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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 17:34

Le docteur TIMSIT (petite flamme en amazigh) nous a quittés dans la nuit du 1er au 2 août 2002. Le « médecin des pauvres » était des premiers (sinon le premier) artificiers de la Zone autonome d’Alger, et un des acteurs clé de la fameuse Bataille. Son engagement pour l’Algérie, il l’a puisé, très tôt, dans la détresse des "aoulads", les enfants perdus de la Casbah; en particulier ceux, mendiants grelottants de la rue Randon, de la rue du Lézard où il était né, ces invisibles de la société coloniale, qu’il côtoyait sur le chemin de l'école.  La détresse insondable de leur condition imprégna l’innocence enfantine de ce juif d’Alger, profondément marqué par l’Holocauste, et y cultiva une indignation absolue. Et alors que la poliomyélite handicapait sa jambe, et pendant qu’il pouvait prétendre à la réussite sociale comme médecin, il mit sa vie et ses compétences au service de l'indépendance algérienne. Totalement, sans retenue. Qui peut mieux faire aujourd'hui?  

Écoutons ce fondateur de l’Algérie contemporaine nous parler  de son engagement et de celui des hommes et des femmes de sa génération.

 

Les "carnets de prison" de Daniel Timsit ont été édités, début 2002, chez Flammarion (Paris) sous le titre "Récits de la longue patience". 460 pages pouvant se lire d'une traite, comme un roman, sinon se déguster en poignants ou savoureux "morceaux choisis". Issue d'une féconde rencontre entre des moments exceptionnels et un esprit pointu, l'œuvre est à la fois document historique, traité de la sagesse et création littéraire d'une grande facture.

Daniel TIMSIT fait revivre sous nos yeux des martyrs de l'indépendance algérienne; certains seront, après 1962, érigés en monuments, d'autres furent plongés dans l'oubli :

 

" Hassiba ben Bouali était notre agent de liaison, elle transportait les explosifs que nous fabriquions. C'était une toute jeune lycéenne de dix-sept ans, très belle, de grande éducation, raffinée. Tous nos rapports étaient empreints de délicatesse. J'étais hébergé chez la mère d'un militant qui me traitait comme son fils. Hassiba m'avait offert un superbe exemplaire des Mille et une nuits. C'était le sien depuis la petite enfance, m'avait-elle dit, et elle avait ajouté : "Cela t'aidera à passer les nuits.""p18

 

"Maurice Audin, dès les premiers jours j'ai vu que c'était un ange - un regard et un front d'intelligence, une bouche et un sourire d'enfant - un ange. Etranglé lors d'un interrogatoire - va poursuivre quelque chose après ça. Les plus hautes ambitions sont des jouets d'enfants en face de ces stupéfiantes souffrances. Il n'y a pas de mot ! Même les meilleurs ne disent rien, ne peuvent rien en dire."p206

Paul Caballero : " a une vue fine faite d'observations précises, pratiques et d'expériences personnelles. Les qualités premières d'un vrai dirigeant ouvrier, il les a. Il est optimiste, il s'explique simplement, sans volubilité ni éclats de voix et quand il parle cela réconforte. Il me dit : "C'est demain qu'il faudra se serrer les coudes, parce qu'on marche vers un compromis, lequel, je n'en sais rien, certainement favorable au peuple, mais après ils mettront le paquet et ça sera dur."p423

 

Il nous fait pénétrer au cœur de la machine répressive coloniale, dans l'horrible atmosphère ayant marqué la seconde moitié des années cinquante :

" Je suis resté huit jours au commissariat central. Avec stupeur, j'ai découvert la férocité, l'acharnement. (…) Deux jours et trois nuits debout, bras étendus, sans boire ni manger, battu en permanence par les policiers qui se relayaient. Insultes qui blessent peut-être plus encore que les coups. Simulacres d'exécution, menaces sur la famille. Et ce questionnement incessant, le martèlement de questions répétitives jusqu'au délire, qui embrume."p20

 

Après l'enfer de la "détention préventive", le transfert à la prison d'El-Harrach a été ressenti comme une délivrance. Daniel Timsit devient matricule 6024 :

" Je me voyais mort, et je l'avais accepté, considérant cette mort comme une conséquence inéluctable de mon engagement.

 

Je me retrouvais vivant.

Délivré de la police, de la peur de la torture, et de parler. Je ressuscitais, choqué mais vivant. Etonné d'être vivant, je n'osais pas m'avouer que j'allais encore vivre. Je me retrouvais vivant, recroquevillé sur mes secrets. Deux misérables secrets, l'épicerie de la rue Médée et…aujourd'hui encore je ne veux pas savoir que je savais…je les avais refoulés au plus profond, jour après jour, heure après heure, m'efforçant de penser, de me convaincre que je ne savais pas où Mourad pouvait se cacher. J'étais l'impasse aveugle" p27

L'univers carcéral, d'El-Harrach à Lambèse, des Petites Baumettes à la prison d'Angers, n'étaient pourtant pas une sinécure :

 

"En dedans, eau courante, le fil des images et des idées se dévide irisé de soleil. Trente pas, trente pas, pas plus. Sinon ce sont les latrines avec des crottes séchées et la mare d'urine et d'eau croupie où viennent boire les mouches dans l'angle du mur et des latrines."p109

"Le chef, plein de morgue des médiocres, tyranneau infatué et tortueux qui joue au haut personnage. Il est de la famille des Gabert, le sous-directeur de Lambèse. Il a le menton fuyant, le propos pauvre, stéréotypé. Les cheveux noirs qui autrefois devaient être plantés bas, repoussés par la calvitie sur le haut de la tête découvrent un front fuyant lui aussi, luisant. Il marche les mains dans les poches de la veste, les pouces dehors, la taille cambrée, grossier dans ses rapports avec les gens, arrogant avec les détenus."p182

 

"Les livres morts sur la planchette, le sac qui sert de tabouret, la paillasse qui se vide et vomit sa paille bilieuse, le coin verdâtre où trône souverain le trou des waters que rien ne cache, où l'on chie avec soi-même en vis-à-vis."p161

"J'ai maigri, perdu ces pauvres kilos rattrapés sur Lambèse, perdu cette tranquillité qui au moins n'était pas la souffrance, la tension, l'insécurité. La barbe envahit mes joues creuses, mon crâne se charge de pellicules mais perd ses cheveux, je deviens chauve mais pas un chauve de charme (essayer l'ail?)….

