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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 21:02

 

Le lecteur trouvera ici, mes contributions à la polémique  initiée par Hend Sadi, Ramdane Achab et Arab Aknine, et continuée par ce dernier.

 

Réponse à la mise au point d'Arab Aknine parue dans le Soir d'Algérie du 21 octobre 2010

Décidément, Arab Aknine n’a pas compris ce qui s'était passé en Avril 1980 à Tizi-ouzou.

Il commence par soulever la question des enjeux de cette polémique, mais n’y répond pas, terminant par se demander s’il n’y aurait pas de « desseins inavoués ».

Je vais tenter d’y répondre pour ma part en disant (au-delà de la réaction normale devant une attaque réelle ou supposée) ce qui me motive, le point de vue à partir duquel j’interviens. Pour ce faire, je dois faire un détour par la prospective, quitte à m’éloigner en apparence des questions posées.

Nous allons dans quelques jours commémorer l’anniversaire du 1er novembre 1954, et il est sain de s’interroger sur le devenir de la formidable promesse que représente cette date symbolique.

Depuis plusieurs années, je suis habité par l’intime conviction que l’Algérie va connaître dans un avenir prévisible un séisme de magnitude 10 sur l’échelle de Richter qui en compte 9. À compter de 1962, la vie sociale dans notre pays a été progressivement réorganisée autour de la redistribution de la rente pétrolière, un revenu non produit. L’activité économique, politique et culturelle, les valeurs collectives, en un mot, tout le système de normalisation (qui dit ce qu’il convient de faire pour que les choses continuent de fonctionner normalement) en est gravement affecté. Cette « normalité algérienne », telle un monstre dévoreur, a besoin d’une rente de plus en plus importante pour se maintenir. Son effondrement inéluctable, par épuisement ou dépassement des hydrocarbures, fera monter l’intensité des conflits et rivalités sociales à des niveaux jamais égalés. Il en résultera un déferlement de violence inimaginable.

Au-delà de la responsabilité des tenants du pouvoir et des islamistes, la décennie rouge, avec son cortège de morts, destructions et souffrances, en est une répétition générale, elle donne un avant-goût de ce qui nous attend. C’est l’effondrement des cours du pétrole qui l’a déclenchée et c’est la remontée des cours qui nous en a sorti (si l’on peut dire !)

Pour éviter au pays un destin si néfaste il est impérieux d’opérer le passage d’une société fondée sur la rente, le populisme et l’inculture, à une société fondée sur le travail, la démocratie et la science. Cette transition ne pourra s'accomplir que sur une période longue ; le pays a déjà perdu trop de temps à se chercher un cap, et il ne l’a pas encore trouvé.

Le débat « capitalisme-socialisme » ou libéralisme-étatisme est dépassé. Il n’y a pas de modèle pouvant être pertinent hors de la société qui l’a inventé. L’Algérie doit inventer sa propre mixité entre Marché et régulation. Le premier libère et mobilise les énergies sociales, mais son excès détruit les cohérences économiques et la cohésion sociale. Ces dernières sont la raison d’être de l’État, mais l’étatisme engendre inertie et gaspillage des ressources.

La réforme de l’État est une des dimensions de la mutation qu’appelle la sauvegarde de l’Algérie. Au niveau infra-étatique, la formation d’ensembles régionaux homogènes, à la fois autonomes et solidaires, donnera au pays un cadre plus solide pour mobiliser les énergies sans détruire le lien entre les individus et les institutions. Cette question ne doit pas diviser ceux qui se reconnaissent dans la promesse de Novembre mais, au contraire, les unir car elle est un des facteurs de sa réalisation.

Au niveau supranational, l’unification du Maghreb est incontournable. Le produit national des 5 pays pris ensemble représente moins de 10% de celui de la France. Cette dernière estime qu’elle n’a pas la taille pour résister à la vague concurrentielle qu'induit la mondialisation sans s’unir aux autres pays de l’Europe. Nous devons nous unir entre nous, et établir une alliance stratégique avec la Communauté européenne.

Pour réaliser la transition vers la société de la démocratie, du travail et de la science le pays a besoin d’un large front patriotique à même de la porter et d'en faire partager la nécessité à la population. Une population où l’intérêt individuel pousse les éléments les plus dynamiques vers des pratiques qui confortent au contraire la logique prédatrice et rentière.

Tel est, de mon point de vue, le défi que doit relever l'Algérie. Là est « le meilleur combat » pour reprendre le titre d'un livre écrit par Amar Ouzeggane, un grand patriote aujourd'hui disparu.

C’est à l’aune de cette analyse que je participe à la polémique.

 Avril 1980 constitue une expérience démocratique exceptionnelle dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. Cette expérience mérite mieux que d’être le fonds de commerce de X ou de Y. Ce travers existe chez tous ceux qui ne reconnaissent pas la contribution des autres, notamment des acteurs qui ne pensent pas comme eux. Je le retrouve dans la plupart des paragraphes du texte signé par Arab Aknine.

Pourtant la polémique est en soi la preuve que 1980 était pluriel. Par ailleurs Gérard a expliqué comment ont été organisées les premières manifestations et ses explications n’ont pas été contestées. Cela montre que la question des alliances, où il n'est pas besoin de phagocyter l'autre pour réaliser des choses ensemble, soulevée en 1980, est toujours posée.

 Les attaques personnelles, du genre « je vous tiens rigueur de vous être livré à des dénonciations de militants de l'opposition politique... » renseignent sur la culture politique de leur auteur. Compréhensibles en 1980, elles le sont beaucoup moins aujourd’hui. Là où Arab Aknine voit un problème de morale, d’éthique…moi je vois un problème politique fondamental, celui du respect des institutions. On ne peut pas mettre en place des structures qui nous rassemblent et prendre par ailleurs d'autres initiatives qui nous engagent. C’est contre ces pratiques que nous nous élevons quand elles sont le fait du pouvoir (Assemblée nationale réduite au rôle de chambre d’enregistrement…). Faire un tract sans le signer relève de la manipulation, les conditions de la clandestinité ne justifient pas tout. Toute les initiatives qui ont soulevé une polémique ont été prise hors des structures que nous nous sommes données; toute les initiatives qui n'ont pas posé de problème ont été avalisée en Assemblée générale, généralement après de chauds débats. Cela est valable aujourd'hui, si Arab Aknine veut militer avec d'autres qui ne soient pas des moutons, il ne doit pas leur faire un enfant dans le dos.

