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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 09:58

Avril 1980 fut une expérience démocratique exceptionnelle dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. Cette expérience mérite mieux que d’être le fonds de commerce de X ou de Y .  Elle peut nous aider à mieux appréhender l’avenir ; c’est ce que cette contribution va tenter de montrer.

Cela fait quelques années que je m’essaie à comprendre l’évolution de l’Algérie contemporaine en m’appuyant sur la théorie de la régulation (Michel Aglietta…). Ma conviction forte aujourd’hui est que notre pays va connaître dans un avenir prévisible (20 à 30 ans au maximum) une crise économique, sociale et politique très grave, susceptible d’hypothéquer jusqu’à son existence et d’engendrer de grandes souffrances à nos populations.

De fait, à partir de 1962, la société algérienne a été progressivement réorganisée autour de la redistribution de la rente pétrolière, un revenu non produit. L’activité économique, politique et culturelle, les valeurs collectives, en un mot, tout le système de normalisation (qui dit ce qu’il convient de faire pour que les choses continuent de fonctionner normalement) en est gravement affecté. Cette « normalité algérienne », tel un monstre dévoreur, a besoin d'une rente de plus en plus importante pour se maintenir. Son effondrement inéluctable, par épuisement ou dépassement des hydrocarbures, fera monter les conflits et rivalités sociales (constitutives de notre société comme de tout autre) à des niveaux jamais égalés. Il en résultera un déferlement généralisé de la violence dont les acteurs revêtiront des couvertures idéologiques et politiques diverses.

Sans excuser de leurs crimes le pouvoir néoFLN et les islamistes,  la décennie dite rouge (années 1990), avec son cortège de morts, destructions et souffrances, est une « répétition générale » qui donne un avant-goût de ce qui nous attend. Je rappelle que c’est l’effondrement des cours du pétrole qui l’a déclenchée et c’est la remontée des cours qui nous en a sortis (si l’on peut dire !)

Pour sauvegarder l'Algérie, il est impérieux d'opérer le passage d'une société dominée par la rente, le populisme et l'inculture, à une société fondée sur le travail, la démocratie et la science. Cette transition demande de la durée et de la détermination ; le pays a déjà perdu trop de temps à se chercher un cap, et il ne l’a pas encore trouvé.

Loin d’être exhaustives, ces pistes de réflexion demandent à être considérées :

Le débat « capitalisme-socialisme » ou « libéralisme-étatisme » est dépassé. Il n’y a pas de modèle pertinent hors de la société qui l’a inventé. L’Algérie doit trouver sa propre mixité entre Marché et régulation. Le premier libère et mobilise les énergies, mais son excès détruit les cohérences économiques et la cohésion sociale. Ces dernières sont la raison d'être de l'État, mais l'étatisme engendre inertie, gaspillage des ressources et, finalement grande injustice.

La réforme de l’État est une des dimensions de la mutation qu’appelle la sauvegarde de l’Algérie. Au niveau infra étatique, la formation d'ensembles régionaux homogènes, à la fois autonomes et solidaires, donnera au pays un cadre plus solide pour mobiliser les énergies sans détruire le lien entre les individus et les institutions. Cette question ne doit pas diviser ceux qui se reconnaissent dans la promesse de Novembre 1954 mais, au contraire, les rassembler.

Au niveau supranational, l’unification de Tamazgha-Maghreb est incontournable. Une nation de taille moyenne comme la France considère qu’elle n’a pas la taille nécessaire pour résister à la concurrence qu'induit la mondialisation sans s’unir aux autres pays de l’Europe. Or, le produit national total des 5 pays Nord-africains représente moins de 10% de celui de la France.  À terme, il ne sera pas possible de contenir le chômage sans nous unir entre nous et établir une alliance stratégique avec la Communauté européenne. En particulier, le Maroc ne doit pas être appréhendé comme un rival mais comme une des profondeurs stratégiques vitales de l’Algérie.

Chaque fois que notre pays a traversé une turbulence politique, les détenteurs du pouvoir d'État n'ont pas hésité à recourir aux langues populaires (arabe algérien et tamazight) pour communiquer avec nos populations. Ils savent en effet qu’elles sont, et resteront, un ciment précieux de l’Algérie réelle. Les défis à venir commandent de redonner à ces langues leur place centrale dans les institutions, une place qu’elles occupent déjà dans la vie de tous les jours.

Pour réaliser la transition vers la société de la démocratie, du travail et de la science le pays a besoin d’un large front patriotique à même d'en faire partager la nécessité à la population. Une population où l’intérêt individuel incite les éléments les plus dynamiques à des pratiques destinées à capter une part de la rente, confortant ainsi les logiques parasitaires et prédatrices.

Tel est, de mon point de vue, « le meilleur combat » pour reprendre le titre d'un livre écrit par Amar Ouzegane, un grand patriote aujourd'hui disparu. L’intérêt principal d’un débat sur le printemps 1980 est d’y rechercher les enseignements à même d’éclairer l’action face à ces  grands défis qui nous interpellent.

Que voyons-nous ?

L’espace politique algérien actuel est caractérisé par un émiettement extrême des forces patriotiques et démocratiques, en même temps que par une pauvreté préjudiciable des débats sur les questions de fonds, celles dont dépendra l’avenir du pays. Par ailleurs, nous assistons impuissants à la multiplication de luttes populaires prenant le plus souvent la forme de jacqueries sans lendemains. Elles sont plus le signe d’un désarroi généralisé que de la montée d’un mouvement d’émancipation des populations.