 

Mon cœur bat comme un oiseau effrayé. Les tendons de mes mains, des bras, du cou saillent sous une peau grisâtre, terne, très mince. Les bruits de guichets claqués, de verrous poussés, de clefs qui grincent, retentissent douloureusement dans ma tête creuse. Au moindre bruit, un gong aigu, métallique, strident, fait crisser mes nerfs tendus et enroulés à la base du crâne, à la cheville crispée et crochue des doigts et des ongles."p.180

En compagnie de l'auteur, nous faisons la connaissance d'hommes ordinaires qui sont faits d'une étoffe à part. Divers par la religion, la région d'origine, la situation sociale, ils ont cultivé le rêve de libérer l'Algérie et pour certains d'entre-eux (dont Daniel), l'humanité entière. Ce sont eux qui, par leur souffrance, ont écrit l'Histoire collective :

 

"Ne sommes-nous pas à l'aube d'une ère absolument nouvelle? La société nouvelle n'engendre-t-elle pas un nouveau "miracle grec" (après bien des efforts, des tentatives, des maladresses) plus surprenant encore, révolutionnant qualitativement et notre pratique et notre connaissance de l'univers (il n'est pas interdit de croire que des œuvres humaines, des valeurs nouvellement créées, peuvent surgir les forces fécondantes de la pensée) et que l'affectivité, par un détour imprévisible jusqu'alors, féconde la pensée pour la hisser à un niveau digne de l'Homme nouveau. Homme majeur qui affrontera un univers alors brusquement etlargement illuminé, sorti des brumes de nos croyances préhistoriques grâce à cette pensée nouvelle."p125

Même emprisonnés, ces hommes continuaient de préparer l'avenir. Leur soif de culture et de connaissance fit de l'enseignement une institution qui, dans les pénitenciers, façonnera bon nombre des futurs cadres de l'Algérie :

 

"Dans la cour, ma classe élémentaire. Je reste désarmé devant cette bonne volonté et ces visages ouverts qui attendent de moi un mieux comprendre, que je leur rende l'étude plus facile. Me sens obligé de travailler, de les aider, mais quelle patience! Cette pression des visages. Les élèves seuls me rendent ce cours idiot supportable et j'ai l'impression qu'un halo de lumière vient effleurer ce demi-cercle de visages attentifs. Lumière qu'ils créent, lumière qui se dégage de toute source vraiment humaine. Cette timidité, émouvante parce qu'ils sont honteux de leur ignorance, aspiration à comprendre, à apprendre."p88-89

Evoquons ici, non seulement Ali Zamoum, l'ami de toujours, Abdelhamid Benzine et autres personnalités connues, mais également, Souïah Lahouari :

 

" Je me souviens seulement que c'était une belle matinée d'hiver dans les Aurès. Soleil et ciel très haut, bleu profond, voûte sidérale de lumière bleue. Nous étions enchaînés l'un à l'autre, fraternels, heureux de cette journée éboulissante."P155

Le vieux Lounès : "Il faudrait des pages pour transcrire la chair souffrante de sa vie (et ça se serait de l'art). Je lui dis : "Un jour tu me raconteras tout ce que tu peux raconter et j'écrirai un livre pour que les jeunes apprennent ce que leurs pères ont souffert pour eux et pour le pays. Et pour que le monde connaisse la valeur des humbles militants du peuple, la valeur du peuple algérien." Il était heureux, il m'a dit : "Zamoum aussi m'a demandé cela"."p310-311

 

"Chaouchi ne reçoit plus d'argent. Sa femme vit maintenant dans un village regroupé au pied du camp militaire. Elle ne peut lui envoyer de mandat. Les autorités l'interdisent. Il n'ose se plaindre ni au directeur ni à l'assistante parce que cela retomberait sur sa femme et les petits. Il ne reste que des femmes et des enfants au village. Chaouchi souffre encore de Lambèse."p194

Ou encore : "Je me souviens de Si Moh Touil, à Lambèse. Ce matin glacé d'hiver. Nous étions dans la même section, la section I du bâtiment des isolés de la cour 1. Les perpétuités. Nous sortions ensemble. Et comme j'étais nouveau et encore déprimé par la réception du convoi, il me prenait sous son aile discrètement. Il m'avait dit : "Daniel, on prendra le café ensemble", et chaque matin, des matins glacés d'hiver, nous nous dirigions vers un banc, toujours le même, pour nous réchauffer dans la cour déserte."p403

 

Ses compagnons de souffrance et d'espoir sont de fait innombrables…l'auteur, subjugué, comprit que l'Histoire n'est autre qu'une synthèse, toujours à faire, de leurs multiples histoires singulières s'élevant à la dimension collective :

"Au retour, revoir tous les amis que j'ai connus en prison, et faire avec leurs vies passées, la révolution présente et future, une compréhension du monde. Une somme (…) "La ligne de vérité" du pays, du monde moderne, où les travailleurs ouvrent leur sépulcre (tel Lazar ressuscité) et découvrent la notion d'humanité, créent un homme d'un type nouveau, sensibilisé par ses souffrances, haussé démesurément par son aspiration à la dignité. Un homme à la grandeur d'homme.

 

Il faudrait revoir, de Barberousse : Bosli, Hadj Ali, Kasbadji, Baptiste Pastor, Faudji et aussi Reynaud père et fils, Smadja, Paco, Dulac de Maison-Carrée, Zamoum, Dadah, Mokhtar, Zoubir, Medjkane, Si Moh Touil de Lambèse, Driss, Si Moh, Si Saïd l'Oranais, Missoum, Benzine, Etienne, Georges, Azzouz, Larbi, Mahmoud, Benia, Targa, Ben Chergui, Hamoudi de Khenchela, Arifi,, Abed Saïd, Kada Akkouche de Souguer, Boualem Moussaoui, Ben Saïd de Bône, Hachich de Constantine, Mami "le Parisien", Arbaoui, Terek, Arfaoui d'Oued Zenati, Abder de Bougie, Salim Mohammed, Boualem, docker d'Oran, Foudil, Smaïl, Belaïd de Boufarik, Si Djelloul des Petites Baumettes, Fetah, Rezki, Ben Akli, Chaouchi, Khadraoui, Dahaba de Sétif, Drafli, Fizi, Souïah, Siouani, Briki Yahia, Khoudi Saïd…

Il faudra un jour que je dresse la liste de tous ces copains, par région, à revoir si Dieu me prête vie."p261 - 262

 

Mais tout n'était pas rose, côté "révolution" : les étroitesses qui amputèrent la synthèse post-coloniale de sa diversité démocratique et sociale, étaient déjà là :

"Quelle surprise, quel bouleversement ! En revenant d'un cours, je rencontre Jacques Salort qui arrive du Puy où il est resté vingt-deux mois isolé, seul en cellule, sortant seul en cour, en représailles d'un mouvement à la prison de Riom. Il lui aura fallu une grève de la faim de neuf jours pour obtenir enfin son transfert."p290

 

"Après trois grèves de la faim pour rejoindre ses frères Algériens, le directeur des Grandes Baumettes lui annonce qu'il ne peut le recevoir par suite de l'opposition et de l'hostilité de l'organisation FLN des Grandes Baumettes qui déclare qu'"ils ne garantiraient pas sa vie aux Grandes Baumettes"."p291

"La déclaration FLN au congrès yougoslave m'a contrarié, pas tant par son contenu que par son ton. Je devine l'anti-communisme sournois et prétentieux, le caractère haineux, chauvin qui perce malgré les précautions. Je suis envahi de pensées mauvaises et mesquines. "Je croupis en prison et le délégué FLN se balade de congrès en congrès, ex-ministre, ce garçon superficiel aux conceptions floues, infatué sans qualités réelles et solides" "p223-224

 

