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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 23:31

Mohamed te souviens-tu de ces senteurs d’éden qui engrossaient la Mitidja, vous saisissaient le  corps et répandaient l’allégresse dans les coeurs des gens ?  C’était les parfums du printemps que dégageaient, au sortir de l’hiver, les  orangeraies en fleurs.

Entends-tu le murmure doux des champs de blé que caressait la brise, le gazouillis des oiseaux qui chantaient la vie? Mohamed, te souviens-tu  des nuits passées à la belle étoile à faire et à défaire le monde ? La douceur des nuits d’été invitait au voyage. Les chants aigus et sans fin des grillons accompagnaient nos rêves. Mohamed, te souviens-tu des amitiés sincères qui naissaient dans la lutte? Garçons et filles des quatre coins d’Algérie, brisant les tabous et les mesquineries,  nous étions unis dans le culte de la justice et de la liberté.

Mohamed, te souviens-tu de nos 20 ans ? C’était aux débuts des années soixante-dix, nous étions jeunes et dans nos corps brûlait un feu sacré. La tête pleine de certitudes enfantines, le coeur débordant de générosité, nous voulions changer le monde.

Nous voulions abolir "l’exploitation de l’homme par l’homme", supprimer l’ignorance et l’analphabétisme. Nous voulions changer les mentalités . Nous étions convaincus de participer à l’invention d’un monde nouveau où, dans l’harmonie avec une nature enfin maîtrisée,  l’homme ne sera plus un loup pour l’homme.

L’évocation de notre naïveté juvénile me rappelle cette anecdote d’un Etudiant Volontaire expliquant à un paysan le cycle de la pluie :

"-Vous savez, la pluie n’est pas le résultat d’un phénomène surnaturel. C’est l’eau de mer qui, sous l’effet du soleil se transforme en vapeur, puis se condense dans le ciel et retombe sous forme de pluie. Elle va ensuite couler vers la mer pour recommencer le cycle..."

Le paysan le regarda avec scepticisme et lui répondit:  "-Mettons que tu dises vrai concernant la pluie; et la grêle qui nous arrive, ronde comme les boulettes de couscous, c’est ta mère qui l’a roulée ?"

Te souviens-tu, Mohamed, des débuts du  Volontariat étudiant ? En ces premières années soixante-dix, la terreur régnait encore à l’université.  Une grande répression venait de s’abattre sur les militants de l’Union Nationale des Etudiants Algériens. Il leur était reproché de critiquer le régime. Des dizaines d’entre eux furent jetés en prison puis envoyés de force au service militaire. Certains étaient recherchés et contraints à la clandestinité.

Le pouvoir n’aura jamais pardonné à l’U.N.E.A., son opposition au coup d’Etat du 19 juin 1965. Après plusieurs vagues de répression, après l’échec de son entreprise de mise en place d’une direction fantoche qui soit à sa solde, il allait l’interdire pour réduire définitivement toute opposition véritable.

Hommage au jeune Keddar Berakaâ, mort à la fleur de l'âge, dans la clandestinité, pour avoir refusé de soigner une grave maladie pendant qu’il était recherché par la sécurité militaire!

Mais quelle répression aurait pu empêcher Aziz Belgacem, Abderahmane CHERGOU et leurs camarades, ces semeurs d’espoir, d’accomplir leur devoir?

Convaincus de frayer les chemins du progrès à toute la population, les apôtres de la liberté répandaient la libre parole.

Très vite, les germes de l’avenir commençaient de nouveau à donner des bourgeons. Un puissant mouvement de jeunes surgissait pour soutenir la Réforme agraire. Une école de formation aux idéaux du patriotisme, de la libération et du rationalisme était née.

Toute une génération de lycéens, étudiants, jeunes travailleurs et jeunes chômeurs  sera profondément marquée par cette école d’un genre à part.  Tu étais le représentant le plus authentique de cette génération militante.

Te souviens-tu Mohamed combien, au-delà de nos petits intérêts, au-delà de la peur, nous aimions ce pays.