Or, si le pays a connu des révoltes d’une ampleur et d’une intensité dramatique beaucoup plus importantes (octobre 1988, le printemps noir…) Avril 1980 reste une source incomparable d’enseignements car il fut un mouvement pacifique, qui a permis l’alliance de segments différents de la famille démocratique algérienne et a réalisé une jonction précieuse avec la population, le tout expliquant son dénouement heureux. Les déchirements et la perte progressive de crédibilité qu’a connus le MCB par la suite soulignent a contrario l’exception d’Avril 1980.

Plutôt que d’aborder la question en termes « c’était moi hier, donc suivez-moi aujourd’hui », n’est-il pas plus judicieux de rechercher ce qui a donné sa force au mouvement et ce qui a pu le fragiliser, et ce afin d’éclairer les chemins de l’union ô combien nécessaire pour les temps à venir ?

L’action en commun d’acteurs aux parcours militants différents a été en effet le moteur du mouvement d’Avril 1980. Leur rencontre ne s’est pas faite dans un salon mais « sur le terrain ».  Une initiative en apparence aussi anodine que l’invitation d’un grand écrivain national a pu déboucher sur une avancée démocratique significative. Encore aujourd’hui, la prise d’initiative dans l’esprit d’ouverture aux autres demeure une excellente recette pour qui veut « semer l’espoir », un qualificatif utilisé en son temps par Mohamed Harbi, à propos du printemps amazigh.

Afin de la transformer en un engagement unitaire durable, la convergence sur le terrain demande un accord sur le cap à suivre. Après beaucoup de discussions, nous avions débouché en 1980 sur trois axes (langues populaires, démocratie, justice sociale) qui restent d’actualité mais demandent à être actualisés à la lumière de débats hélas encore insuffisants sur les défis de l’heure.

Par ailleurs, l’accord sur les orientations générales doit avoir une traduction concrète : la plateforme de revendication que nous avions adoptée en 1980 a été un facteur puissant de mobilisation et de rassemblement « qui parle au gens ». Ce programme commun délimite le champ de l’action collective, favorise les convergences et réduit les rivalités intestines. Beaucoup des points de la plateforme de 1980 sont aujourd’hui acquis et nous changeons d’échelle si notre but est de favoriser les convergences au niveau national.

À titre indicatif, quelques objectifs, partagés par différents segments de la mouvance démocratique, peuvent être, en plus de l’instauration d’un débat permanent sur les défis qui se posent :  l’officialisation des langues populaires, l’autonomie-solidarité des grandes régions du pays, la confédération de Tamazgha-Maghreb, l’information et le contrôle démocratique sur la rente, la lutte contre la corruption, l’instauration d’une saine concurrence dans les branches de l’économie nationale,  la protection sociale, la liberté d’organisation syndicale et politique, l’interdiction de l’utilisation de la religion en politique… Les patriotes et démocrates algériens ont besoin d’une plateforme nationale et d’innombrables plateformes locales pour se rassembler.

Enfin,  il y a la mise en place d’un cadre organisationnel qui assure la régulation du mouvement en disant la norme : ces institutions démocratiques recueillent nos points de vue différents lors des débats et les transforment en orientations et consignes auxquelles chacun de nous accepte volontiers de soumettre ses comportements car il se reconnaît en elles, il les considère légitimes. Ce faisant, elles instaurent la cohésion qui nous fait exister comme acteur collectif. La mise en place d’institutions démocratiques et le respect de leurs décisions est indispensable à la continuité de toute action collective qu’elle soit au niveau national ou local.

À l’université de Tizi-ouzou, cette organisation a évolué de comité contrôlé par le pouvoir, à délégation autonome, coordination étudiants-enseignants, comité anti-répression, coordination du CUTO, et a culminé en Comité de coordination populaire. Il n’est d’ailleurs pas anodin de rappeler que la décision de briser le mouvement a  été prise par les autorités juste après la mise en place du Comité coordonnant l’université, l’hôpital, les lycées, les unités de production et autres établissements de la région.

Au total, je crois que les principales orientations politiques expliquant l’exception démocratique du printemps 1980 sont :

- l’unité d’action, sur le terrain,

-l’accord sur le cap à suivre, les grandes orientations,

-la définition d’une plateforme concrète pour l’action et la revendication,

-la mise en place et le respect des formes organisationnelles de régulation démocratique.

Ces orientations nous indiquent comment nous rassembler et agir avec succès en vue de concrétiser les objectifs patriotiques et démocratiques hier comme aujourd’hui. Les insuffisances du mouvement dans sa globalité et de chacun des acteurs peuvent être mesurées à l’aune de cette grille de lecture.

De fait,  hier comme aujourd’hui, en plus du contexte et de l’action des forces négatives externes, le principal obstacle à l’édification de mouvements démocratiques et pacifiques puissants est dans le faible enracinement de la culture moderne chez nos élites politiques et de la culture scientifique dans l’appréhension des problèmes qui se posent à la société. En particulier, l’existence de courants politiques différents est une réalité irréductible, elle fait la richesse et la force de notre société. Pour en surmonter les inconvénients, il est temps d’explorer les voies du rassemblement dans le respect de nos différences. En ce sens le printemps Amazigh demeure une source d’enseignement des plus précieuses.

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