 En donnant une filiation, un « ancrage » au mouvement « L'Académie berbère a fait l'essentiel de la sensibilisation dans les milieux ouvriers - et j'insiste bien dans les milieux ouvriers - émigrés durant une bonne décennie. Les professeurs Mouloud Mammeri à l'université d'Alger et M'Barek Redjala à Paris ont créé à leur tour des foyers qui ont rayonné dans les milieux estudiantins et universitaires » Arab Aknine ne voit pas qu’il l’appauvrit et fait montre d’une volonté hégémonique inadmissible. Il est de son droit d’avoir sa filiation, il n’a pas le droit de l’imposer aux autres. Je ne m’appesantirais pas sur le rôle de Yacine Kateb dans la popularisation de la revendication Amazigh. La décision d’ouvrir une université, de construire des écoles et des lycées, des usines dans la région est à mes yeux fondamentale pour comprendre le passage d’un mode violent et stérile à un mode pacifique et constructif d’expression des luttes collectives en Kabylie. La régression dans les formes de lutte après 1980 ne peut être isolée de la régression dans la politique de développement. Ça aussi explique le caractère exceptionnel de 1980. Encore aujourd'hui ces attitudes hégémonique, en même temps que l'insuffisante compréhension des problèmes qui se posent au pays sont un obstacle rédhibitoire au rassemblement combien nécessaire des forces patriotiques et démocratiques.

  « Pluralisme, langues populaires, liberté, identité et plus tard Droits de l'homme étaient les maîtres-mots et leitmotivs de notre dynamique ». Arab Aknine substitue ses mots d’ordre à ceux que nous avions établi en commun en 1980. Et dans sa thématique je ne retrouve pas le mot justice sociale auquel il avait pourtant souscrit.

À propos de la position du FFS durant la nuit du 19 au 20 avril ; j’avais parlé d’éléments du FFS et j’avais indiqué que Hend Sadi était pour la continuité du mouvement. Quant à dire qui était venu apporter l’information donnée par Sidi Saïd, Aknine le sait autant que moi et tous ceux qui étaient à la réunion. Je suis prêt à en parler avec la direction du FFS si elle me le demande.

Concernant l’écrit de Aziz Tari, qui aurait déclenché la polémique, j’avais expliqué que l’intéressé avait quitté la réunion quand Hend était arrivé. Aziz n’avait pas menti, il ne connaissait pas la suite de la réunion car il fut arrêté juste après et n’a pas dû en reparler avec quelqu’un par la suite. Plus généralement, il serait utile que soit organisé un nouveau séminaire de Yakourène pour préciser les faits et comparer les interprétations qu'en ont les différents acteurs.

 J’aurais demandé, concernant notre lutte pour libérer les détenus, de dissocier les étudiants des non étudiants, une position qui serait partagée par les pagsistes d’Alger : faux. Nous avions voté dès la réouverture de l'université un texte (je crois même, mais n'en suis pas sûr, que c'était moi qui l'avait proposé) qui demandait clairement la libération de tous les détenus du mouvement et j'étais, avec Arab Aknine en particulier, un élément actif pour sa signature. Je me souviens être parti, avec un autre compagnon faire signer le SG de la FTEC, il voulait ajouter à notre texte, « sauf ceux liés à l’impérialisme » et nous avons refusé sa signature.

 À propos de l’arrestation de Saïd Sadi. De la réponse d'Arab Aknine je comprends qu’il ne faisait pas parti des militants qui avaient provisoirement échappé à la répression le matin du 20 avril et s’étaient réfugiés dans les hauteurs de Tizi-ouzou. J’en prends acte et formule publiquement mes excuses au concerné.

 À propos de la torture et de ce que j’avais fait après le 20 avril. Je laisse à chacun le soin de raconter (ou pas) ce qu’il a enduré.

Pour ce qui me concerne, voici ce qui s’était passé :

Nous nous sommes séparés à l’aube, entre deux ou trois heures du matin. Dans ma chambre du bâtiment G, réservée aux salariés,  il y avait deux camarades, dont Aziz Tari. Je dormais quand la porte s’ouvrit brusquement avec un bruit effroyable.

Je me souviens que Aziz avait dit « Ramdane, qu'est-ce qui se passe? »

Des hommes encagoulés, en tenue « cosmonautes » se ruaient sur nous. Je reçu un grand coup sur la tête, le sang gicla sur le mur. Je vécu le reste des événements comme dans un rêve : je voyais ce qui se passait mais c’était comme si j’en étais spectateur. Je n'avais plus revu Aziz jusqu'à notre première visite à Berrouaghia.

Les encagoulés qui attaquaient les chambres et ceux qui se trouvaient dans les couloirs nous contraignaient à sortir du bâtiment, mais d’autres qui se trouvaient à l’entrée nous empêchaient de sortir. Toujours sous les coups nous fumes rassemblés à l'entrée du bâtiment. Nous nous bousculions pour nous rapprocher du mur et mettre le plus de distance entre nous et les coups qui pleuvaient. À un moment j’ai regardé celui avec qui je me bousculais, c’était mon ami Boudjema Houfel. J’ai eu le temps de penser : c’est ridicule tout ça !

À l’extérieur nous étions encerclés par deux rangées au moins de militaires. Un étudiant a tenté de fuir, un militaire lui lança quelque chose entre les jambes et il tomba. Ils se ruèrent sur lui et le ramenèrent avec de grands coups dans le groupe.

