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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 14:01

Nous défendons dans ce blog l’idée que les révoltes populaires dans les pays arabes expriment leur échec à s’adapter au contexte de la mondialisation libérale. Les questions économiques et sociales, au-delà des apparences, sont au cœur du problème. Les solutions passent par un changement profond des structures politiques et culturelles, pour qu’émerge une normalisation en accord avec les exigences du temps. L’intérêt de cet article de Yasmine Saleh (Reuter 7 octobre 2011), que nous avons traduit de l’anglais, est justement de montrer, en prenant appui sur l’exemple égyptien, combien ces questions sont d’une actualité brûlante.

Ramdane HAKEM

 

Mahalla al-Kubra en Égypte.

Comme nombre d’Égyptiens, ouvrier d'usine textile, Magdi el-Aleemy attendait de l'insurrection qui renversa Hosni Moubarak un changement dans  sa vie. Le changement s’est produit, mais pas pour le mieux.

La firme où il avait travaillé 10 années durant, à l’instar de tant d'autres entreprises en Égypte, a été atteinte  par l’effondrement de l’économie,  la fuite des investisseurs, et l’absence de commandes. Aleemy a perdu son emploi.

« La révolution ne fait rien pour nous », a déclaré Aleemy, qui campe avec des dizaines d'autres protestataires devant les grilles de son usine de Mahalla el-Kubra, au nord du Caire. « Nous resterons ici jusqu'à ce que nos exigences soient satisfaites », a-t-il dit, sous une clameur de soutien de ses camarades.

Les attentes étaient très fortes en février, quand Mubarak fut renversé. Pour beaucoup, la chute du raïs était le signe probant que les politiques orientées vers l’enrichissement d’une élite au détriment des citoyens égyptiens n’auraient plus cours. Les travailleurs s’attendaient à un gain économique rapide.

Huit mois plus tard, la déception alimente une vague de troubles dans les milieux ouvriers que le gouvernement militaire, par peur de provoquer l’embrasement, hésite à réprimer.

Les grèves perturbent la production et les investissements, réduisent encore plus les ressources disponibles pour rémunérer les travailleurs. Les données manquent sur la fréquence des grèves, mais Nabil Abdel Fattah, analyste au Centre Al-Ahram pour les Études politiques et stratégiques du Caire, a estimé que leur nombre a presque doublé depuis l'éviction de Moubarak.

Et si la colère dans les villes industrielles comme Mahalla el-Kubra ne sont pas apaisées, les aspirations frustrées de travailleurs peuvent donner lieu à une nouvelle vague de troubles politiques, prédisent les analystes.

« Compte tenu de la détérioration des conditions économiques, et si la gouvernance du pays reste paralysée et incapable de résoudre les problèmes des travailleurs, les protestations augmenteront probablement et pourraient conduire à un autre grand soulèvement, "a déclaré Abdel Fattah.

Il n'y a pas de solutions faciles. Beaucoup de grévistes sont salariés d’entreprises d'État, mais le le gouvernement a peu de ressources pour satisfaire la hausse des salaires,  sachant qu’il prévoit un déficit budgétaire de 8,6 % du produit intérieur brut à juin 2012. Les économistes disent que le déficit réel sera probablement plus important.

Une production chancelante

« Les manifestants ont des exigences légitimes, leurs salaires ne peuvent couvrir leurs besoins, mais nous n'avons pas les ressources pour les satisfaires, » a déclaré aux journalistes le ministre des finances, Hazem el-Beblawi.

Les entreprises privées sentent également la pression. Gamal el-Deeb, propriétaire d’usine produisant de la pierre pour la construction, à Manoufiya dans le Delta du Nil, dit que le ralentissement économique a asséché le marché de son produit, le contraignant à arrêter l’activité.

« Nous n'avons plus de commande, plus de rentrée d’argent, et la situation devient misérable ces six derniers mois. Je n’ai plus d’entrée d’argent, et pourtant je suis tenu de payer les salaires de mes travailleurs et de garder l'usine ouverte" a déclaré Deeb à Reuters.

Ses 35 salariés gagnent environ 30 à 40 livres (5 à 7 $) par journée de six heures. « Les travailleurs ont besoin d'argent et se fâchent contre nous, si nous ne les payons pas, indépendamment de la situation », dit-il.

A l'échelle du pays, les expériences comme celle de Deeb pèsent lourdement sur la croissance; un sondage d'analystes de Reuters, publié la semaine dernière, prédit que le produit intérieur brut ne progresserait que de 1,3 % sur l'année fiscale au 30 juin 2012,  et de 3,6 % l'année suivante, après une croissance de 1,8 % au dernier exercice.

Lecico, l’entreprise égyptienne de céramique, a averti en août que 2011 pourrait être sa pire année depuis 2004, après le plongeon de 80% de son résultat net au deuxième trimestre, en partie en raison d'une grève de neuf jours qui a interrompu le travail de ses usines de carreaux et articles sanitaires.