A Angers : "La détention se fractionne en clans et sous-clans divers suivant les appartenances régionales, sociales, culturelles. La belle cohésion des gourbis solidaires se délite dans une atmosphère de méfiance réciproque et parfois d'hostilité, au point que certains souhaitent revenir à la fermeture des portes des cellules. C'est dans cette prison où nous sommes les plus libres que nous sommes les plus malheureux."p464

A vivre à la lisière de la vie et de la mort, l'auteur voit monter en lui les ultimes questions, il les transcrit sur ses carnets. Au-delà de leur importance pour la mémoire collective, les Récits de la longue patience sont parsemés d'émouvants concentrés de sagesse humaniste:

 

"Drôle de vie ! Equation où l'on cherche l'inconnue sans jamais tenir compte du deuxième membre : le trou, le néant, la mort…à moins que ce ne soit cela l'inconnu."p96

"Personne n'ose approcher trop près du soleil. Oserais-je vivre et voir à la lumière éblouissante (quelquefois aveuglante) de la vérité ? Vérité des êtres, des attitudes, des comportements. Vérité sur soi-même, toujours cruelle et brûlante. Je défie quelqu'un de la supporter constamment. Tout au plus l'approchons-nous au cours de brefs éclairs, puis nous fuyons, effrayés ou démontés ou étonnés. Nous fuyons dans les refuges des clichés, des interprétations, des mensonges sur soi et sur les autres (autre forme de mensonge sur soi)."p130

 

"Nous marchons à tâtons sans savoir où ni vers où, aveugles aveuglés, flot d'hommes qui s'écoule par les routes des siècles, se poussant l'un l'autre, s'étreignant, se repoussant, s'épaulant, s'écrasant l'un l'autre en un mouvement confus. Un flot immense roulant du fond des âges, fleuve géologique où l'eau pure et chantante des torrents et des sources antiques charrie maintenant le lourd limon humain, l'humus qui sent fort toutes les odeurs humaines, la glaise féconde, l'argile des potiers et des bâtisseurs, des sculpteurs et des prométhéens. O fleuve vers quelle mer te diriges-tu en ton lent cheminement d'aveugle? Vers quel océan nous perdrons-nous? Sur quel continent aborderons-nous, roulés de vagues en vagues jusqu'au bout, à l'extrême bout pointu des âges ?" p432

"Quand tu seras arrivé à conquérir le don du silence, tu pourras entreprendre et réussir n'importe quoi. Se maîtriser et non s'éparpiller. Ecris au lieu de parler et si tu ne le peux, regarde au lieu de jacasser. Le Silence et le Travail te guériront de tout, te rendront maître de tout. Sans eux, tu n'arriveras à rien." p138

 

L'homme s'y dévoile dans son entièreté, dans ses rêves et ses doutes, ses contradictions, ses attaches personnelles, sa proximité de la maladie :

Transcendance : " Si j'avais une bible ! Cette voix du fond des temps rassure et console parce qu'elle vient de si loin. Un conte pour grands enfants, si ancien qu'il berce et calme comme une musique. Poussière des temps, c'est la mort et les rêves et les cris et les pleurs familiers des hommes. Tout est tellement semblable depuis tant de temps que plus rien n'a d'importance, et la vague lourde au cœur s'apaise."p195

 

Maladie : "je suis entré sous les couvertures en gémissant. De boire un peu de bouillon chaud m'a soulagé et réchauffé, la senteur d'herbes m'a réconforté, et j'ai ragé tout haut sur cette "putain de vie" et cette maîtresse jalouse qui ne me quitte jamais - ma souffrance qui ne me laisse jamais en repos. Cette maladie passionnée qui me dévore l'avenir ne m'a laissé aucun passé et tyrannise mon présent" p411

Famille : "Comme cette maladie serait douce avec la famille autour. Cette sécurité de la famille, origine, aspirations et but, sphère qui nous enveloppe et nous dérobe à la nuit et aux tourments."p392

 

Rêver d'amour : " Puis je me retrouvais avec Louise : je sentais que je l'aimais, et elle aussi m'aimait - là encore nous étions jeunes, dix-huit ans, elle me conduisait à travers des roches blanches, comme celles que je vois par la fenêtre, puis nous nous enfoncions dans un défilé. J'étais hésitant, je crois que je la raisonnais. A un moment, elle me prit la main et me dit : "Viens". Elle souriait et priait du regard."p268

Le Journal de prison de Daniel Timsit est enfin une grande réussite littéraire. L'auteur y fait montre d'un lyrisme étrangement comparable à celui de KatebYacine, d'un sens de la métaphore qui rappelle Vladimir Nabokov, ou encore d'une maîtrise de la description digne du Nouveau Roman. A consommer sans modération :

 

"Les corps moutonnent comme des vagues sous la nuit, océan souterrain d'âmes captives, mer jamais apaisée, rumeur qui sourd de très loin, et les fonds affleurent sous les eaux obscures des visages fermés par la nuit. Fond que nul ne visite, fond transfiguré par les lumières du jour, fond dissimulé sous les mille facettes brillantes que fait danser le soleil en écume sur la vague. Fonds que même la vague ignore, distraite par ses jeux et ses chants et ses exploits et ses cris et ses rires, ses fantaisies, ses tourments, ses passions. Hauts fonds qui surgissent la nuit et s'imposent de toute la force de leur dangereuse vérité comme le rocher dressé au sein de la mer immense."p137

" L'art nous fait goûter la sève qui sourd sous la carcasse, c'est l'étoile qui illumine la nuit d'autant plus merveilleuse qu'elle est lointaine, fragile et qu'elle lutte, lutte désespérément contre l'étreinte de la nuit obscure. C'est le mage qui guérit, ouvre nos yeux d'aveugles à la clarté du monde. "Vous avez des yeux et vous ne voyez pas…" Le mage qui transforme la statue en homme vivant, la machinerie des sens en chair et lumière et chant d'homme. L'art, c'est la révélation durement conquise par un effort perpétuel."p145

 

"Un chaud soleil d'automne engourdit corps et âme. A côté de moi, prière nostalgique et mystérieuse psalmodie du Coran récité à voix basse, prière."p94

"J'ai les doigts paresseux malgré (ou à cause de) la pensée vive qui décharge le soir comme une pile ce qu'elle a emmagasiné dans la journée."p129

 

"Le printemps revient. Souffle doux du vent, doux comme une respiration de jeune fille, à peine frais. Cigognes revenues, toujours aussi flegmatiques, indifférentes aux agitations et préoccupations de ceux d'en bas. Elles poursuivent leurs affaires de cigognes, calmement, comme de sages, trop sages mères de famille. Rien ne les surprend, tout leur semble simple, habituel et familier."p134

"Je rêve d'être étendu nu, auprès d'une femme nue, tranquilles et sains comme deux animaux et la mer à nos pieds, et la chaleur laiteuse des nuits de lune l'été."p148

 

"Je me sens sur un radeau, doucement bercé sous les étoiles, nu, débarrassé de tout mensonge et s'il me prenait de me mêler aux flots ils m'accueilleraient comme un des leurs. Et si je levais la tête pour rejoindre le ciel, les étoiles tout naturellement se refléteraient dans mes pupilles parce que ce soir je suis rentré au sein de ma mère aussi pur et nu que lors de ma naissance, et je sens battre en moi le rythme merveilleux du monde."p384

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Algérie en Questions - dans Histoire
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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 20:08

Ma mère, mon origine et ma ligne de crête. Paysanne analphabète, une des fondatrices de l'Algérie; dans nos montagnes de Kabylie, elle inventa un système à base de pièces de roseaux pour distribuer les courriers de l'ALN à plus de 10 villages. Ainsi naquit notre libération. Je demande à mes camarades et amis d'avoir une pensée pour elle qui doit nous quitter.