On nous rassembla sur le talus situé face à la bibliothèque et au rectorat. Il y avait des tas de fumier déposés là avant l’occupation pour une plantation d’arbres, en vue d’une visite (finalement reportée) du Président Chadli à Tizi-ouzou.

Là, des militaires situés en haut du talus nous tapaient pour nous contraindre à descendre, et d’autres positionnés en bas, nous obligeaient à remonter. Nous étions entre 100 et 200 étudiants et salariés. La vague montaient puis descendait puis remontait et ainsi de suite. Nous étions, pour beaucoup d'entre-nous, couverts de sang, n'avions pas mis de chaussures, une grande partie était torse nu.

Au bout d’un temps interminable, toujours sous les coups, on nous fit entrer en rang par l’arrière dans le bâtiment face à la bibliothèque. Il y avait des « civils », en fait des policiers qui remplissaient un formulaire d'identification pour chacun de nous. L'un d'eux, qu’Arab Aknine dit qu’il s’appellerait Khellaf, désignait effectivement les individus. Trois escogriffes me prirent par le bras et me firent monter l’escalier jusqu’au premier palier. Là ils se mirent à taper. Je me souviens qu’ils me demandaient tout le temps en arabe : « qu’a dit Chadli dans son discours ? » A ce jour je ne sais pas ce qu’a dit Chadli dans son discours.  Ils me frappèrent jusqu’à ce que je tombe et m’évanouisse. Ils me donnèrent des coups de pied pour me réveiller puis me firent rejoindre la file qui sortait du bâtiment. Si mes souvenirs sont bons, les policiers qui nous prirent en charge alors ne nous ont plus frappés.

Ils nous firent monter dans des bus ramenés pour l’occasion, disant que nous allions être transférés au Sahara, que nous serions fusillés… Nous étions abattus. Les bus démarraient quand le courage nous revint et nous commençâmes à crier des slogans. Remontant la côte qui mène vers le stade et la ville nous rencontrâmes les femmes de ménage venue comme à l'accoutumée effectuer leur travail. Elles comprirent immédiatement ce qui se passait et se mirent à pousser des youyous pour nous soutenir.

Nous fûmes transportés à l'hôpital où nous reçûmes les premiers soins par un personnel compatissant. Ma blessure à la tête fut cousue avec du fil, on me mit un bandage autour de la main, on me donna un cachet d'aspirine...et un lit mobile pour me reposer au milieu du couloir. J’avais une douleur aux côtes qui resta plus d’une année après.

Bientôt la population de la ville commença d'affluer vers l'hôpital. Après conciliabules, les « décideurs » choisirent de se débarrasser de nous au plus vite, avant que les « émeutiers » n'envahissent l'établissement. Ils nous remirent dans les bus, sans que nous sachions où ils nous emmenaient. En fait, ils nous renvoyaient dans nos villages.

Avec les étudiants et salariés de ma région natale, nous fûmes déposés à Boghni et dûmes rentrer à pied chez nous. Arrivé à Mechtras je n'avais pas besoin d'expliquer quoi que ce soit aux jeunes et aux moins jeunes. Spontanément, ils venaient à moi m'exprimer leur soutien. Nous formâmes rapidement un groupe qui, à la nuit tombée, s'était retrouvé dans une mansarde abandonnée à une centaine de mètres de chez moi. Nous y avions confectionné des banderoles et préparé la manifestation du lendemain. Ce fut la première manifestation populaire antigouvernementale depuis l'indépendance à Mechtras; le garde-champêtre Messaoudi, père d'un héros locale qui donna du fil à retordre à l'armée coloniale, ôta son chapeau et s'inclina devant le cortège de manifestants. Le lendemain, je reçu la visite d'Ali Zamoum que je ne connaissais que de réputation. Il avait été contacté par Kateb Yacine qui s'inquiétait pour moi. Ce fut le début d'une longue amitié. Avec son aide, je pus reprendre contact avec quelques collègues et amis encore en liberté.

Partout ailleurs, l'arrivée des blessés de l'université avait suscité la même indignation qu'à Mechtras. De partout les jeunes commencèrent d'affluer vers Tizi-ouzou.

Mais ça, c'est connu de tous.

A la réouverture de l'université j'ai retrouvé, notamment Arab Aknine, et nous organisâmes ensemble le formidable mouvement pour la libération des détenus. Durant tous ces moments, la couleur politique des uns et des autres était le dernier de mes soucis. J'avais, peut-être à tort, pensé qu'il en était de même pour mes compagnons, et en particulier pour Arab Aknine.

Ramdane Hakem

 

Réponse à la "contribution" signée Hocine Sadi, Ramdane Achab, Arab Aknine (3 octobre 2010)

 

Utilisant comme prétexte l’écrit de Aziz TARI (que je n’ai pas lu) dans un livre « Avril 80 » , trois anciens (ex ?) militants du FFS,  Hocine SADI, Arab AKNINE et Ramdane ACHAB, ont cru bon (Le Soir d’Algérie du 3 octobre 2010), de dénoncer le  peu de berbérisme de TARI du fait de sa proximité supposée du Parti de l’Avant-garde Socialiste (PAGS).

Mon propos n’est pas de défendre Aziz, majeur et vacciné, mais de réagir à la manœuvre.

Ce n’est, en effet, pas la première fois que les frères SADI s’attaquent au PAGS. Leur mégalomanie commence à agacer, y compris ceux qui n’ont cessé de les ménager.

 

Revenons à cette nuit du 19 avril 1980.

Je confirme, contrairement au récit de TARI, que Hocine SADI était avec nous, le Comité de coordination du CUTO,  la nuit du 19 au 20 avril 1980. Je confirme également que ce fut l’un des rares (le seul ?) élément du FFS qui était en accord avec nous pour ne pas mettre fin au mouvement de grève avec occupation cette nuit-là. De toute évidence, il ne savait pas ce qui allait se passer par la suite.

 

De fait, à cette réunion de coordination qui dura toute la nuit, des militants FFS (faut-il citer des noms ?) étaient venus nous demander de tout arrêter, sans qu’aucune de nos revendications ne soit acceptée.  Toutes nos souffrances pour rien !