Nous aimions ses orangeraies verdoyantes, ses montagnes abruptes, ses plaines steppiques, ses côtes merveilleuses et son désert fantastiques. Nous aimions ses langues non écrites, ses poésies diversifiées, ses bouquets de musique, ses contes allégoriques, ses dictons pleins de sagesse. Nous aimions son histoire, plusieurs fois millénaire et plusieurs fois martyr.

Nous aimions ses populations surtout. Qu’elles soient d’origine berbère, arabe ou européenne, qu’elles soient de confession musulmane, chrétienne, juive, athée ou simplement païenne, elles étaient toutes à nos yeux, avant tout algériennes.

C’était l’époque où l’on nous apprenait à briser les frontières de la haine que l’inculture avait érigées en l’homme. A faire la distinction entre un patriote qui aimait son peuple, et un nationaliste chauvin qui  haïssait les autres.

Te souviens-tu Mohamed comment nous apprenions à vibrer au diapason de l’humanité en marche vers sa libération?

Les avancées des forces du progrès, en quelque point de la planète,  nous emplissaient de joie. Nous subissions les reculs comme autant de revers inscrits dans nos chairs.

Au Vietnam,  "L’homme aux sandales de caoutchouc" comme KATEB Yacine appelait l’oncle Ho, mettait à genoux, la grande armada US.  La complainte de Victor Jara, apportait jusqu’à nous la douleur du Chili succombant sous la botte fasciste; et nous avions très mal. En Moyen Orient meurtri, l’O.L.P.(Organisation de Libération de la Palestine) , peu à peu, au travers du sacrifice des meilleurs de ses enfants, faisait du peuple palestinien un acteur incontournable non seulement pour l’Etat d’Israél et la communauté international, mais également pour les Etats arabes "frères" qui voulaient le phagocyter.

Grâce à l’aide algérienne, l’Angola de NETO remportait une bataille décisive contre  les Savimbi soutenus par les Botha et Cie. C’était la bataille pour le contrôle de Luanda, la capitale.

En Afrique du Sud, au coeur du régime fondé sur la suprématie des Blancs, le martyr des enfants de Soweto  annonçait à la face du monde, la fin de l’Apartheid.

Nous étions surtout, avec nos illusions, les empêcheurs de tourner en rond du système néo-FLN, qui faisait déjà  de la contrebande avec les valeurs sacrées de la nation.

Mohamed, te souviens-tu de nos démêlés avec les gros propriétaires fonciers qui usaient de mille et un artifice pour échapper à la nationalisation ?  Et les caïds de la Kasma F.L.N* ? Détrousseurs  de deniers de la commune, voleurs de cageots pleins des domaines "autogérés", parasites méprisant le peuple qui leur donne à manger, avant-garde officielle qui marchait à reculons.

Te souviens-tu de l'histoire de la C.A.P.C.S* . de Boufarik ?   Les paysans nous avaient dit à propos de la gestion de cet organisme censé les soutenir: "-Il y a des détournements de fonds publics."

Nous fûmes les seuls à les avoir cru. Nous avions passé des jours et des nuits à décortiquer la comptabilité de la coopérative. Nous avions mis à jour d’évidentes malversations. Te souviens-tu,  Mohamed, que pour le punir, les supérieurs hiérarchiques du directeur de la C.A.P.C.S. lui avaient accordé une promotion?

Te souviens-tu quand le président d’ A.P.C* . décida de louer le marché de Boufarik  à un homme d'affaire contrôlant la plupart des marchés de l’Ouest algérien, lui conférant, par là, le droit de lever l’impôt, y compris sur les petits commerçants de la ville ?

Cette décision prise au mépris des règles les plus élémentaires de fonctionnement de la Mairie, souleva un tollé général parmi les habitants de Boufarik. Tu étais pour sortir dans la rue et manifester avec la population mécontente, mais nos "responsables" avaient refusé la proposition,  "pour ne pas gêner l’action des forces progressistes au sein de l’Etat".

Ce ne sont là que des exemples dérisoires, des centaines, des milliers d’actions progressistes auxquelles tu participas activement depuis plus d’un quart de siècle.