Ses yeux noirs et pétillants illuminent son visage creusé de rides. La fierté avec laquelle elle évoque son engagement dans le combat pour l’indépendance ne laisse rien deviner des souffrances et des humiliations passées. Fatima Hakem n’avait pas trente ans, et trois jeunes enfants, lorsqu’elle décide, contre l’avis de son mari, de prendre sa part, comme d’autres membres de sa famille, à la lutte de libération nationale. Cette paysanne kabyle est devenue, dès 1957, agent de liaison du FLN. Illettrée, elle avait alors imaginé un alphabet de signes pour se souvenir des destinataires des messages qu’elle transportait. La maison familiale, isolée, à la sortie du village de Mechtras, au pied du Djurdjura, servait souvent de refuge aux maquisards venus se ravitailler.

De la colonisation, Fatima conserve le souvenir d’un système fondé sur l’injustice. Elle évoque la spoliation des terres et la grande misère des indigènes. « Nous étions sous les pieds des colons, raconte-t-elle. Nous avions beau travailler, il nous était impossible d’améliorer notre condition. Tout était pour les colons, nous, nous n’avions rien, nous étions déconsidérés. » À regret, elle explique que les portes de l’école restaient fermées aux enfants de sa condition. « L’éducation était réservée aux enfants des caïds, des gardes champêtres, de ceux qui étaient proches des autorités coloniales », se remémore-t-elle. Mais les pires souvenirs restent ceux de la guerre : les coups des soldats, le bruit des rangers sur la porte de la maison, en pleine nuit, et la maisonnée terrorisée, les arrestations, la torture subie par son père et son frère, la peur de chaque instant. « J’en veux encore aujourd’hui, non pas au peuple français, mais à l’armée française », confie-t-elle. La vieille femme évoque émue les pères blancs des Ouadhias. « Eux ne nous ont pas fait de mal. Ils nous soignaient, éduquaient les enfants, se souvient-elle. Quand la répression s’est abattue sur la population, - pendant la guerre, il était courant que des hommes aillent se réfugier chez les pères blancs, qui les cachaient ou les protégeaient des soldats. »

À soixante-dix-neuf ans, Fatima ne regrette rien de son engagement. « Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seule seconde », assure-t-elle. Malgré l’amertume des promesses non tenues de l’indépendance, surtout dans cette Kabylie où la révolte du « printemps noir », réprimée dans le sang, reste prégnante. « Nous allons d’échec en échec depuis l’indépendance, et le FLN porte une lourde responsabilité », accuse-t-elle, rappelant les purges qui ont ensanglanté la lutte de libération nationale et les assassinats de Krim Belkacem et d’Abane Ramdane « Des hommes de valeur ont été éliminés, l’Algérie en paie encore le prix. Il est temps de le reconnaître. » Autre regret de cette grand-mère qui met un point d’honneur à transmettre ses souvenirs à ses petits-enfants : le manque de reconnaissance vis-à-vis du combat des femmes pendant la guerre - d’indépendance. « Nous nous sommes battues, nous avons joué un rôle déterminant. Pourtant, à l’indépendance, on n’a pas reconnu nos droits. Et aujourd’hui encore, il n’y a pas d’égalité entre les hommes et les femmes. »

Rosa Moussaoui

Sources : Kabyle.Com et l'Humanité

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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 18:38

Ali Zamoum nous a quitté le 27 août 2004, à deux mois du cinquantenaire du 1er Novembre 1954. Ses funerailles auront été empreintes d'une signification particulière, tout comme avait été exceptionnelle sa vie.

Il y avait bien sûr les artistes, les jeunes, les anonymes,  les gens du peuple venus si nombreux témoigner de leur considèration pour Da Ali, l’ami des pauvres. Comme de normal, l'on trouvait également ses compagnons de toujours, Mohand Saïd Mazouzi, Meziane Louanchi, Samir Imalayen…ou encore les anciens de Debza; tous étaient là pour vivre la grande séparation. Un observateur averti n'aura toutefois pas manqué d'être interpellé par un autre fait : que ce soit à la levée du corps à l’hôpital Paul Brousse (Paris), ou lors de son enterrement au carré des martyrs de Tizi-n’Tleta, des personnalités d’horizons politiques tout à fait opposés se sont associées pour  rendre un hommage éclatant au dernier lion du Djurjura.

Quelle signification peut-on donner au fait que  Mohamed Harbi, l’irréductible opposant,  et Mohamed Ghoualmi, l’ambassadeur d’Algérie en France, se soient retrouvés autour du corps d’Ali Zamoum pour prononcer, à peu de choses près, les mêmes paroles ? Que nous dit la présence de Mustapha Bouhadef du FFS ou Ferhat M’henni de MAK dans le même rassemblement que Redha Malek et le Général Touati ? Qu’est-ce qui a fait se déplacer des personnalités aussi diverses que Aït Menguelet, Ben Mohamed, le professeur Abdelmoumène, Hachemi Cherif (lui-même grandement malade), Arezki Aït Ouazou et tant d’autres encore… ?

Un début de réponse à cette interrogation, nous pouvons le trouver dans l’allocution que Mohamed Harbi pronnonça à la morgue de Paul Brousse, avant le départ du corps pour l’aéroport et l’Algérie ; il avait dit : Ali Zamoum est un des fondateurs de l’Algérie, un fondateur de la république algérienne.

Quel bel hommage au jeune Kabyle qui porta sur son dos  la ronéo et le tract du 1er Novembre 1954 ! A l’un de ceux qui offrirent en sacrifice leur bien le plus précieux (la vie) pour que vive l’Algérie. A tous ceux qui, avec (avant) Ferhat Abbas dirent : « être ou ne pas être, vivre en peuple Algérien libre et indépendant ou rester une multitude d’esclaves, devant cette alternative notre choix est fait ! »

En cette veille du 1er Novembre nous voulons aller plus loin : si la disparition d’Ali Zamoum a suscité tant d’émotion, en particulier chez les jeunes et tous ceux que préoccupe le devenir de l’Algérie, c’est, nous semble-t-il, pour ce qu’il représente aujourd’hui encore comme attitude face aux grandes difficultés qu’affronte  le pays.