 

Je dois dire que cette proposition était un refrain qui nous était familier. Nous étions habitués à ces positions allant de « c’est l’étincelle qui va donner le feu à toute la prairie » à  « nous ne pouvons rien. Ils sont trop forts ! ».

Nos arguments pour les contrer étaient les suivants :

-        Y-a-t-il un début d’acceptation à l’une quelconque de nos revendications ? Je rappelle modestement à nos alliés que quelques semaines auparavant, ils n’avaient même pas idée de ce qu’est un cahier de revendication. Ce qui avait obligé Aziz TARI et ses camarades à imposer, en passant par l’AG du CUTO,  la première plateforme de revendication contenant Tamazight à la radio, la télé, l’enseignement.... et la liberté d'expression.

-        Avez-vous une quelconque preuve que nous allons être attaqués ?  Nos contradicteurs ne pouvaient les donner sans dénoncer leurs liens avec les hommes du pouvoir ! Pour l’histoire, c’est Madjid SIDI SAID, l’actuel et indigne SG de l’UGTA, qui avait été chargé d’informer des éléments FFS de l’université que l’assaut était imminent.

 

En tout cas, je témoigne que dans la nuit du 19 au 20 avril 1980,  Hocine (Hend) SADI était sur nos positions. Il avait voté pour la continuité du mouvement, contre ses propres amis et avec « les Pagsistes » qu’il insulte aujourd’hui. (Son frère aura un comportement similaire quelques temps plus tard à Berrouaghia, mais c’est une autre histoire).

 

Nous avions voté ; une décision fut prise et tous nous nous y conformions. C’était comme ça et non par l’insulte que nous tranchions nos divergences, messieurs ; ce qui sauvegardait notre union et l’avenir du mouvement.

 

Nous nous sommes séparés à trois heures-quatre heures du matin.

 

Sous la brume épaisse, Aziz TARI et  Idriss LAMARI (j’en suis convaincu pour Aziz, moins sûr pour Gérard), comme ils l’avaient fait quasiment durant tout le mouvement, s’étaient rendus dans la chambre du Bâtiment G qui m’était attribuée en tant qu’enseignant.

 

C’est là que nous nous concertions. Avec Djamel ZENATI, nous formions un cercle politique et notre entente était parfaite. Nous faisions partie d’un groupe militant activiste de gauche (qui n’était ni PAGS ni extrême gauche) dans lequel il y avait également, à Alger, Mustapha BACHA, Ali BRAHIMI, Abdellah (ichenwiène), Salah BOUKRIF, Mokrane GACEM, Lounès (Dix centimes),  Youcef Aït Chelouche et d’autres camarades auxquels je demande pardon d’avoir oublié leur nom.

 

Fourbus, nous nous endormîmes immédiatement. C’est l’attaque des CNS (gendarmes ou je ne sais quoi) qui nous réveilla, à moitié nus. La porte de ma chambre avait volé en éclat ; la horde meurtrière se jetait sur nous et tapait avec une sauvagement inouïe. Nous étions loin de nous attendre à cette agression sauvage !

 

Reste une question en partie soulevée par Aziz TARI: comment se fait-il que Hocine et Saïd SADI aient échappé à la répression qui s’est abattue sur nous le 20 avril 1980 ?

Étant à l’aube du 20 avril, l’un à Hasnaoua et l’autre à l’Hôpital de Tizi-ouzou, il était techniquement impossible aux deux frères (à moins d’être protégés par des forces occultes comme dirait Lounès MATOUB) d’éviter le sort commun.

Qui a permis que Hocine SADI se retrouve à Paris, le soir du 20 avril ?

Qui a fait en sorte que Saïd SADI ne soit arrêté que plusieurs jours après ?

A-t-il subi le même traitement que les autres militants (notamment FFS) ? Pourquoi ?

 

Car entre-temps, des militants du Front des Forces Socialiste, des militants du Parti de la Révolution Socialiste,  des militants trotskystes d’Alger, mes camarades Aziz TARI, LAMARI Idris, Djamel ZENATI, Ali BRAHIMI, Salah BOUKRIF, BACHA Mustapha … ont subi, notamment, le supplice de la baignoire.

 

Devrais-je aller plus loin ? Non. Je ne doute de la probité d’aucun des compagnons du 20 avril 1980. Je ne doute même pas de ceux qui ont failli à un moment important, et ils se reconnaîtront. Je sais qu’il était dur de résister et que personne n’est parfait. Nous n’étions pas des guerriers mais des intellectuels pacifiques. Plus ou moins du FFS, plus ou moins Pagsistes, plus ou moins berbéristes. Tous, tout aussi perdus (nous nous cherchions, politiquement) qu’éperdument amoureux de l’Algérie.

 

La force du mouvement 1980 en Kabylie lui était venue de la justesse des revendications et de la pertinence de la démarche. En son cœur il y avait non pas les frères SADI, mais l’alliance (y compris dans la confrontation), entre segments différents de la grande famille démocratique algérienne. En nous dotant d’une procédure formalisée pour trancher les divergences nous avions mis en œuvre nos complémentarités. Cela nous a permis d’être utiles à la Kabylie et à l’Algérie.

En voulant contrôler, seuls, cette formidable promesse, en cherchant à la mettre au service d’ambitions personnelles, d’aucuns vont par la suite  la dévoyer. Le pouvoir rentier populiste arabo-islamique  qui domine en Algérie est la cause première des maux du pays; il n’est cependant pas le seul responsable du chaos qui règne actuellement en Kabylie.  

Mon souhait aujourd’hui encore est que les démocrates et patriotes de l’Algérie, qu’ils soient arabophones ou berbérophones, s’unissent pour que, ensemble nous édifions l’Algérie de demain, sans déni apparent ou déguisé d’aucune des dimensions de notre identité nationale.  

Je dis aux frères SADI : attention, vous n’en prenez pas le chemin.