Comme elles étaient chaudes ses nuits claires d’été, passées dans les salles de l’école à planifier notre contribution aux tâches de l’édification nationale! Nous commencions toujours par établir le point de ce qui avait été accompli pendant la journée. Nous essayions de construire une appréciation en fonction d’un "plan de travail" couvrant la période de volontariat. Nous discutions, évidemment,  du devenir de la nation. Nos coeurs vibraient pour le Vietnam et l’Afrique opprimés. Quelqu’un qui gratte une guitare, un chant révolutionnaire  fuse lentement, il pénètre au plus profond de nous-mêmes.

Sans rien demander et prêts à tout offrir à la Patrie, nous étions des gens heureux.

Il n’est pas étonnant que la Mitidja ait donné des enfants de ta trempe Mohamed. C’est là qu’est situé le domaine "Sainte Marguerite" devenu Souidani Boudjemaa où naquit l’Autogestion.  Alors que le Gouvernement Provisoire Algérien s’engageait dans les accords d’Evian à ne pas toucher aux terres des gros colons, des hommes avaient dit :  "-La liberté n’a pas de sens sans le progrès social".

Les ouvriers agricoles s’étaient organisés et avaient donné corps au rêve ancestral:  "-La terre aux paysans!"

Les gouvernants d’alors ne pouvaient qu’entériner.

Nous sommes au pays de Abderahmane CHERGOU.  Salut l’A.L.N.[1] ! Formé dans les maquis de la guerre d’indépendance, militant progressiste et syndicaliste infatigable, il répandait sur son passage l’envie de vivre autrement.  La prison et les tortures n’eurent point raison de son engagement impénitent  pour la justice et la liberté. Un groupe d’islamistes fanatisés l’assassinera dans sa cage d’escalier. Il fut lardé à mort par des coups de couteau, mais ils ne réussirent point à  l’égorger.

Les idées de Frantz Fanon planaient encore au lycée de Boufarik. Cet homme était né sur un autre continent. Il aima l’Algérie et épousa sa cause, car elle était la cause de tous les "damnés de la terre". Les idées de Fanon aidaient les gens à devenir de plus en plus humains. Elles furent progressivement ensevelies sous les amoncellements d’inculture et de haine déversées par l’école depuis son "arabisation" et l’enfermement culturel qui en résulta pour plusieurs générations d’algériennes et d’algériens. Dans l'Algérie arabo-islamique, Frantz Fanon n a pas sa place.

La dernière fois que nous nous sommes rencontré, c’était à l’enterrement de Mahfoudh qui venait d'être sauvagement assassiné à Dellys.

 Sec comme un roc, les traits tirés par la fatigue, tu avais le regard de l’homme qui avait choisi. Tu disais : "-Il faut réagir, il faut cesser de se faire tirer, l’un après l’autre, désarmés,  comme des lapins!"

La  déferlante islamiste avait laissé sur ton visage ses traces ravageuses.

Tout commença pour toi...mais où trouver un début à notre affrontement implacable avec l’intégrisme obscurantiste?

En tout cas, un soir parmi les soirs des attentes angoissées, ils vinrent t’assassiner comme il le firent pour Mohand ou Bélaid ou encore tant d’autres gens qui ne leur plaisaient pas. A coups de pierres, à coups de bâtons, à coup de force et de courage toi et les tiens, hommes femmes et enfants vous étiez arrivés à les repousser enfin.

Mais leur menace devint de plus en plus pressante dans les jours qui suivirent. Tu dus quitter la terre de tes parents et pour toi commençait le calvaire de l’exil intérieur. L'assassinat par les islamistes de ton jeune frère resté à Boufarik fut horrible à accepter. Par ce crime crapuleux les islamistes voulaient t'atteindre dans tes sentiments les plus profonds quand ils ne pouvaient t'atteindre dans ton corps. Ils ne firent que renforcer ta détermination à "passer à l'action".

