique et, à cette fin, soutiendront, par tous les moyens, mais avec hypocrisie, la fausse alternative des Frères musulmans qui ont montré n’être qu’en minorité dans le mouvement pour un changement réel.

Les Frères musulmans sont épaulés par le courant salafiste (« traditionaliste »), également largement financé par les pays du Golfe. Les Salafistes s’affirment extrémistes (wahabites convaincus, intolérants à l’égard de tout autre interprétation de l’Islam) et sont à l’origine des meurtres systématiques perpétrés contre les Coptes. Des opérations difficiles à imaginer sans le soutien tacite (et parfois la complicité) de l’appareil d’État, en particulier de la Justice, largement confiée aux Frères musulmans.

Il reste qu’il faut s’attendre à des luttes violentes entre courants religieux islamistes en Égypte. Car l’Islam historique dominant en Egypte est « soufi », et les confréries rassemblent aujourd’hui 15 millions de fidèles. Un Islam ouvert, tolérant, insistant sur la conviction individuelle plutôt que sur la pratique des rites (« il y a autant de voies vers Dieu que d’individus » disent-ils). Le soufisme égyptien a toujours été tenu en suspicion par les pouvoirs d’État.

L’Islam wahabite a déclaré la guerre au soufisme qu’il veut « extirper » et compte sur l’appui des autorités pour y parvenir. En réaction, les soufistes d’aujourd’hui sont laïcisants, sinon laïques ; ils appellent à la séparation entre la religion et la politique (le pouvoir d’État et celui des autorités religieuses reconnues par lui, l’Azhar). Les soufistes sont des alliés du mouvement démocratique.

Le projet des États-Unis pour l’Egypte : le modèle pakistanais

L’objectif de Washington et de ses alliés, Israël et l’Arabie Séoudite, est de faire avorter le mouvement démocratique en Égypte. A cette fin, ils cherchent à imposer un « régime islamique » dirigé par les Frères Musulmans, qui est le seul moyen pour eux de perpétuer la soumission de l’Égypte.

Pour donner une légitimité à un gouvernement des Frères musulmans (« ralliés à la démocratie ! »), il est beaucoup question de l’exemple turc. Mais l’armée turque, bien que non démocratique et de surcroit alliée fidèle de l’OTAN, reste la garantie, de par sa nature, de la « laïcité » en Turquie.

Le projet de Washington, ouvertement exprimé par Hilary Clinton, Obama et les think tanks à leur service, s’inspire du modèle pakistanais : l’armée (« islamique ») dans les coulisses, le gouvernement (« civil ») assumé par un (ou des) parti islamique « élu ». L’Arabie Séoudite soutient évidemment avec tous ses moyens (financiers) la mise en œuvre de ce projet.

La bataille porte sur l’article 2 de la constitution du régime déchu. Cet article qui stipule que « la sharia est la source du droit », est une nouveauté dans l’histoire politique de l’Égypte. Ni la constitution de 1923, ni celle de Nasser ne l’avaient imaginé. C’est Sadate qui l’a introduit dans sa nouvelle constitution.

Le projet des Frères Musulmans demeure la mise en place d’un Etat théocratique, comme en témoigne leur attachement à l’article 2 de la Constitution de Sadate/Moubarak. Le programme le plus récent de l’organisation durcit encore plus cette vision passéiste en proposant la mise en place d’un « Conseil des Ulémas » chargé de veiller à la conformité de toute proposition de loi aux exigences de la Sharia. Ce conseil constitutionnel religieux, est l’analogue de celui qui, en Iran, contrôle le « pouvoir élu ». Le régime est alors celui d’un super parti religieux unique et tous les partis qui se revendiqueraient de la laïcité deviennent « illégaux ». Leurs partisans, comme les non Musulmans (les Coptes), sont, de ce fait, exclus de la vie politique.

Le Parti de la Justice et de la Liberté, créé récemment et inspiré visiblement du modèle turc, n’est guère qu’un des instruments des Frères. Passés à l’offensive, ils créent des « syndicats », des « organisations paysannes » et une kyrielle de « partis politiques » revêtant des noms divers, dont le seul objectif est de diviser les fronts unis ouvriers, paysans et démocratiques en voie de construction.

Au cœur du projet démocratique en Egypte, l’abrogation de l’article 2 de la Constitution

Pendant les phases de reflux des luttes d’émancipation, la diversité d’opinions s’efface laissant la place au passéisme prétendu islamique. Même la Nahda (inaugurée par Afghani et poursuivie par Mohamed Abdou) s’inscrit dans cette dérive passéiste. Associée à l’illusion ottomaniste défendue par le nouveau Parti Nationaliste de Moustapha Kemal et Mohammad Farid, elle a conduit aux écrits ultra-réactionnaires de Rachid Reda, repris par Hassan el Banna, fondateur des Frères musulmans. Le constat est encore vrai pour les années 1970-2010. Le discours officiel du pouvoir (de Sadate et de Moubarak), parfaitement islamiste (introduction de la Sharia dans la constitution, délégation de pouvoirs essentiels aux Frères musulmans), est également celui de la seule opposition tolérée, celle des islamistes.