L’assistance aux enfants abandonnés à l’indépendance,  l’engagement conséquent en faveur de l’Autogestion,  le soutien à Kateb Yacine et l’Action Culturelle des Travailleurs, la redynamisation des Djma’a de villages, l’accompagnement du mouvement de la jeunesse de Kabylie après 1980, la fondation de l’association de bienfaisance « Tag’mats » en 1996 sont autant de témoignages éloquents sur le sens et la constance des valeurs pour lesquelles Ali Zamoum s’est engagé.

Par son action politique, culturelle et sociale, par sa manière de vivre au quotidien, Ali Zamoum a oeuvré, sa vie durant, à faire vivre des idéaux que nous nous permettons de regrouper en cinq grands axes :

• Un attachement intransigeant à l’Algérie, que rend bien l’expression de Mohamed Boudiaf : l’Algérie avant tout.

• Une vision de la nation d’où est bannie toute forme d’exclusion, qu’elle soit d’essence éthnique, religieuse, sexuelle ou régionaliste.

• Une exigence éthique permanente faite de primauté de l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel ou de clan, de refus de la corruption et de la compromision sous toutes leurs formes ; de solidarité avec les faibles et les opprimés, du culte de la vérité et rejet du mensonge, « même pour la bonne cause » ; de fidélité aux principes et aux engagements pris.

• La démocratie sociale comme projet de société susceptible de donner corps au rêve d’une Algérie d’où seront bannies la misère, l’injustice et l’inculture.

• L’action politique, mais également l’action culturelle, l’action sociale et l’exemplarité des comportements comme autant d’instruments que les militants de l’Algérie se doivent d’utiliser afin de réaliser le progrès pour tous.

Ces idéaux, à notre avis, sont en vérité la traduction pratique, en permanence actualisée, du projet de Novembre 1954 ; ce dernier, loin de s’éteindre à l’indépendance, continue d’alimenter de son humanisme vivant la marche de l’Algérie vers son destin. En ce sens, et Ali Zamoum le dit explicitement dans son livre « Tamurth Imazighen », il aura été un « survivant », sa mission était de transmettre aux générations nouvelles le message de Novembre. Ce qu’il fit.

Et c’est pour se réchauffer à ce rêve collectif que des hommes et des femmes de tous bords, mais qui ont l’Algérie au cœur, s’étaient retrouvés afin de rendre un vibrant hommage à celui qui demeura fidèle à une si admirable promesse.

Ramdane HAKEM

 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 15:50

Alors que des personnalités expriment publiquement leur inquiétude grandissante quand au devenir du pays, et que de plus en plus de jeunes, au Nord comme au Sud, à l’Est comme au l’Ouest du territoire national s’interrogent sur le sens même de leur appartenance à l’Algérie, je me suis amusé à creuser l’origine de ce vocable.

 Certes,  les racines de l'Algérie remontent fort loin dans l'histoire du Nord de l'Afrique :

" Les Berbères nous paraissent présents, dès la plus haute Antiquité, dans le pays où nous les trouvons aujourd'hui ; ils étaient alors connus sous les noms de Numides, Maures, Gétules et, plus globalement, Libyens. Ces populations étaient là avant les premiers intervenants historiques que furent les Phéniciens, fondateurs d'Utique, Lixus et Carthage."[1]

La constitution en nation spécifique des habitants du Maghreb central est toutefois très récente, et intimement liée aux bouleversements introduits par la colonisation française, à partir de 1830. On peut dire que l’Algérie n’existe vraiment comme nation spécifique qu’à compter de 1962, année de l’indépendance.

Jusqu'à la Première Guerre Mondiale (1914-1918), le terme d'Algérie, identifiant aujourd'hui la nation et l'Etat Algériens, n'avait pas de sens pour les "indigènes". Ou, s'il en avait un, ce sens était fort éloigné de celui que nous lui prêtons communément : il désignait les "Pieds Noirs", les Européens d'Algérie comme l’écrit Mohamed Harbi :

"Jusqu'à la fin du XIXème siècle, l'expression "peuple Algérien" désignait les Européens. (…) C'est plus particulièrement entre les deux guerres que le terme "Algériens" sera employé pour nommer ceux que le discours colonial définissait alors par leur confession (les Musulmans), leur langue (les Berbères, les Arabes) ou leur région (les Kabyles, les Mozabites, les Chaouia, etc)" [2]

Le discours colonial n'était pas le seul à identifier par ces différents termes les autochtones d'Algérie. Eux-même ne se désignaient pas autrement. Jusque dans les années 1930-40, l'idée nationale telle que nous la concevons aujourd'hui n'avait pas encore mûri dans les consciences :

"Il faut bien réaliser l'état d'inconscience dans lequel nous étions. Je crois que la majorité des gens qui habitaient l'Algérie - je ne dis pas les Algériens - étaient dans un état d'inconscience. Il y avait une minorité d'hommes politiques qui avaient conscience de ce qu'ils étaient, de ce qu'ils voulaient, mais la majorité des habitants, à mon avis, non. Et pour moi - si je dois retrouver un sentiment de mon enfance -, c'était l'évidence que je n'avais pas d'autre pays. Ce pays était tellement mien que je ne pouvais même pas m'imaginer dire que c'était le mien. Je n'en avais pas d'autre. Mon pays, c'était la place de la Lyre, c'était Alger."[3]      

C'est, paradoxalement, l'administration coloniale qui introduit l'usage des termes d'Algérie et Algériens à compter du  14 octobre 1839. A cette date, le Ministre de la Guerre - la France ayant délibérément violé le traité de paix signé avec l'Emir Abdelkader – avait décidé d'appeler Algérie les nouvelles conquêtes d'Afrique du Nord :

" Le pays occupé par les Français dans le Nord de l'Afrique sera, à l'avenir, désigné sous le nom d'Algérie. En conséquences, les dénominations d'ancienne Régence d'Alger et de possessions françaises dans le Nord de l'Afrique cesseront d'être employées dans les actes et les correspondances officielles" [4]

Les Français n'ont toutefois pas inventé le mot d’Algérie. L'Emir Abdelkader a parlé de "Watan el-Jazair" dans une (une seule !) de ses lettres aux juristes de Fès en 1836[5] . De même, et surtout, il y avait la Régence et la ville d'Alger, terme générique dont seront issus les mots d'Algérie et Algériens.

La Régence d'Alger, c'était ainsi que les Turcs (qui régnèrent sur la région de 1515 à 1830) appelaient les territoires, au centre de l'actuelle Algérie, passés sous leur domination. L'Est du pays était sous l'autorité du Bey de Constantine, tandis que l'Ouest était sous la domination du Bey du Titteri.  Ces différents Beyliks étaient, selon les époques, plus ou moins rattachés au Dey d'Alger, lui-même plus ou moins dépendant de la Sublime Porte.

Certains, à tord selon nous, ont trouvé dans ce règne Ottoman les origines de l'Etat Algérien[6]. Il reste que les Turcs n'ont, pas plus que les Français, inventé le terme d'Alger.

Alors d'où vient ce mot dont l'extension a donné Algérie et Algériens ?

La thèse d'une origine arabe est souvent citée par les historiens avant et après l'indépendance du pays.