Un jour, tu revins en secret recultiver l’espoir dans la Mitidja tant aimée et la laver des souillures intégristes.  Se croyant en pays conquis les chacals  vinrent au village comme ils le faisaient depuis quelques mois déjà. Quelle ne fut leur surprise de se voir accueillis par un feu bien nourri. Ils y laissèrent leurs premiers cadavres en même temps que le mythe de leur invincibilité.

Ils reviendront par la suite, avec des camions et des tracteurs "blindés". Mais à chaque fois, ils perdront une parcelle de leur suprématie. Haouch El Gros où tu grandis, est  aujourd’hui beaucoup plus qu’un symbole de  la résistance victorieuse à la horde islamiste. A quelques kilomètres de Boufarik, ce bourg tranquille planté au milieu de la plaine verdoyante, est devenu le bastion inexpugnable des Patriotes de la Mitidja.

Et la lutte continue...

Cette nuit là ils attaquèrent Boufarik en venant par l’oued. Tu n’étais pas de garde, mais tu te précipitas vers le champ de bataille.  La mort sifflait partout, avide de sang, avide de souffrance. Elle t’embrassa soudain et soudain tout finit.

Tu auras ce privilège d’être le premier camarade à tomber les armes à la main.

Nous eûmes la chance par la suite de rencontrer ta femme. Un foulard encerclait son visage enfantin. Dans sa candeur tranquille, elle manipulait les armes comme une magicienne. Elle est le coeur battant de l’Algérie en marche. Les Patriotes de la Mitidja se  comptent par centaines. Tu peux te reposer. Grâce à des hommes comme toi une certitude est née: L’intégrisme ne passera pas en ce pays béni par les Dieux du  Maghreb.

Mohamed, te souviens-tu de la cérémonie organisée par la Première Région Militaire, en l’honneur des Etudiants Volontaires?  Ce fut en été 1974 ou peut être 1975, je ne sais déjà plus. Nous étions, en un bel ensemble, mêlés à d’autre jeunes en tenue militaire pour scander :  "-L’armée et le peuple, contre la réaction!"

Pour tous les anciens camarades de la brigade des Etudiants Volontaires de Boufarik, je te salut.

Annexe: Extrait du reportage « Le temps des patriotes: Mitidja: l’étincelle Mohamed Sellami » Réalisé par Abdelkrim D. Et Kader.B. (photo). Pour El watan du samedi 23 mars 1996.

Pluie fine, chaussée glissante. Le danger peut venir de la route mais aussi de cette nature exubérante dans l’abandon. Troncs d’arbres barrant la route, amas de fers et de pierres.

Entrée au ralenti à Haouch el gros. Une petite agglomération, reconnaissable entre toutes par sa longue cheminée de près de 45 m de hauteur. Arrêt devant le premier cantonnement, un grand drapeau au premier étage d’une villa couleur ciment.

C’est l’heure du grand nettoyage, la literie pend aux balcons. Nouma, ouvrier agricole, se rase une barbe de quelques jours. Sa Waffen traîne sur un buffet rustique aux portières sculptées. L’équipe qui a assuré la garde de nuit dort encore, le fusil au pied du lit.

Tournée dans le village. Au fond sur le massif de Chréa, les monts Amroussa et Tafrent. Puis juste à gauche, à un km à peine: Maâssouma, sinistre base arrière de terroristes retranchés derrière des champs piégés de bombes. La dernière plaie de la région.

 

El Mokhtar se rappelle l’année 1992 et le déferlement brusque de la terreur. Le 27eme jour du mois de Ramadhan, Zermani, un policier est assassiné. Un an après, en août 1993, le reste de sa famille est presque totalement décimé. Quatre morts et deux blessés; un carnage. Les terroristes occupent Haouch el gros en permanence et quelques uns de leurs chefs sont originaires du village.

Sous la coupe des sinistres frères Zouabri, les assassinats sont quotidiens et les têtes de victimes sont accrochées au carrefour du village.

Mohamed Sellami était connu dans toute la région comme un militant communiste du P.A.G.S puis d’Ettahadi.