J’en profite pour dire à l’intellectuel progressiste Ali El-KENZ, vous n’en prenez pas le chemin également. L’issue pour l’Algérie n’est pas d’écrire le Tamazight en graphie arabe, mais d’écrire l’Arabe algérien tout aussi bien que l’Amazigh en graphie latine.

P.S. À ma connaissance, il n’y avait à l’université de Tizi-ouzou, en 1980, aucun acteur qui soit organiquement militant du PAGS. Hocine SADI le sait pour avoir été à un moment très proche de BACHA Mustapha, Salah BOUKRIF et Ali BRAHIMI. Moi-même, je ne rejoindrais ce Parti (et j'en demeure fier, même s'il n’existe plus depuis une quinzaine d’année) qu’à partir de 1986.    

Cordialement

Ramdane HAKEM

Un des animateurs du mouvement d’Avril 1980.

 

·Ramdane HAKEM répond :

 

Que s'est-il passé dans la nuit du 19 avril 1980. Précisions Une des vertus Kabyles, telles que je l’ai apprise de mes parents, est de donner aux mots leur importance. Elle nous a permis de traverser les temps et d’être toujours là, envers et contre tout. Certains intervenants des forums internet ne font même pas attention à corriger leur langage ; comment peuvent-ils prétendre dire le bien commun ?

Saïd et Hocine SADI ont été, à mainte reprise, outranciers dans leurs propos concernant le PAGS, ma réaction était destinée à leur rappeler qu’il y a des limites à ne pas dépasser entre hommes politiques du même camp. Et je n’oublie pas que nous sommes du même camp, ne serait-ce que par le sang versé ensemble dans la résistance à l’hydre islamiste.

Pour préciser ma pensée concernant le 20 avril 1980, je dirais qu’à aucun moment je n’ai douté et ne doute aujourd’hui de l’engagement des frères SADI envers l’Algérie démocratique, avec comme dimension incontournable, la reconnaissance pleine et entière de notre identité amazigh. Cette position est destinée à ceux qui tenteraient d’instrumentaliser nos divergences, pour leur dire clairement qu’ils s’en brûleraient les doigts. Exactement comme en 1980.

Ainsi, que Hend SADI ait pu s’échapper de l’étau infernal au matin du 20 avril ; son action à l’étranger a joué un rôle essentiel dans l’issue heureuse des événements de 1980. Tout comme celle de Ramdane HAKEM en Algérie, ou encore d’anonymes militants du PAGS à Alger, Oran ou Tebessa, et des patriotes à l’intérieur et à l’extérieur de l’État algérien. Mais Arab Aknine semble avoir oublié le jour où je l’ai pris chez le Colonel Ouamrane pour faire signer ce dernier (et le Colonel Boubnider) la pétition demandant la libération des détenus !

Le problème n’est donc pas là (jeter le doute sur l’engagement des uns et des autres) ; même si les frères SADI (Ramdane SADI compris, semble-t-il) nous y poussent. S’il ne s’agissait que de corriger un témoignage, j’aurais été le premier à signer un texte de SADI-ACHAB et AKNINE où personne ne serait traîné dans la boue.

En rendant publiques mes vues sur la complexité de la situation, je répondais à un texte insultant envers un Parti (le PAGS) qui n’existe plus depuis 15 ans et qui a donné tant de martyrs à l’Algérie moderne.

Pour les jeunes Kabyles qui ne le connaissent que par les dénigrements qu’ils lisent, le PAGS, c’est Aziz BELGACEM, descendant direct de la famille des Aït Qaci (chantée par L.Matoub et Si Moh ou Mhand), celle qui dirigea la résistance Kabyle à l’envahisseur français. Il était un leader de l’UNEA avant 1965 puis du PAGS après le coup d’État. Il passa toute sa vie dans la clandestinité. Beaucoup ne peuvent même pas s’imaginer ce que cela veut dire. Recherché par la police de 1965 à 1990, ce natif des Aït-aïssi fut assassiné par les islamistes à Alger, dans une rue de la Casbah, en 1994.

C’est également Sadek Hadjerès, des Aït Irathen, un des rédacteurs de « l’Algérie libre vivra » et un des principaux acteurs de la crise berbériste du PPA en 1949. Responsable des maquis rouges durant la guerre, il négocia avec Abane l’alliance FLN-PCA. Toujours vivant et toujours sur la brèche, malgré les ans et la maladie. C’est Bachir Hadj Ali des Azzeffoun, poète, visionnaire et militant. Torturé par le régime de Boumédiène auquel il dira : « nous bannirons la torture ».

C’est Nourredine Zénine des Aït Yenni et de l’ALN, porte drapeau de la contestation étudiante avant et après 1965 ; clandestin tout comme Aziz et Sadek. Grand admirateur de Aït Menguelet.

Le PAGS, c’est El-Hachemi Cherif, enfant de Toudja, officier de l’ALN, syndicaliste impénitent, éminent dirigeant de la FTEC (Fédération des travailleurs de l’éducation et de la culture).

C'est Abdelhamid Benzine des Aït Ouartilane, responsable du PPA puis du PCA, celui qui initia Larbi ben Mhidi à la politique, grand résistant de la guerre d'indépendance, directeur d'Alger républicain après 1962 et au sortir de la clandestinité.

Le PAGS, c’est Rabah Guenzet; éducateur trilingue et philosophe ; enfant assassiné de ces contrées qui nous disent que Sétif est à la fois Kabyle et Chaouia, car Sétif est le trait d’union entre Aurès et Djurjura.

Ces hommes, et tant d’autres encore, en particulier ceux qu’a fauché la bête islamiste étaient porteurs de valeurs qui nous engagent. Nous ne permettrons à personne de les insulter.

Mais nous ne nous trompons pas d’adversaires ; les ennemis des frères SADI sont également les nôtres, et ils n’utilisent pas des mots pour se faire entendre ; ils préfèrent les bombes et les Kalachnikov.

Le problème n’est pas comment nous détruire les uns les autres (c’est là, chose facile) mais, quels sont les chemins de notre union ?

