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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:51

Viviane Forrester est décédée ce 31 avril 2013. La grande humaniste, membre fondateur d'ATTAC (1998), lègue à la postérité son magistral "L’Horreur économique" (Fayard, prix Médicis 1996). Je vous en propose une présentation détaillée que j'avais écrite à la publication de l'essai.

C'est presque par inadvertance que "L'horreur économique", le dernier livre de Viviane Forrester, nous est tombé entre les mains. Le grand tapage fait par les média autour de l'essai nous a plutôt incités à la méfiance. Mal nous a pris. Ce livre nous concerne directement. Nous l'avons lu d'un trait, comme un roman dont il apparente les formes.

"Plaidoyer contre l'exclusion" aurait très bien pu être choisi par l'auteur comme titre de son livre. Il met en évidence l'horreur de la situation faite aux gens dans les pays arriéré, dans la périphérie des grandes cités des pays avancés et prophétise sa généralisation à la très grande majorité des populations du globe. C'est un plaidoyer contre la misère de millions d'être humains et pour le droit à l'insertion de tous. Un plaidoyer pour la révolte contre l'ordre établi et contre la résignation qui s'installe à une époque où la révolte est dépossédée de ses arguments (effondrement du communisme...).

En mettant le doigt sur le problème essentiel, le coeur des difficultés dont l'évolution conditionnera largement le maintien de la cohésion de la société et la survie de l'Algérie, il nous interpelle, nous intellectuels algériens de tous bords. Comment endiguer la généralisation de l'exclusion, assurer le droit au travail pour tous, est une question apparemment simple mais qui recouvre un défi de civilisation vital pour l'Algérie. Ce défi est malheureusement sous estimé, occulté par les discussions politiques dans notre pays. "L'horreur économique" nous aide à comprendre que tant que cette question essentielle n'est pas replacée au centre du débat politique la prise de conscience par la société et la mise en oeuvre par l'État d'une démarche pour sortir effectivement de la crise resteront de voeux pieux.

Nous vivons un changement de civilisation

Pour l'auteur, nous sommes les témoins souvent inconscients d' un changement de civilisation qui se réalise à l'échelle de la planète entière. Nous passons d'une civilisation fondée sur le travail ou plus exactement sur l'emploi salarié à une civilisation sans travail, qui n'a pas besoin de travail salarié -terme que l'auteur n'a pas utilisé, sans doute pour ne pas effaroucher les bonnes oreilles.

" Nous vivons au sein d'un leurre magistral, d'un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré: celui du travail. Détourné sous la forme perverse d'"emploi", le travail fonde en effet la civilisation occidentale, laquelle commande la planète en entier. Il se confond avec elle au point qu'au temps même où il se volatilise, son enracinement, son évidence ne sont jamais officiellement mis en cause, et moins encore sa nécessité. Ne régit-il pas, en principe, toute distribution et par là toute survie? Les enchevêtrements d'échanges qui en découlent nous paraissent aussi indiscutablement vitaux que la circulation du sang. Or ce travail, tenu pour notre naturel, pour la règle du jeu convenant à notre passage en ces lieux étranges d'où nous avons chacun vocation à disparaître, n'est plus aujourd'hui qu'une entité dénuée de substance." p9-10

L'indicible problème que cette transition pose à l'humanité est que nous sommes toujours dans un ordre social où les gens ont besoin de travailler pour vivre, mais déjà, cet ordre social est incapable de donner la possibilité de travailler à des masses de plus en plus nombreuses de gens.

"Le problème du chômage malgré qu'il continue d'être l'enjeu principal de la politique n'a pas de solution. Les promesses mensongères à son propos cache le drame de millions de gens qui sont touchés par ce fléau. Livrés "au plus honteux des sentiments: la honte. Puisque chacun se croit alors (est encouragé à se croire) maître failli de son propre destin, quand il n'a été qu'un chiffre assené par le hasard dans une statistique." p13

Cette transition est orientée par le système libéral mondial

Il ne faut pas attendre le salut des forces qui dominent la planète. Les agents actifs de la nouvelle civilisation vivent dans un autre monde, une autre temporalité. Ils sont devenus quasiment insaisissables.