Juste quelques jours après le massacre de la famille Zermani, la maison des Sellami est attaquée, sans succès, trois fois de suite. Toute la famille se défend, hommes, femmes, enfants arrivent à les repousser à coups de pierres, de ferrailles, de billes d’acier tirées avec des

tire-boulettes, des fusils à harpon et des cocktails molotov.

La situation devient intenable et Mohamed est contraint, la mort dans l’âme, à l’amertume de l’exil. Il se cache près de deux ans avec sa femme et sa fille, ainsi que d’autres militants en fuite, dans une cave d’un local d’Ettahadi.

Humaniste convaincu et vrai meneur d’hommes, Mohamed SELLAMI, dans de nombreux débats entre camarades sur la question brûlante de "Que faire?" prôna souvent seul contre l’avis de tous, la lutte armée du peuple contre le terrorisme. C’était les années du désarroi, de la dispersion, de l’isolement et de la phobie maladive de la guerre civile et de l’éclatement de l’unité nationale.

Des années mutilantes et ravageuses.

Finalement, et contre toute attente, c’est auprès de ses compagnons d’infortune et d’exil qu’il trouvera un écho salvateur à ses attentes. Son plan est simple. Retourner là-bas et reconquérir le terrain pouce par pouce.

Entre temps, Haouch el gros sombre dans la tragédie. Une partie des villageois fuit après l’assassinat des BOUKABOUS en juillet 1994.  Quatorze jours plus tard, simplement parce qu’il était démocrate et anti-intégriste, BENTOUATI est, lui aussi, assassiné. Le village se vide alors de ce qu’il lui reste de population. Ceux qui n’avaient pas où aller sont restés, sans recours devant les humiliations et la mort. Les autres se dispersèrent entre Boufarik, Blida et Alger, seuls ou en famille chez des parents, des amis ou carrément à l’hôtel.

Ils ne se perdent pourtant pas de vue, guidés par une unique et même obsession du retour au village natal.

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Sept jeunes du village ont rejoint les terroristes et, en septembre 1994 deux enfants de 12 et 14 ans sont tués. L’un d’eux a eu la tête fracassée avec une bêche.

Parce qu’ils comptaient des policiers dans leur famille, huit jeunes sont enlevés à la même période.

Mohamed est décidé, il arrive avec l’appui et l’aide d’officiers de l’A.N.P. à obtenir des armes.

Il réunit les 17 premiers, brûlants déjà d’impatience, et un 4 avril 1995 revient avec eux et en secret dans le ventre d’un B.M.P., à l’occasion d’une opération militaire à Haouch el gros. Bahli, Braba, Amroussa, Douar Saâda ainsi que tous les villages environnants sont entre les mains des groupes armés.

Le premier noyau se terre, en clandestinité totale, dans la maison de SELLAMI. Le groupe ne sort que la nuit pour des embuscades dans la région et ne revient au refuge que la nuit d’après.

L’effet psychologique est redoutable. Désarçonnés, les terroristes soupçonnent des incursions de "Ninja[2]" en raison des cagoules que portent les Patriotes. Pour l’anecdote, Rabea, la femme de Mohamed les a faites trop grandes. Drôle d’effet dans le souvenir des premiers.

A aucun moment, les terroristes n’avaient soupçonné, malgré leurs vieilles armes, l’existence des Patriotes au coeur même de Haouch el gros. Plus de cinq mois environ de secret bien gardé. Entre temps, Mohamed, fonceur infatigable n’arrête pas de mobiliser les exilés des douars voisins et, au fur et à mesure que les armes arrivent, il renforce le groupe et étend le champ de son action.

Jusqu‘au jour où un accrochage avec des terroristes en plein village les oblige à se dévoiler et à occuper ouvertement Haouch el gros. La surprise est totale pour tout le monde.

La riposte ne tarde pas et, le 9 août 95, une centaine de terroristes attaquent le village avec des bulldozers blindés avec des plaques de fer soudées de 20 mm. Ils ne sont que 35 Patriotes, la moitié d’entre eux vient, fraîchement, d’être armée.