Cette semaine le marché boursier de l'Égypte est tombé à son niveau d’il y a 30 mois, atteint par la menace d'une grève des employés de courtage. La bourse a publié une déclaration affirmant que son dirigeant, Mohamed Omran, avait rencontré les traders et discuté de leurs préoccupations.

Avant les troubles ayant entraîné la chute de Mubarak, l'économie connaissait un taux de croissance de quelque 6 %, un taux que les analystes Égyptiens estiment devoir générer suffisamment de nouveaux emplois, pour une population de 80 millions de personnes dans laquelle prédominent les jeunes.

La peur des révoltes ouvrières décourage les investisseurs nationaux et étrangers, déjà préoccupés  par les perspectives politiques incertaines liées aux élections parlementaires de novembre.

Jusqu'au renversement de Moubarak, l'investissement direct étranger a été un pilier de l'économie. Sur l'exercice financier 2007-2008, il a dépassé 13 milliards de dollars. Sa chute de moitié s’explique en partie par la crise financière mondiale, mais pas uniquement, puisqu’elle aura été plus forte que dans de nombreuses autres économies émergentes de taille similaire. Désormais, les capitaux fuient l’Egypte, et les réserves de la Banque centrale ont baissé de 12 milliards de dollars depuis le début de cette année, à 24, 01 milliards de dollars en septembre.

Simon Williams, économiste à la HSBC et spécialiste du Moyen-Orient, dit que certains investisseurs cherchaient à placer à long terme des fonds en Égypte. « Mais avec des performances économiques encore faible, une activité industrielle contrariée, et les perspectives politiques incertaines, rares sont ceux encore persuadés qu'ils doivent investir maintenant », a-t-il dit, ajoutant que les faibles perspectives mondiales ont aggravé les défis de l'Égypte.

« PLUS de révolte »

Dans le but de contenir le mécontentement des travailleurs et de satisfaire aux appels à plus d'égalité sociale, le gouvernement a porté le salaire minimum à 708 livres égyptiennes par mois, contre 422.20 en juillet.

Le Porte-parole du ministère du travail, Alaa Awad, a déclaré que la réglementation sur le salaire minimum est appliquée dans les sociétés d'État. Mais il a également dit que le ministère ne dialoguerait pas avec des salariés en grève, qui interrompraient l’activité de leur entreprise.

« Le ministre dit qu’il n’y aurait pas de pourparlers avec tout travailleur qui protesterait en interrompant la production. "Il doit retourner au travail avant d'entrer dans les négociations avec l'État » a-t-il indiqué.

Les syndicats considèrent que le nouveau salaire minimum est encore trop faible. Ahmed Abdel Zaher, l’actuel dirigeant de l’Union des Travailleurs Égyptiens, a déclaré qu’en fait, de nombreux ouvriers d'usines perçoivent encore un revenu inférieur à  l’ancien salaire minimum.

« Les travailleurs demandent une amélioration des rémunérations, une structure des salaires plus équitable, et des conditions de travail améliorées. Le gouvernement est très lent à répondre à ces exigences, ce qui, éventuellement, pourrait conduire à plus d'instabilité et de troubles », a déclaré Zaher.

Le syndicat des travailleurs étaient, au cours des 30 ans de règne Moubarak, à l’instar des autres organismes publics, soumis au Parti National démocratique. La situation a changé. Zaher a pris la tête de l'Union après que son prédécesseur ait été convaincu de corruption.

Selon des activistes et membres de l'Union, il y aurait au moins 3 millions de personnes inscrites comme salariées en Égypte, dont environ 360 000 dans le secteur public.

« Ils ont certainement la capacité d’entraîner nombre d’autres secteurs de la classe moyenne inférieure, qui constituent la majorité du peuple, et cela pourrait mener à un soulèvement plus important. » dit Abdel Fattah d’Al-Ahram.

Même sous Moubarak, les travailleurs ont montré qu’ils avaient la capacité d’affronter les employeurs. Des grèves ont eu lieu à Mahalla el-Kubra en 2006 et 2008. A cette époque, l'État avait plus d'argent dans les coffres et pouvait satisfaire aux revendications de hausses des salaires, et il avait une puissante force de police qui avait durement réprimé les manifestations.

Maintenant, les marges de manœuvre du gouvernement sont désormais étroites. Nagi Rashad, un syndicaliste, employé par la société d’Etat « Moulins et Boulangeries du Sud du Caire et Gizeh » dit que les ouvriers ont besoin de nouvelles lois qui empêcheraient les propriétaires d'entreprise de les maltraiter ou de commettre des abus.

« Nous protesterons jusqu'à ce que ces lois soient adoptées », a-t-il ajouté.

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Algérie en Questions - dans International
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