"Ceux dont ils attendent tout, c'est à dire un emploi, ne sont déjà plus abordables. Ils s'activent en d'autres sphères à faire jaillir du virtuel, à combiner sous forme de "produits dérivés", des valeurs financières que ne sous-tendent plus des actifs réels et qui, volatiles, invérifiables, sont souvent négociées, raflées, converties avant même d'avoir existé. Les décideurs de notre temps sont devenus ce que Robert Reich appelle des "manipulateurs de symboles", qui ne communiquent pas, ou fort peu, même avec l'ancien monde des "patrons"" p35

"Il s'agit là d'un monde qui vit, du fait de la cybernétique, des technologie de pointe, à la vitesse de l'immédiat; d'un monde où la vitesse se confond avec l'immédiat en des espaces sans interstices. L'ubiquité, la simultanéité y font loi. Ceux qui s'y activent ne partagent avec nous ni cet espace, ni la vitesse ou le temps. Ni les projets, ni la langue, encore moins la pensée. Ni les chiffres ou les nombres. Ni, surtout, le souci. Ni, d'ailleurs, la monnaie." p35-36

"Ces réseaux économiques privés, transnationaux, dominent donc de plus en plus les pouvoirs étatiques; loin d'être contrôlés par eux, ils les contrôlent et forment, en somme, une sorte de nation qui, hors de tout sol, de toute institution gouvernementale, commande sans cesse davantage les institutions des divers pays, leurs politiques, souvent par le biais d'organisations considérables comme la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International ou l'OCDE." p41

"Ces élans altruistes sont eux-mêmes encadrés, et même déterminés, commandés par des organisations mondiales (B.M., O.C.D.E, F.M.I., entre autres) qui ont la haute main sur l'économie planétaire, c'est à dire sur la vie politique des nations, cela, en harmonie avec les puissances économiques privées, lesquelles sont en vérité bien plus en accord entre elles qu'en compétition!" p130

Cela se traduit par des drames épouvantables

C'est la logique du profit qui est en cause. Pour vivre il faut travailler, pour travailler il faut répondre aux besoins du capital. Mais le capital n'a plus besoin de masses de plus en plus grandes. Que faire de ces gens en surplus? Faut-il les exterminer?

"De ce système surnage cependant une question essentielle, jamais formulée: "Faut-il "mériter" de vivre pour en avoir le droit? Une infime minorité, déjà exceptionnellement nantie de pouvoirs, de propriétés et de privilèges avérés comme allant de soi, tient ce droit d'office. Quant au reste de l'humanité, il lui faut, pour "mériter" de vivre, se démontrer "utile" à la société, du moins à ce qui la gère, la domine: l'économie plus que jamais confondue avec les affaires, soit donc l'économie de marché. "Utile" y signifie presque toujours "rentable", c'est à dire profitable au profit. En un mot, "employable"("exploitable" serait de mauvais goût!). Ce mérite -ce droit à la vie, plutôt - passe donc par le devoir de travailler, d'être employé, qui devient dès lors un droit imprescriptible sans lequel le système social ne serait qu'une vaste affaire d'assassinat. Mais qu'en est-il du droit de vivre lorsque celui-ci n'opère plus, lorsqu'il est interdit d'accomplir ce devoir qui y donne accès, lorsque devient impossible ce qui est imposé? On sait qu'aujourd'hui sont en permanence obturés ces accès au travail, aux emplois, eux-mêmes forclos de par l'impéritie générale, ou l'intérêt de quelques-uns, ou le sens de l'Historie -le tout fourré sous le signe de la fatalité. Est-il normal, dès lors, ou même logique, d'imposer ce qui fait absolument défaut? Est-il seulement légal d'exiger ce qui n'existe pas comme condition nécessaire de survie?" p17-18

Les problèmes des banlieues dans un pays comme la France ne sont en définitive que la conséquence sociale de cette logique économique implacable. Pour comprendre les difficultés de l'intégration des nouvelles générations issues de l'émigration, il faut d'abord s'interroger: A quel statut leur propose-t-on de s'intégrer? Ce n'est pas, en tout cas, en changeant le nom des professions les plus dégradantes qui leur sont proposées qu'on leur rendra leur dignité bafouée..