Dans le fer et le feu, l’affrontement durera deux longues et interminables heures, jusqu’au moment où les bull. sont touchés aux pneus et aux conduites d’huile et, définitivement, immobilisés. L’attaque est repoussée dans "une nuit rouge". Les terroristes se retirent en emportant leurs morts et leurs blessés. Les Patriotes perdront un seul homme. Il avait changé de position.

L’exploit raisonne dans toute la Mitidja. Le 8 novembre, le douar Graba est libéré par ses propres enfants, encadrés par des Patriotes de Haouch el gros. Le 13 novembre, le douar Saâda. Le 19 novembre, des Patriotes aidés par les gens de Graba et de Haouch el gros réoccupent leur douar et chassent les terroristes.

Le maillage de la Mitidja avait commencé et, peu à peu, réduisait la mobilité et l’action des groupes armés.

Ils n’étaient que 17. Ils sont aujourd’hui près de mille Patriotes à avoir redonné vie à une plaine réputée fertile et redevenue un moment, comme plusieurs fois dans sa longue histoire, un marais de sang.

Il a fallu toute la foi et la vie d’un homme pour embraser la Mitidja. Mohamed Sellami, qui était tout le contraire d’un désespéré, laisse derrière lui une oeuvre accomplie. Il est mort au combat dans un accrochage à « Miami », heureux peut-être, car il le savait déjà: l’étincelle avait pris.

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* Kasma: section du Parti.

* Coopérative Agricole Polyvalente Communale de Services: structure chargée des approvisionnements en input et de la commercialisation des produits des agriculteurs.

* Assemblée Populaire Communale: Mairie

[1]A.L.N.: Armée de Libération Nationale dont Chergou était  officier. "Salut l’A.N.P " est  le titre d’un de ses articles les plus lumineux contre l’intégrisme publié dans le journal "Alger Républicain".

[2]Ninja: Autre nom donné, par analogie aux fameux héros de dessins animés, aux troupes spéciales de la gendarmerie.

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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 13:40