Selon une première hypothèse, ce nom aurait été donné au VIIème siècle à toute la région du Maghreb par les Arabes conquérants, le terme se serait par la suite en quelque sorte restreint à la partie centrale de l'Afrique du Nord :

"Les Arabes, qui vinrent de l'est, baptisèrent Djezira el-Maghreb, " l'île de l'Occident ", tous les pays à l'ouest de l'Egypte et, plus proprement, Maghreb El-Aqça l'extrême occident du Maghreb."[7]

Une autre version  considère que le vocable  El-Djezaïr signifiant " îles " en arabe, a été donné à la ville qui porte le nom par Bologhin, Emir de la Dynastie des Ziride, en raison des nombreux îlots présents dans la baie :

"A l'époque romaine, cette cité s'appelait Icosium. Dans la seconde moitié du IXe siècle, le prince Ziride Bologuin lui a redonné vie. Il l'a baptisée El-Djezaïr, " Les Îles ",  à cause de 4 îlots rocheux situés à quelques encablures au large. Sur l'un de ces îlots, l'Espagnol Pedro Navarro a fait bâtir le fameux Penon, forteresse dont les canons pointent dangereusement sur les murs de la cité."[8]

Cette dernière citation introduit à une connaissance, nous semble-t-il, plus proche de la vérité. Effectivement, Alger a été construite par Bologhin ibn Ziri, Emir de la Dynastie Ziride qui régna au Maghreb central entre 973 et 1060, sur les ruines de l'ancienne Icosium, un parmi les nombreux comptoirs puniques[9] édifiés par Carthage sur la côte nord africaine.  Mais ce nom ne renvoie pas à un mot arabe signifiant "les îles".

Ziri Ibn Manad était le chef d'une tribu Çanhadja de Petite Kabylie qui sauva (en 944) le Calife Fatimide El-Mo'iz assiégé à Mahdia, au sud de l'actuelle Tunisie, par l'insurrection d'Abou Yazid, dit "l'homme à l'âne".  L’ambition du Calife shi'ite El-Mo'iz, originaire du Moyen-Orient, étant de règner sur l'ensemble du monde musulman à partir de la Mecque, il conquiert l'Egypte vers 970 et choisit de s'y installer. Bologhin ibn Ziri, fils de Menad et chef de guerre reconnu, est alors désigné comme Emir du Maghreb.  C'est lui qui fonda la ville d'Alger dont un quartier porte toujours le nom.               

Ziri est le patronyme de la Dynastie berbère de Kabylie qui édifia la ville d'Alger.      

Izzri signifie "la vue" en tamazight. L'on en a tiré Ziri (ou Ti  Ziri) pour le clair de lune (éthymologiquement "lumière d'étoiles") auquel les Kabyles confèrent un pouvoir occulte. Il est probable que la tribu des Ziri tira son nom d'une adoration de la "lumière d'étoile". Elle fonda Alger en tant que capitale de l'Afrique du Nord. Telle est l'origine amazigh du nom de l'Algérie.

Aît Menguellet avait un million de fois raison de chanter : A y arrac nnej El zzayer tamurt nnej.

Ramdane HAKEM

_______________________________________

[1] G. Camps : Les Berbères; Edisud, France, 1996, pages 11 et 12.

[2] Mohamed Harbi; Séminaire : "sociologie de l'Algérie contemporaine"; in Archives aquitaines de recherche sociale; Département de sociologie; Université Victor Segalen Bordeaux 2; n° spécial 1996-1997 p 48

[3] D. Timsit : Algérie, récit anachronique, Ed Bouchène 1998.

[4] P.Montagnon p157.

[5] Pierre Montagnon, op.cité  page 142.

[6] Il faut peut être leur rappeler, entre autres, qu'il était interdit à la milice turque de se mélanger aux autochtones. Les Kouloughlis, enfants nés des mélanges prohibés, n'avaient pas les privilèges de leurs pères turcs.

[7] C.A.Julien, Histoire de l'Afrique du Nord, Payot, 1994

[8] Pierre Montagnon, op.cité page 100.

[9] Carthage, fondée en 814 av. J.C. par les Phéniciens, est détruite par les Romains en 146 av. J.C.   Icosium, qui signifierait en Punique " Ile aux mouettes" daterait du 7ème siècle av. J.C.

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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 20:06

Hakim Arabdiou, dans cet article, évoque quelques uns des moments qui ont marqué la participation de notre camarade Lucette Hadj Ali à la libération nationale et au progrès social. Ce grand symbole de l’engagement de la femme Algérienne est peu connu des nouvelles générations, à cause de l’ostracisme des institutions officielles du pays envers les patriotes d’origine « européenne »,a fortiori quand ils sont communistes. Mais « ce n’est pas avec un tamis qu’on arrêtera la lumière du soleil », et Lucette (Safia) Hadj Ali restera pour toutes celles et tous ceux qui prendront les chemins rocailleux du militantisme progressiste, une des étoiles lumineuses indiquant avec constance la voie de la libération.
Ramdane HAKEM

Lucette Larribère Hadj Ali vient de publier aux éditions du Tell, à Blida, près d’Alger, un ouvrage intitulé, Itinéraire d’une militante algérienne : 1945-1962.

À l’issu de ses études d’Histoire et de géographie à l’université d’Alger, Mme Larribère Hadj Ali a travaillé, à partir de 1942, à l’Agence France-Presse, puis à partir de 1943, à Liberté, journal hebdomadaire, du PCA. C’est là, écrit-elle, qu’elle a appris les bases du métier, sous la houlette d’une journaliste de talent, Henriette Neveu, et qu’elle a commencé à découvrir les horreurs du système colonial, en Algérie.

Elle fut ensuite rédactrice en chef du journal mensuel de l’Union des femmes d’Algérie (U.F.A), première organisation féministe dans ce pays, créée en 1944, par le Parti communiste algérien. Elle intégrera rapidement la direction de cette organisation, où elle y approfondira sa prise de conscience politique. Alice Sportisse et Lise Oculi, les directrices successives de ce mensuel, ainsi que Gaby Gimenez-Bénichou, lui avaient longtemps servi d’exemples.

Elle se souvient aussi de la grave erreur commise par le PCA condamnant violemment les manifestants algériens du 8-Mai 1945, qui revendiquaient l’indépendance, et qui furent massacrés par milliers par les forces d’occupation françaises. Certes, le PCA s’était vite ressaisi. Mais le mal est fait. Il en a été de même de la sous-estimation pendant longtemps par son parti de la question de l’indépendance de l’Algérie.

Mais dès 1946, la ligne éditoriale du journal féministe a commencé à changer radicalement. Elle mettait désormais l’accent sur la dénonciation de la domination coloniale et la nécessité d’aller à la rencontre des femmes musulmanes dans leurs quartiers et leurs foyers pour être mieux à même de les sensibiliser et les mobiliser autour de leurs problèmes. Y avaient alors adhéré des Algériennes de souches telles que Baya Allaouchiche, devenue membre dirigeante de l’U.F.A et du Comité central du PCA, de l’ouvrière, Abassia Fodhil, de Attika Gadiri… aux côtés de leurs autres sœurs algériennes, Joséphine Carmona, Lydia Toru, Blanche Moine, et bien d’autres. Elle évoquera aussi dans son parcours militant Gilberte Salem (l’épouse d’Henry Alleg, de son vrai nom, Salem).