La société est scandalisée parce qu'"ils ne s'intègrent pas...": "Mais s'intégrer à quoi? Au chômage, à la misère? Au rejet? Aux vacuités de l'ennui, au sentiment d'être inutiles ou, même, parasitaires? A l'avenir sans projet? S'intégrer! Mais à quel groupe éconduit, à quel degré de pauvreté, à quels types d'épreuves, quels signes de mépris? S'intégrer à des hiérarchies qui, d'emblée, vous relèguent, fixés au niveau le plus humiliant sans que l'on vous ait donné ni que l'on vous donne jamais la possibilité de faire vos preuves? S'intégrer à cet ordre qui, d'office, vous dénie tout droit au respect? A cette loi implicite qui veut qu'aux pauvres soient alloués des vies de pauvres, des intérêts de pauvres (c'est à dire pas d'intérêts) et des travaux de pauvres (si travaux il y a)?"p83-84

"De qui se moque-t-on? Et de qui encore, en leur proposant sous des formules diverses, et sous prétexte d'emploi, des occupations imbéciles, au rabais, comme -dernière invention à ce jour -faire la police sans être de la police et toujours au rabais, dans leurs propres immeubles, auprès de leurs proches- ou plutôt contre eux! Nous ne serions pas loin de la délation officialisée." p90

La violence qui s'empare de ces jeunes, sans être légitime, répond à la violence qui est constamment exercée contre eux.

"Les dégâts de leur fait sont visibles, mais ceux qu'ils subissent? Leur existence fonctionne comme un cauchemar vague et sans fin, issu d'une société organisée sans eux, de plus en plus fondée autour de leur rejet plus ou moins implicite." p86

"Visages de ces bébés sur d'autres continents, par temps de famine, bébés aux visages de vieillards, aux visages d'Auschwitz, basculés dans la privation, la souffrance, l'agonie d'emblée, et qui semblent savoir, avoir d'emblée tout su de notre Histoire, plus savants que quiconque sur la science des siècles, comme s'ils avaient déjà tout éprouvé, tout connu de ce monde qui les chasse." p52

Mais le système libéral a réalisé son hégémonie

L'hégémonie du système libéral sur toute la planète, empêche de réagir comme il se doit ou même de s'offusquer devant tant de détresse.

"Obtenir l'indifférence générale représente, pour un système, une plus grande victoire que toute adhésion partielle, fut-elle considérable. Et c'est, en vérité, l'indifférence qui permet les adhésions massives à certains régimes; on en connaît les conséquences." p59

"Notre passivité nous laisse pris dans les mailles d'un filet politique qui recouvre le paysage planétaire en entier.... Cependant, nous en sommes encore à tenter de rafistoler un système périmé qui, lui, n'a plus cours, mais que nous rendons responsable des ravages en vérité suscités par l'instauration de ce système nouveau omniprésent et scotomisé."p61

L'absence d'une alternative crédible n'est pas pour arranger les choses. Doit-elle, cependant nous empêcher de nous révolter contre l'horreur que suscite la condition humaine?

"Le chantage à la solution altère les problèmes, prévient toute lucidité, paralyse la critique à laquelle il est aisé de répliquer dès lors (ton d'ironie bienveillante): "Oui, oui...et que proposez-vous?" Rien!" p75

"Une solution? Peut-être n'y en a-t-il pas. Faut-il pour autant ne pas tenter de mettre à plat ce qui scandalise et de comprendre ce que l'on vit? D'acquérir au moins cette dignité-là? Selon l'opinion générale, hélas, ne pas tenir pour certaine la présence d'une solution, mais s'obstiner néanmoins à poser le problème, est tenu pour un blasphème, une hérésie, de toute évidence immoraux et débiles, absurdes de surcroît." p75-76

Le système libéral a inventé la notion d' "entreprise citoyenne" pour légitimer les masses d'argent qui sont octroyées au capital par l' Etat. Un soutien sensé permettre de créer des emplois. Mais après 15 ans d'échec on continue à la subventionner pour créer des emplois!

"L'emploi si chanté, invoqué, bercé de tant d'incantations, n'est tenu par ceux qui pourraient le distribuer que pour un facteur archaïque, pratiquement inutile, source de préjudices, de déficits financiers. La suppression d'emplois devient un mode de gestion des plus en vogue, la var d'ajustement la plus sûre, une source d'économies prioritaire, un agent essentiel du profit." p121

D'ailleurs l'entreprise n'est plus attirée par la création de biens matériels (qui passe par l'emploi).Elle est de plus en plus aspirée par le monde de la spéculation sur réseaux informatiques qui n'a nul besoin de masses salariées.

Les "richesses" ne se "créent" plus par l'intermédiaire de bien matériels mais par l'intermédiaire de spéculation abstraites sans ou avec liens lâches avec les investissements productifs. Les "richesses" mises en vitrine ne sont, en grande partie, que de vague entités qui servent de prétextes au déploiement de "produits dérivés" qui n'ont plus grand rapport avec elles.