En insultant le PAGS, les femmes et les hommes chez qui ils ont toujours trouvé et trouverons de la compréhension, Hend et son frère sous-estiment gravement cette exigence.

 

Analyse de la contribution de Hend SADI, Ramdane ACHAB et Arab AKNINE

Un des intervenants sur le site de Kabyle.net m’a fait remarquer qu’il ne voyait pas en quoi le texte de Hend Sadi, Ramdane Achab et Arab Aknine était insultant. Je livre à chaud cette contribution qui l’explique. Elle fait également le point sur la proximité et les divergences existant entre le groupe activiste de gauche auquel appartenait Tari et celui dans lequel militaient les frères Sadi. La continuité du débat demande qu’elle soit rendue publique, même encore imparfaite. À charge pour moi de la corriger et la compléter par la suite.

Je reprends ici les phrases insultantes, puis j'en explique le mécanisme et les limites

En 1980, Tari Aziz était idéologiquement – au minimum – PAGS et organiquement affilié à une organisation de masse du parti unique, à savoir l’UNJA.

Cette affirmation, qui revient comme un leitmotiv dans le texte, vise à discréditer Aziz en en faisant un agent, de préférence subalterne, du pags. Elle vise d’autre part à discréditer le Pags en lui faisant porter la responsabilité de toute vilénie que les rédacteurs de la « contribution » pourraient attribuer à Aziz et à ses camarades.

Il ne s’agit pas là d’un mode de raisonnement « développé par inadvertance ». Je le retrouve en particulier dans la polémique qui a opposé SADI à Benchicou, et dans celle qui l’a opposé au jeune Téguia du MDS. C’est une démarche de manipulation de l’opinion enseignée (et condamnée au plan éthique) en communication.

Elle est fondée sur un mensonge : Aziz Tari n’a jamais été militant, ni même un proche du Pags. Il en a été probablement, depuis toujours, plus éloigné que Saïd SADI par exemple. Facteur aggravant : les SADI savent que Aziz Tari n’a jamais appartenu au PAGS.

C’est comme tel qu’il s’était investi sans compter dans le mouvement étudiant essentiellement dominé par la mouvance pagsiste.

En ce tournant des années 1980, le groupe militant auquel j’appartenais était au cœur des luttes pour l’édification de structures démocratiques échappant à l’emprise de l’Unja à Alger puis à Tizi-ouzou. C’est en 1979 que nous avions pris contact avec les étudiants de Tizi, notamment avec Aziz Tari. Mustapha Bacha a même été interpellé par la police qui l’a gardé toute une journée au commissariat. Moi-même, deux ans auparavant, avec d’autres camarades j’ai été interdit d’accès en cité universitaire, privé de bourse…par le Ministre de l’enseignement supérieur (Rahal) suite à une provocation policière contre le comité de cité de Ben Aknoun qui était notre « bastion » depuis plusieurs années. J’ai d’ailleurs été agressé lors d’un meeting à la fac centrale par des étudiants de l’Unja qui cherchait à nous empêcher de généraliser un mouvement de grève. J’ai ensuite perdu mon emploi à l’AARDES où j’étais SG du conseil syndical, suite à une grève qui s’était terminée par l’intervention d’Abdelhamid la science, alors Ministre du plan pour nous casser. C’est dans ces conditions que j’étais arrivé à Tizi.

Sur le plan politique, nous étions très critiques envers le Pags. Ce mensonge est plus grave que le premier, car maintenant c’est tous ceux qui luttaient à l’université et qui n’étaient pas avec Sadi qui étaient « de la mouvance pagsiste » !

Quant à la revendication de tamazight, il ne s’y soumet que pour coller au mouvement. Les polémiques qui l’ont opposé aux étudiants dits berbéristes sont légion. Ou encore : Ce discours en faveur de tamazight, porté par des militants qui se sont investis de longue date dans le champ culturel amazigh, a été combattu par Aziz Tari qui ne s’y soumit que pour surfer sur la vague de la contestation.

Encore un mensonge : Hend Sadi et ses amis se présentent comme les élèves de Mouloud Mammeri. Dans les années 1970, la revendication amazigh était également portée (c’est le moins que l’on puisse dire) par Kateb Yacine dont nous étions très proches. Tout commença par notre invitation de l’Action culturelle des travailleurs à la cité de Ben Aknoun (en 1976 ?); elle avait suscité une mobilisation monstre des islamistes venus non seulement d’Alger, mais aussi d’Oran, Constantine…pour nous lyncher. Des imams ont déformé « Mohamed prend ta valise » en « Prophète Mohamed, prends ta valise d’Algérie ». Depuis, nos liens avec Yacine ont toujours été très forts. Il nous a notamment appris à ne jamais dissocier les questions culturelles du social et à aborder le problème identitaire à partir des langues populaires (Tamazight et Arabe algérien). Ce qui déboucha entre autre sur la naissance de la troupe Debza.

Personne n’a mis en doute votre attachement à Tamazight, pourquoi le faites-vous donc pour ceux qui sont différents de vous ? Cela s’appelle du nombrilisme et c’est dangereux.

Vexé d’être humilié de la sorte (par son responsable de l’UNJA) devant ses camarades engagés dans le mouvement, il rompt avec l’UNJA pour se mettre sous l’aile du responsable du PAGS qui venait de rejoindre l’université de Tizi-Ouzou en avril 1980.

C’est de moi qu’il s’agit, évidemment, quand vous dites « responsable du Pags ». Cette affirmation mensongère me rappelle Madjid Sidi Saïd, quand, en zélateur de l’article 120 (qui interdisait aux non militants FLN d’être éligibles dans les syndicats), il vint en AG des travailleurs du CUTO me dénoncer comme appartenant à un Parti clandestin. Les femmes de ménage lui ont répondu qu’elles me faisaient confiance même si j’étais du Parti du diable. Les salariés nous ont renouvelé leur confiance contre tout l’appareil UGTA de Sidi Saïd et son article 120.