Toutes ces femmes communistes avaient rejoint tout naturellement le combat pour la libération de leur patrie ; elles n’en avaient pas d’autre. Nombre d’entre elles avaient été arrêtées, torturées et condamnées à de lourdes peines de prison, et souvent expulsées en Métropole. Certaines furent assassinées par les fascistes, de l’Organisation de l’armée secrète (O.A.S), comme le couple de communistes oranais, Abassia Fodhil et son mari, Mustapha.

Lucette Larribère Hadj Ali adhéra en août 1945 au PCA, et devint membre de son Comité central, en 1947.

Elle rejoignit, en 1952, Alger-républicain, où elle dirigea l’équipe de journalistes du jour, tandis qu’Henri Zanettacci, dirigeait l’équipe du soir, et son fils, Nicolas Zanettacci, menait les enquêtes économiques. Elle y retrouva Henry Alleg, et y rencontra directeur de la publication, Jacques Salort, l’administrateur, Boualem Khalfa, Isaac Nahori et un peu plus tard, Abdelhamid Benzine rédacteurs en chef, Abdelkader Choukal, le plus jeune journaliste, mort ensuite dans les maquis…

Avec le déclenchement de l’insurrection armée, les autorités coloniales avaient multiplié les mesures de censure d’Alger-républicain. Cependant, l’équipe du journal répliquait astucieusement, par la publication à la Une de chaque édition la phrase suivante : « Alger-républicain dit la vérité, mais ne peut pas dire toute la vérité ». Cette publication a fini par être interdite, en septembre 1955, presque en même temps que le PCA et les organisations liées à cette formation politique, dont l’U.F.A.

Notre militante plongea rapidement dans la clandestine, comme agent de liaison de Bachir Hadj Ali, membre de la direction du PCA et des CDL, direction composée également de Sadek Hadjerès et de Jacques Salort.

Bachir Hadj Ali avait été caché chez des chrétiens algériens, partisans de l’indépendance, en l’occurrence l’abbé Moreau et les prêtres de la Mission de France de l’Église de Hussein-dey, à Alger. Ces derniers l’avaient accueilli sur recommandation de Monseigneur le cardinal Duval, honni par les ultras de l’Algérie française. Ensuite, Bachir Hadj Ali et elle furent pendant une longue période cachés chez un autre chrétien progressiste, Pierre Mathieu.

Elyette Loup, agent de liaison de Sadek Hadjerès, avait été arrêtée, torturée à la villa Sésini, autre haut lieu de torture algérois, puis emprisonnée en métropole, où elle fut ensuite assignée à résidence. Elle revint clandestinement, en Algérie, avec l’aide du Parti communiste français, et reprit la lutte pour l’indépendance.

Robert Manaranche, le premier mari de Mme Larribère Hadj Ali, avait été arrêté en 1957, emprisonné pendant trois ans, puis expulsé vers la France. Paulette et Aline, soeurs de notre moudjahida, membre des réseaux du PCA ont également été arrêtées. Son père a vu sa clinique à Oran, plastiquée par l’OAS, mais celle-ci n’avait pas réussi à le tuer.

Par Hakim Arabdiou

 

 