"Pourquoi, surtout, ne pas faire face à cette réalité: les entreprises n'embauchent pas pour l'excellente raison qu'elles n'en ont pas besoin. C'est cette situation-là qu'il faut affronter, c'est à dire, tout simplement, une métamorphose." p119

Les diverses formules de flexibilité ont pour résultat de généraliser la précarité sans empêcher le déclin de l'emploi. Le seul qui en profite c'est le profit.

"D'ailleurs, étant donné l'évolution démographique, il faudrait pour établir ou rétablir une situation décente sur cette planète, y créer un milliard d'emplois nouveaux dans les 10 ans à venir, alors que l'emploi disparaît." p135

"Mais est-ce vraiment à chercher des emplois introuvables que l'on est "incité"? Est-ce vraiment là l'enjeu? Ne serait-ce pas plutôt d'obtenir, pour le peu de travail encore nécessaire, un prix encore plus bas, le plus voisin de rien? Et, par là, d'accroître l'insatiable profit? Non sans souligner en passant la culpabilité de victimes jamais assez assidues à mendier ce qu' on leur refuse et qui, d'ailleurs, n'existe plus." p136

"En certains points de la planète, l'"incitation" au travail bat son plein. La pénurie, l'absence de toute protection sociale y ramènent le coût de la main d'oeuvre et du travail à presque rien. Un paradis pour les firmes, une chaîne de rêve à laquelle s'ajoute celle des paradis fiscaux. Nos "forces vives", oubliant volontiers qu'elles sont celles "de la nation", n' hésitent pas, pour beaucoup d'entre elles, à se ruer, se ressourcer là-bas." p141

"Sus aux immigrés qui entrent, bon vent aux capitaux qui sortent! Il est plus facile de s'en prendre aux faibles qui arrivent, ou qui sont là, et même arrivés depuis longtemps, qu'aux puissants qui désertent!" p142

Les justifications avancées pour légitimer de telles attaquent reviennent à l'impérieuse nécessité de faire face à la concurrence. Elles ne tiennent pas car la concurrence est "manipulée" par le Club internat du grand capital. Qui se soumet les institutions internationales et domine les gouvernements.

"Le régime réel sous lequel nous vivons et dont l'autorité nous tient de plus en plus sous son emprise ne nous gouverne pas officiellement, mais décide des configurations, des substrats que les gouvernants auront à gouverner. Et aussi des règles, sinon des lois, qui mettent hors de portée, protègent de tout contrôle, de toute contrainte les décideurs véritables, les groupes transnationaux, les opérateurs financiers qui, en revanche, contraignent et contrôlent, eux, le pouvoir politique. Celui-ci se répartit découpé pays par pays -découpage ou délimitations ignorés des puissances privées, comme le sont les frontières." p150

"La concurrence? La compétitivité? Elles sont internes au club, fonctionnent avec l'accord de tous ses membres. Une affaire intime. Elles font partie du jeu, qu'en fait elles commandent et qui ne regarde pas les étrangers au club. Elles ne mettent pas en rivalité une population contre une autre. Toutes les populations ont au contraire en commun de ne pas faire partie du club..."p176

Des peuples sont piégés par la mondialisation. Les peuples du tiers monde mais aussi les peuples des pays industrialisés.

"Nos "forces vives", liées à nos États, colonisent toujours économiquement beaucoup de ces pays qui les ont ainsi enrichies. Les habitants déjà pauvres, mais encore appauvris de ces contrées dont on a "emprunté" les ressources et dont on a, de ce fait, désorganisé les modes de vie économique spécifiques, désormais non viables, émigrent chez ceux (alors indignés) qui sont intervenus, en Afrique, par exemple, en visiteurs bien plus intéressés que nos immigrés ne le seront jamais." p143

"Les pays occidentaux ferment donc jalousement leurs frontières terrestres à "la misère du monde", mais laissent s'échapper par des routes virtuelles les richesses auxquelles leurs citoyens impuissants, désinformés, s'imaginent avoir encore droit, celles qu'ils croient encore posséder et devoir défendre, mais qu'ils laissent fuir sans émotion." p143

Témoins de l'horreur économique ici et ailleurs, nous le sommes. C'est un problème de responsabilité.