C’est là un double mensonge. Le premier est que je n’étais ni militant ni proche du Pags (qui avait à cette époque des positions de « soutien critique » auxquelles je m’opposais sur le terrain et pas dans les discussions de chambre). Ensuite, Aziz n’était pas militant de l’Unja, cela faisait au moins une année qu’il coordonnait clandestinement avec Mustapha BACHA en particulier. La grève du premier semestre n’était pas tombée du ciel ; elle était partie intégrante du mouvement étudiant qui avait pris naissance à Alger. Nous avions des contacts également à Constantine et Oran.

En 1980 donc, nous n’étions pas des « agents du pags, suppôts du pouvoir, mais des militants actifs d’un groupe politique de gauche dans lequel il n’y avait pas de chef (c’est pour mieux rabaisser Aziz que vous écrivez ainsi). Nous avions choisi de ne pas nous donner de nom afin de marquer notre disponibilité à participer à toute initiative visant à créer un grand Parti de la gauche algérienne.

Nous avions une approche qui différait de la vôtre sur le programme et la démarche : Au plan de la revendication, et en total accord avec Kateb Yacine, la défense des langues populaires, aussi bien de l’arabe algérien que Tamazight, est pour nous essentielle. Il s’agit d’une part de retrouver la vérité de notre identité collective, et d’autre part de conférer aux langues du peuple le statut qui leur revient de droit. Nous éviterions par la même le piège de l’enfermement régionaliste. Par ailleurs la dimension sociale est tout aussi importante que la question culturelle, nous étions attachés à une vision globale et non partiale de l’action politique. La notion de « vrai socialisme » par opposition au faux socialisme officiel en était la traduction programmatique. Nos divergences ont été résumées en 1980 déjà par la confrontation des deux mots d’ordre. Tamazight point pour vous et Tamazigh plus pour nous.

Même après 80, Tari continue de s’opposer au groupe organisé autour de Tafsut pour s’impliquer dans la revue concurrente Tilelli qui tourne le dos à la revendication berbère pour se spécialiser dans la vulgate marxiste et «l’histoire du vrai socialisme ».

Affirmer comme ça qu’il ne fallait pas créer une revue « concurrente » à Tafsut renseigne sur le peu de cas que vous faîtes, en pratique, des principes démocratiques dont vous prétendez avoir le monopole. Jamais l’idée de concurrencer Tafsut ne traversa notre esprit. Ses animateurs étaient (le croyions-nous) des amis. Et même s’il en était ainsi, en quoi cela pouvait-il vous choquer, vous les tenants de la liberté d’expression ?

À moins que la mémoire ne me fasse défaut Tilleli était animée, par les étudiants du Comité de Hasnaoua, en particulier par Abbès Hamadène et Nacer Aït ouarab. J'y intervenais, de même que Mokrane Chemime, un des 24 détenus, arrêté avant les autres. Douteriez-vous de son attachement à Tamazight ? Il est vrai qu’il n’arrivait pas de France, n’était même pas élève de Mouloud Mammeri et qu’il avait une fibre sociale particulièrement sensible.

Tari était du Comité de Oued Aïssi; il n'avait jamais participé à la revue Tilelli. Il était, avec Djamel, Gérard et leurs camarades de la Soummam en train de préparer la grande manifestation du 19 mai 1981 à Béjaïa. Après la répression, ils furent 31 à rester en prison plus de 5 mois. Je me souviens que votre solidarité nous avait manqué lors de ces moments dramatiques.

Ainsi, lorsque dans l’après-midi du 16 avril, qui a vu l’appel à la grève générale couronné de succès, un comité de coordination populaire regroupant des représentants de tous les foyers de contestation fit une déclaration qui inclut – c’était une première – le slogan «Vive la liberté d’expression !», Aziz Tari fut de ceux qui s’employèrent (avec succès) à le supprimer dans la mouture adoptée par l’université.

Encore un mensonge. La revendication de la liberté d’expression faisait partie de la plateforme de revendication de l’université. À sa préparation seul Oussalem Mohand Ouamer (à moins que ce soit Ramdane Achab) a bien voulu s’associer. Djamel, Aziz et Gérard l’ont faite adopter en AG des étudiants (il n’y avait pas encore la coordination du CUTO) après que la coordination enseignants-étudiants en ait rejeté le principe.

Si Tari Aziz savait, à l’époque, que Hend Sadi était du FFS, comment expliquer qu’il lui ait proposé de l’associer à la dénonciation de l’appel à la grève du 16 avril ? Ce que fit le responsable du PAGS (cf. témoignage de Oussalem dans le même ouvrage) en dénonçant au micro le «tirage de tracts extérieurs à l’université».

En citant Oussalem, je présume que vous cherchez à le « mouiller ». Mais puisqu’il a probablement tenu les propos que vous lui prêtez, je répondrais que si vous aviez compté sur lui pour organiser la solidarité avec ses (vos) camarades en 1980, ils auraient eu le temps de moisir en prison. Mais ça, en particulier Arab et Ramdane le savent mieux que moi ; et je présume que lui aussi avait été intoxiqué par la propagande selon laquelle j’étais du Pags.

Plus sérieusement, au plan de la démarche, et alors que vous débarquiez de Paris où vous ne connaissiez que les réunions de chambres, nous étions des militants aguerris du mouvement étudiant, avec quelques incursions dans les grèves ouvrières.

Nous savions en particulier qu’il est impératif de doter les masses (étudiants, travailleurs, femmes…) de leur organisation propre pour les mettre en mouvement et nous savions comment il fallait faire.

Vous nous apportiez plus d’ouverture sur le monde, nous vous donnions plus d’ancrage dans les luttes.

En effet, le mouvement de masse, surtout sous une dictature, a ses règles et ses principes; à défaut de les respecter, ce sont les gens qui vous ont fait confiance qui en paieront un prix parfois très lourd (scolarité brisée comme ce fut le cas de la grève du Cartable ; familles détruites par les licenciements, lorsque ce n’est pas la prison…) Et évidemment, votre action se casse rapidement les dents, car vous ne savez pas capitaliser les luttes.