Les périodes d’essor des luttes pour le progrès, au contraire, sont caractérisées par une diversité d’opinions ouvertement exprimées qui relèguent la « religion » (toujours présente dans la société) à l’arrière-plan.

Il a suffi de quelques semaines de débats libres imposés dans les faits pour voir le slogan « l’islam est la solution » disparaître dans toutes les manifestations au bénéfice de revendications précises sur le terrain de la transformation concrète de la société (liberté d’opinion, de formation des partis, syndicats et autres organisations sociales, salaires et droits du travail, accès à la terre, école et santé, rejet des privatisations et appel aux nationalisations etc.)

Autre signe qui ne trompe pas : aux élections des étudiants, l’écrasante majorité (80%) des voix données aux Frères musulmans il y a cinq ans (lorsque seul ce discours était accepté comme prétendue opposition) a fait suite à une chute des Frères dans les élections d’avril à 20% !

Mais l’adversaire sait également organiser la riposte au « danger démocratique ». Les derniers aménagements de la constitution ont été proposés par un comité constitué exclusivement d’islamistes choisis par le conseil suprême (l’armée) et adoptés en avril par referendum (23% de « non »). Ils n’ont pas touché l’article 2.

Des élections présidentielles et législatives sont prévues pour septembre/octobre 2011. Le mouvement démocratique se bat pour une « transition démocratique » plus longue, de manière à permettre à ses discours d’atteindre véritablement les masses désemparées. Mais Obama a choisi dès les premiers jours de l’insurrection une transition brève, ordonnée (c’est à dire sans remise en cause des appareils du régime) et des élections (donnant une victoire souhaitée aux Islamistes).

Le Sud de la planète est la zone des tempêtes

L'hémisphère sud de la Terre constitue, à l’ère de la mondialisation, la « zone des tempêtes », le lieu de révoltes répétées, potentiellement porteuses d’avancées révolutionnaires en direction du dépassement socialiste du capitalisme.

Le « printemps arabe » s’inscrit dans cette réalité. Des révoltes, potentiellement porteuses d’avancées révolutionnaires, sont à prévoir partout ou presque dans les trois continents.

Il s’agit de révoltes sociales porteuses d’alternatives, pouvant à long terme s’inscrire dans la perspective socialiste. C’est la raison pour laquelle le capitalisme des monopoles dominants à l’échelle mondiale ne peut tolérer le développement de ces mouvements. Il mobilisera tous les moyens de déstabilisation possibles, des pressions économiques et financières à l'intervention militaire. Il soutiendra, selon les circonstances, soit les fausses alternatives fascistes ou fascisantes, soit la mise en place de dictatures militaires.

Les mouvements d’émancipation se doivent de surmonter leurs faiblesses, construire des convergences positives entre leurs composantes, concevoir et mettre en œuvre des stratégies efficaces, mais aussi s’opposer aux interventions (y compris militaires) de la triade impérialiste.

Le discours dominant aujourd’hui appelle à la mise en œuvre d’un « droit international » qui autorise l’intervention lorsque les droits fondamentaux d’un peuple sont bafoués. Mais les conditions ne sont pas réunies pour permettre d’avancer dans cette direction. La « communauté internationale » n’existe pas. Elle se résume à l’ambassadeur des États-Unis, suivi automatiquement par ceux de l’Europe.

Ces printemps du Sud coïncident avec « l’automne du capitalisme », le déclin du règne des monopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. Les mouvements d’émancipation partent, comme au siècle précédent, de la reconquête de l’indépendance des peuples et des Etats des périphéries du système, reprenant l’initiative dans la transformation du monde. Ils sont donc avant tout des mouvements anti impérialistes et seulement potentiellement anti capitalistes. Si ces mouvements parviennent à converger avec l’autre réveil nécessaire, celui des travailleurs des centres impérialistes, une perspective authentiquement socialiste pourrait se dessiner à l’échelle de l’humanité entière.

Le déclin du capitalisme peut ouvrir la voie à la longue transition au socialisme comme il peut engager l’humanité sur la voie de la barbarie généralisée. Le projet de contrôle militaire de la planète par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l’Otan, toujours en cours, le déclin de la démocratie dans les pays du centre impérialiste, le refus passéiste de la démocratie dans les pays du Sud en révolte, font craindre le pire.

La lutte pour la démocratisation laïque prend alors une dimension décisive dans le moment actuel qui oppose la perspective d’une émancipation des peuples à celle de la barbarie généralisée.

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Algérie en Questions - dans International
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