"Que des spectateurs? Oui. Mais nous le sommes et sommes donc des témoins; nous sommes informés. Visages et scènes, cohortes d'affamés, de déportés, massacres parviennent jusqu'à nos fauteuils, nos canapés, parfois en temps réel, serait-ce par l'intermédiaire d'écrans, entre deux publicités." p54

"Notre indifférence, notre passivité face à cette horreur distante, mais à celle aussi (moins nombreuse mais non moins douloureuse) qui nous est contiguë, augurent du pire danger. Elles semblent nous protéger du malheur général en nous en séparant, mais c'est cela même qui nous fragilise, qui nous met en danger. Car nous sommes en danger, en son centre même. Le désastre est amorcé, tout à fait spécifique. Son arme majeure: la rapidité de son insertion, son aptitude à ne pas inquiéter, à paraître naturel et comme allant de soi. A persuader qu'à son implantation il n'est pas d'alternative. A ne se laisser deviner qu'une fois rendues inactives, une fois enrayées les logiques qui pourraient encore s'opposer à son emprise, et même en dénoncer les logiques." p55

Remarques critiques

L'importance du thème traité, (la mise en cause du droit à l'emploi dans une société fondée sur le salariat), l'élan de générosité humaniste exprimé en chacune des pages de ce livre, la beauté ineffable d'un style dépouillé mais d'une précision chirurgicale, nous autorisent à vivement conseiller sa lecture à tous ceux qui veulent comprendre le drame de nos populations sous développées et, plus généralement, "la question sociale" dans les sociétés contemporaines.

Ces qualités incontestables de "L'horreur économique" ne doivent pourtant pas nous faire oublier les limites d'un tel travail.

N'étant pas une construction scientifique (en a-t-il d'ailleurs la prétention?), cet essai nous montre, nous fait sentir, l'horreur économique, mais ne nous l'explique pas ou assez peu. Une telle explication nécessiterait un appareillage intellectuel à la fois plus spécialisé et plus complexe. L'absence des propositions alternatives témoigne justement de ce trait "littéraire" plutôt que scientifique du livre.

Un approfondissement scientifique de la question étudiée mettrait en évidence, en plus de l'iniquité de la situation faite à de plus en plus de gens sur la planète, l'extrême difficulté à leur trouver des solutions durables. Il conduirait notamment aux fondements du système dont "l'horreur économique" est une des conséquences. Ces fondements sont dans le rapport d'échange marchand qui produit en même temps que ces aspects négatifs, les autres acquis positifs de l'humanité dont l'auteur veut faire profiter les exclus "même sans travail". Il apparaîtrait alors que la solution de facilité consistant à prendre à Ahmed pour donner à Mohamed ferait inévitablement tarir la source des richesses à partager.

D'ailleurs, l'interprétation apocalyptique du devenir de l'humanité s'effondre lorsqu'on sait que le système dominant ne peut généraliser la logique de l'exclusion sans hypothéquer sa propre continuité. Il a, en effet, besoin de pouvoir vendre ses produits (et doit donc distribuer du pouvoir d'achat) pour réaliser le profit. Malgré les difficultés transitoires qui montent dans les pays industrialisés, ces pays finiront par "s'adapter" et retrouver le chemin de la croissance partagée.

L'auteur a d'ailleurs compris cette exigence de la reproduction du système sans en avoir tiré toutes les implications nécessaires:

"Consommer, notre dernier recours. Notre dernière utilité. Nous sommes encore bons pour ce rôle de clients nécessaires à la "croissance" tant portée aux nues, tant désirée, tant promise comme la fin de tous les maux, attendue avec une telle fièvre. Voilà qui rassure! Encore faudrait-il, pour tenir ce rôle et ce rang, en avoir les moyens. Mais voilà qui rassure davantage encore: que ne fera-t-on pas pour nous donner ces moyens ou pour préserver ceux que nous avons?" p181

"Mais alors, pourquoi cette paupérisation méthodique, organisée, que l'on dit rationnelle, et même nécessaire et même prometteuse, et qui va s'aggravant ? Pourquoi tailler presque avec rage, par dizaines de milliers, dans les rangs des consommateurs potentiels supposés représenter à leur tour les "poules aux oeufs d'or" des "Forces vives de la nation", championnes au jeu des "créations de richesses", elles-mêmes créatrices de tant de pauvreté?" p180

Le vrai drame actuel et encore plus à venir est probablement ailleurs. Il est dans ces contrées du Tiers-monde qui sont de plus en plus "déconnectées" du reste de la civilisation moderne. En posant que le règne de l'argent sur l'ensemble de la Planète a des effets identiques partout, l'auteur risque de participer malgré elle, à cette mystification globale destinée à cacher le vrai problème: la montée de l'Horreur au Sud, particulièrement en Afrique du fait de la mondialisation

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