C’est parce que vous ignorez ces règles et principes élémentaires que vous vous en prenez à ceux qui dénonce les entreprises de récupération politique du mouvement de masse. Pour les jeunes qui s’engagent dans l’action collective, j’en résume ici les points les plus importants.

Quand un besoin de contestation se fait jour, la première chose à faire est d’établir une plateforme de revendication. C’est la base connue et reconnue par tous de l’union entre ceux qui prennent le risque de passer à l’action. C’est la référence qui évitera que des divergences importantes apparaissent et fassent éclater le mouvement. Elle servira lors des négociations avec l’administration ou le patronat. Elle doit contenir des demandes largement partagées et réalistes. Mobiliser autour de revendications irréalistes c’est conduire les gens à l’abattoir. Il s’agit, pour utiliser une métaphore, de « tirer la corde au maximum sans qu’elle se casse ». Traduire la demande en une série de revendications évitera l’impasse à la négociation inéluctable. En effet, à la fin de l’action, on aura obtenu satisfaction sur quelques points ; on devra laisser les autres pour une fois prochaine. Mais on aura déjà un acquis précieux : la reconnaissance par l’administration ou le patron de l’acteur collectif que l’on est devenu dès lors que l’on s’est doté d’une organisation.

Concrètement, le noyau militant actif élabore une première mouture qui sera discutée, enrichie, modifiée en AG et adoptée à la plus large majorité possible. Inutile de faire passer des points qui divisent le collectif en mouvement, à moins que cela soit vraiment important.

En adoptant une procédure formalisée pour la prise de décision (un schéma d’organisation) vous réglez le côté opérationnel de l’action collective. Le noyau avancé doit définir un schéma d’organisation qui sera modifié puis avalisé en AG (la réflexion doit avoir été murie avant l’AG, car les questions sont souvent complexes). Il s’agit généralement de définir les structures locales (par atelier ou service pour les salariés, par pavillon, institut…pour les étudiants) et des structures de coordination (coordinations intermédiaires et coordination centrale). L’Assemblée générale demeure toujours souveraine (elle peut tout modifier)

Les représentants des salariés ou des étudiants dans les structures doivent toujours être élus selon des procédures adoptées en AG dans le cadre d’un « règlement intérieur » consultable par tout un chacun.

En revenir à la base à chaque fois qu’une décision grave doit être prise. L’enjeu étant trop important, il est éthiquement nécessaire de recueillir l’avis de chacun, l’élection ne donne pas carte blanche aux représentants des salariés ou des étudiants. D’un autre côté, cette procédure leur confère plus de force lors des négociations, et prépare tout le monde à un éventuel durcissement du conflit.

Toujours rechercher la négociation des représentants dûment mandatés avec l’administration ou le patron. Elle permet d’arracher la moindre parcelle de revendications et ainsi d’avancer ; cela conforte la mobilisation, assoit la légitimité du mouvement et de ses représentants. Il n’y a jamais de mouvement sans négociation avec l’autre partie. Dire non au dialogue des structures légitimes avec l’administration comme vous le faisiez, avait ouvert la porte à des tractations secrètes d’individus non mandatés avec le Wali. Seuls ceux qui détiennent un mandat électif ont le droit de parler au nom de leurs mandants.

Enfin, si le mouvement de masse se donne une organisation relativement lourde (plateforme, structures, élections, procédures…) c’est dans le but de sauvegarder sa continuité dans le temps. Et quand des individus ou groupes « extérieurs » viennent parasiter son action (par des tracts, des interventions irresponsables en AG…), il ne peut l’accepter. Si ces individus ne comprennent pas l’exigence élémentaire d’autonomie des collectifs en lutte, il convient de les dénoncer publiquement pour les neutraliser. Le sens et l’avenir du mouvement ne peuvent être laissés à la merci de forces extérieures, sinon c’est la catastrophe assurée. Vous êtes toujours responsables du devenir des personnes auxquelles vous avez demandé de se mettre en action.

On ne laisse pas tomber les personnes qu’on a entraînées dans les luttes, lorsque les mauvais coups commencent à pleuvoir. Le mouvement est un espace où la solidarité est sacrée non seulement avec ses camarades, mais aussi avec tous ceux qui se sont associé à l’action collective. De façon plus générale, l’action collective a une éthique qu’il convient d’observer et d’inculquer aux jeunes : proscrire le mensonge, ne pas transformer par sa propre initiative un mandat dont on aura été chargé, éviter les coups bas avec ceux qui ne sont pas en accord avec vous, rester solidaires…

(j'y reviendrais)

Ramdane HAKEM

 

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Algérie en Questions - dans Histoire
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commentaires

kill bill 22/10/2010 23:14


La réponse de mr Akinine, et Achab me fait rire. Aziz Tari a dit que HEND SAADI n'était pas à la réunion du 19 au soir. Ramdane Hakem a dit que c'est le 20 Avril au soir qu'il est parti à Paris.
C'est presque la meme chose. Pire encore, s'il n'est parti que le lendemain. Il demande de poursuivre l'occupation et quitte le navire. Alors à vous de choisir Messieurs qui n'avez rien à glander
de la journée. Vous aurez tout le temps à la maison des droits de l'homme de Tizi pour refléchir.

Les raisons de votre acharnement contre TARI AZIZ sont connues. Il est de Bejaia voilà voilà


kill bill 22/10/2010 23:01


J'ai lu la réponse de Arab Aknine, Achab Ramdane et Hocine Saadi. Franchement, C'est pour ca que notre bled tombe des nus. Je vois que TARI AZIZ dérange toujours et à chaque fois qu'il ouvre sa
bouche. Achab Ramdane n'était pas à cette réunion, Arab Aknine non plus. Ils étaient juste des petits militants aujourdhui en mal de nom et de gloire. Aziz Tari est resté longtemps sans s'exprimer
sur ces événements, alors de grace laissons le faire pour une fois.


Taos 10/10/2010 12:16


Intéressant, tout ça!