Il était 13 heures passées en ce 28 janvier 1997. Abdelhak Benhamouda sortait de la Maison du Peuple, siège central de l'Union Générale des Travailleurs Algériens dont il était le Secrétaire général. Portant cartables pour ressembler à des étudiants, un commando islamiste vint à lui. Plusieurs rafales de mitraillettes infligèrent l’espace d’un instant leur furie au brouhaha de la ville. Mortellement atteint, le leader charismatique de l'U.G.T.A, avant de succomber, laissa échapper ces paroles dont la charge explosive hante encore nos esprits : " Kamel mon frère, ILS nous ont trahi!". Au cœur d’Alger, en plein jour, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré contre lui, le commando islamiste se replia et disparut dans les dédales populeux de Belcourt. Cet attentat n’était pas le premier. En 1993 déjà, l'ancien professeur des enseignements de Constantine, sa femme et ses enfants avaient, de justesse, échappé à une tentative d’assassinat. L'année suivante, il perdait plusieurs membres de sa famille, également tués par les fanatiques religieux. Et voilà que, sur l'esplanade de la place du Premier mai, les intégristes, ces assassins de Dieu, parvenaient à éliminer celui qui fit probablement le plus pour contrecarrer leurs plans de prise du pouvoir en Algérie. Les Algériens, les travailleurs, ne reverront plus la silhouette dégingandée de Abd-el-hak, l’homme de «justice et vérité ». Ils ne s’esclaferont plus devant ses prises de position non conformistes, ne pourront plus compter sur celui qui exprimait leurs frustrations et incarnait leurs espoirs, ne savoureront plus sa maîtrise inégalée du verbe en Maghrébin. Dans la semaine qui suivit, la cellule locale d’un groupe islamiste spécialisé dans le meurtre des intellectuels et progressistes (son chef, bénéficiant des lois d’amnistie, vit à Médéa) était démantelée par la sécurité nationale. Elle avait son repaire à deux pas du siège de l'U.G.T.A. Un de ses membres fut présenté à la télévision pour réciter d'une voix laconique comment ils avaient préparé leur horrible forfait. Ce terroriste décéda quelques jours plus tard, en prison, dans des circonstances encore obscures. S'il n’y a aucun doute possible quant à l’implication directe des islamistes dans la mort du leader des travailleurs, plusieurs thèses continuent de circuler quant à l'identité de ceux "à qui avait profité le crime." La facilité avec laquelle les tueurs commirent leur forfait en un lieu de la capitale réputé stratégique, contre une personnalité dont toutes les autorités savaient qu’elle était une cible privilégiée, alimentèrent les spéculations et les hypothèses. Et surtout, les paroles que prononça Benhamouda avant de rendre l'âme désignait la complexité du problème : " -Kamel mon frère, ILS nous ont trahi!". On avança que l'élimination de Benhamouda était une péripétie dans la guerre de l'ombre que se livraient les factions à l'intérieur du Pouvoir. Ce dernier se préparait à créer un nouveau Parti, le Rassemblement National et Démocratique qui deviendra bien vite le second Parti sur la scène algérienne. Benhamouda devait en prendre la direction, mais son attachement à une orientation démocratique et sociale de l'action de l'État n'arrangeait pas ses partenaires. En tout cas, Benhamouda vivant, la ligne du R.N.D et donc du Pouvoir aurait été autre que celle qui sera suivie par ses successeurs. De fait, en réitérant à chaque fois que l'occasion lui en était donnée sa demande d'une commission d'enquête sur la brûlante question du détournement des fonds publics, le chef de l'U.G.T.A avait gagné la sympathie des citoyens, mais devenait la cible des maffias politico-financières qui se disputaient et se disputent encore les lambeaux de l'Algérie. Hostile à la libéralisation sauvage de l'économie, le leader syndical contrecarrait les appétits de toute une faune de parasites qui s'appuyaient sur les réseaux clientélistes doublant les structures de l'État pour s'accaparer les rentes. Sa liquidation levait une sérieuse hypothèque sur la tête des voleurs de deniers publics et supprimait un frein à la mise en œuvre des orientations du F.M.I. Personne ne semblait désormais pouvoir arrêter le bulldozer du libéralisme sauvage. Même ceux de ses collègues « syndicalistes » et personnalités démocrates qui l'encensaient en public, passaient leur temps à le démolir en coulisses. Le point de vue de ces messieurs est que l'U.G.T.A ne devrait pas "faire de la politique". Au moment où les luttes pour la reconfiguration du lien social et notamment du rapport salarial atteignaient leur paroxysme et révélaient leur nature systémique, ils demandaient à l'U.G.T.A de se cantonner dans la gestion des effets de choix politiques désastreux pour les salariés et le pays! La mort de Benhamouda a eu pour conséquence immédiate un infléchissement de la ligne de la centrale syndicale vers plus de "neutralité" politique. Prise en main par des « faillots » au passé plus que douteux, l’organisation syndical devenait désormais un animal docile obéissant au doigt et à l’œil à la voix de son maître. Pourtant, encore aujourd’hui le spectre de Benhamouda continue de hanter les couloirs de la Maison du Peuple. Il observe les nouveaux dirigeants du syndicat s’enfoncer chaque jour un peu plus dans la veulerie. Avec leur complicité, le démantèlement du secteur public n’a respecté ni les lois du pays ni les accords passés entre le gouvernement et la Centrale des travailleurs. Les lamentations publiques de ces syndicalistes indignes cachent mal leur compromission et rend encore plus actuelles la posture et l'action de Benhamouda. Aujourd’hui plus que jamais, les travailleurs et l'équilibre de la société algérienne ont besoin d'un syndicat des salariés puissant et indépendant ; par son attachement aux principes, par sa perspicacité à saisir le nouveau dans le contexte historique, par sa capacité hors pair d'entraînement des travailleurs, Benhamouda Abdelhak, tué d’avoir aimé l’Algérie, constitue une référence indélébile pour les travailleurs algériens et tous les patriotes de ce pays. Ramdane HAKEM

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