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 23:50

Nadia rencontre Matoub Lounès au printemps 1997, alors qu’elle est étudiante en littérature française à l’université de Tizi-Ouzou. Ils se marient en octobre de la même année. Leur idyle prend fin sur un
chemin de Kabylie avec l’assassinat du chanteur, le 25 juin 1998. Installée en France depuis dix ans, Nadia est l’auteure de Pour l’amour d’un rebelle (Robert Laffont, 2000). Jeudi 13 juin 1998. Matoub Lounès est de retour à Taourirt-Moussa, son village natal de Grande Kabylie, après plusieurs semaines passées en France. À Paris, où il séjournait par intermittence au cours des cinq derniers mois, le chanteur mettait les dernières touches à son album, dont la sortie était prévue pour le mois de juillet. Matoub attend sa sortie avec impatience, mais aussi avec appréhension. Et pour cause ! Dans cet opus figure une chanson, « Dhagourou » (Trahison), d’une extrême virulence à l'égard des dirigeants politiques du pays. Pis, la musique n’est autre que la reprise de « Qassaman », l'hymne national algérien. Les rares personnes qui ont eu le privilège d'écouter la première maquette l'ont mis en garde contre les risques qu’il encourait en pastichant cet air. « Lounès était conscient du danger, raconte Nadia. N'empêche, il tenait absolument à ce qu'elle figure sur le disque. Il était même fier du texte et me disait : « Si ce n'est pas moi qui la chante, qui d'autre le fera ? C'est ma mission et ma responsabilité de dénoncer les abus de nos responsables, et c'est ce que mes fans attendent de moi. » Le 13 juin, donc, Matoub retrouve sa femme dans la grande maison qu'il a construite dans son village, sur les hauteurs de Kabylie. Nadia devait le rejoindre à Paris, mais faute d'un visa, elle a dû rester au « bled ». Les retrouvailles sont émouvantes, et le producteur de Matoub, Belaïd Izem, est invité à souper. Amis de longue date, Lounès et Belaïd palabrent toute la nuit sur le contenu de l'album et sa date de sortie. Matoub souhaite que son produit soit disponible le 5 juillet, jour de la célébration de l'indépendance de l'Algérie. « Cette date symbolique était importante pour lui. Il voulait frapper un grand coup, toucher les esprits, ébranler les consciences. Jamais, auparavant, un chanteur algérien n'avait osé toucher à l'hymne national. » Bien que Matoub Lounès traîne une réputation de rebelle, d'artiste engagé, de tête brûlée, il mesure les conséquences que pourrait avoir cette chanson sur son avenir artistique, voire même sur sa sécurité. Il prédisait les pires scénarios : « Cette fois-ci, je jouerai la belle. Ou ils me jetteront en prison, lui donnera, hélas , raison. En attendant, les jours s’égrènent tranquillement sur cette terre kabyle qu'il a tant chantée. Entre les balades en voiture, les déjeuners en ville et les longues discussions en tête-à-tête, le couple savoure des moments de complicité et de bonheur. La vie n’a pas été toujours facile pour Matoub. Il a d'abord été gravement blessé par les tirs d'un gendarme, le 9 octobre 1988. À la suite de quoi, il a dû subir dix-sept opérations. Puis, le 25 septembre 1994, il est enlevé par un Groupe islamique armé (GIA) et sequestré dans le maquis. Il est relâché le 10 octobre. C'est un profond traumatisme pour lui : il a vu la mort de trop près. S'il a réussi à sortir indemne de ces épreuves, elles n'en ont pas moins laissé des séquelles. « Il passait de l’euphorie à l’abattement, explique Nadia. Tantôt, il exprimait facilement ses souffrances et ses angoisses intérieures, tantôt il se refermait sur lui-même et devenait muet comme une carpe. Certaines nuits, il dormait comme un bébé. D’autres, il se réveillait brusquement en sursaut, pris d’une peur insondable. » Depuis son kidnapping, Matoub ne se séparait jamais de ses armes à feu. Il possédait deux fusils à pompe, une Kalachnikov, un pistolet et une grenade. Un petit arsenal de guerre. « Quand nous sortions, il avait toujours sa Kalachnikov à portée de main. » Il arrivait que des amis et des proches lui servent de gardes du corps. Mais, en ce mois de juin, le chanteur ne bénéficie d'aucune protection. Depuis son mariage avec Nadia, en octobre 1997, il a en effet demandé à ses protecteurs d'être moins présents, pour préserver son intimité. « De retour en Kabylie, Lounès est un homme heureux, confie Nadia, tellement heureux que, paradoxalement, son inspiration s'est tarie. Écorché vif, il ne pouvait écrire et composer que dans la souffrance. En ce début d'été 1998, il respirait le bonheur. Plus le temps passait, plus il reprenait goût à la vie. Lui, le timide, il lui arrivait même de danser sur une de ses chansons. Il fourmillait de projets. Agrandir la maison, construire un studio pour produire de jeunes artistes et, bien sûr, faire un enfant, il avait une telle soif de vivre. » Arrive ce funeste jeudi 25 juin. Ce jour là, Lounès est de mauvaise humeur. « Dès le réveil, il manifeste une angoisse inhabituelle. Pressent-il un malheur ? Je ne sais pas. Mais il prend sur lui, car nous devions nous rendre à Tizi-Ouzou pour déjeuner avec mes soeurs, Farida et Ouardia. » Malgré les menaces de mort que font planer sur lui les groupes terroristes qui infestent le maquis de Takhoukht, l'un des plus actifs de la région, Lounès emprunte un chemin de montagne, à bord de sa Mercedes noire, pour rejoindre le restaurant de l'hôtel Le Concorde. En dépit de son humeur maussade, il tente quand même d'être enjoué. À 12 h 50, Lounès, sa femme et ses deux belles-soeurs quittent le restaurant, après une dernière photo souvenir avec deux serveurs de l'établissement. Le soleil est au zénith, quand la voiture emprunte la route. La circulation est très fluide, en ce début de week-end caniculaire. Dans la voiture, la musique est à fond, et les quatre passagers reprennent à tue-tête « Qassaman », l'hymne national revisité par le chanteur. Nadia tient la Kalachnikov sur ses genoux. Il est 13 heures passées de quelques minutes, quand le drame survient. « Tout à coup, nous sommes secoués par un bruit très fort. Personne ne comprend ce qui se passe. Sous l'effet de la surprise, je laisse tomber l'arme. » Embusqués de part et d'autre de la route, derrière les talus, les tireurs font feu sur la voiture qui s'immobilise. Lounès tente de redémarrer, mais le moteur cale. Nadia lui tend alors le fusil mitrailleur. Lounès ordonne aux filles de baisser la tête, avant de riposter. Deux assaillants arrivent par derrière, et continuent de tirer. Lounès ouvre la portière, pose un pied à terre et fait feu sur eux. Le visage en sang, sa femme s'évanouit, la tête enfouie entre les deux sièges. Ses deux soeurs, assises à l'arrière, sont également blessées. Les assaillants continuent d'arroser la voiture de feux nourris. « La dernière image que j'ai de Lounès est celle où il recharge son fusil. Ensuite, je perds connaissance. » Une fois ses munitions épuisées, Lounès ripostera avec son pistolet, avant d'être touché mortellement. Les tireurs s'approchent du véhicule, extraient le chanteur, jettent son corps sur la chaussée, avant de l'achever à bout portant. « Quand j'ai repris connaissance, j'ai vu Lounès gisant par terre. Son visage ne portait pas de traces de blessure. Dans la mort, je dirais même qu'il avait l'air serein. » Matoub liquidé, les terroristes, qui s'exprimaient en arabe et en kabyle, s'approchent de sa femme. Couverte de sang, celle-ci fait la morte. L'un d'eux ouvre la portière droite, entreprend une fouille au corps et inspecte l'intérieur du véhicule, avant de lâcher une rafale qui déchire le bassin de la jeune femme. « Les terroristes ont agi à visage découvert. Ils avaient une mission : assassiner Matoub Lounès et son épouse. Mes deux soeurs ont été épargnées, peut-être parce qu'elles ne faisaient pas partie du contrat. En quittant les lieux de la tuerie, les assassins se sont retournés sur le véhicule pour crier “Allah Akbar” (Dieu est grand), avant de disparaître. Dix ans après ce drame, j'attends toujours que l'on fasse la lumière sur l'assassinat de mon mari. »

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19 avril 2011 2 19 /04 /avril /2011 07:00

Je crois que personne, à ce jour, n'a fait le récit de la répression qui avait frappé la nuit du 19 au 20 avril 1980, la région de Tizi-ouzou.  Voici ce qui s’était passé au campus de Hasnaoua.

Le comité de coordination du centre universitaire s'était réuni toute la nuit. Nous nous sommes séparés entre deux et trois heures du matin. Je me suis rendu dans ma chambre du bâtiment G, réservé aux salariés,  où se trouvaient déjà deux camarades, dont Aziz Tari. Je dormais quand la porte d'entrée s’ouvrit brusquement dans un bruit effroyable.

Je me souviens qu’Aziz avait dit « Ramdane, qu'est-ce qui se passe? »

Des hommes encagoulés, en tenue « cosmonautes » se ruaient sur nous. Je reçu un grand coup sur la tête, le sang gicla sur le mur. Je vécu le reste des événements comme dans un rêve : je voyais ce qui se passait mais c’était comme si j’en étais spectateur. Je n'avais plus revu Aziz jusqu'à notre première visite à Berrouaghia.

Les encagoulés qui attaquaient les chambres et ceux qui se trouvaient dans les couloirs nous contraignaient à sortir du bâtiment, mais d’autres qui se trouvaient à l’entrée nous empêchaient de sortir. Toujours sous les coups nous fumes rassemblés à l'entrée du bâtiment. Nous nous bousculions pour nous rapprocher du mur et mettre le plus de distance entre nous et les coups qui pleuvaient. À un moment j’ai regardé celui avec qui je me bousculais, c’était mon ami Boudjema Houfel. Quelle absurdité !

À l’extérieur nous étions encerclés par deux rangées au moins de militaires. Un étudiant a tenté de fuir, un militaire lui lança quelque chose entre les jambes et il tomba. Ils se ruèrent sur lui et le ramenèrent avec de grands coups dans le groupe.

On nous rassembla sur le talus situé face à la bibliothèque et au rectorat. Il y avait des tas de fumier déposés là avant l’occupation pour une plantation d’arbres, en vue d’une visite (finalement reportée) du Président Chadli à Tizi-ouzou.

Là, des militaires situés en haut du talus nous tapaient pour nous contraindre à descendre, et d’autres positionnés en bas, nous obligeaient à remonter. Nous n'avions pas le droit de nous tenir debout, nous devions rester courbés sur le fumier. La vague (comprenant entre 100 et 200 étudiants et salariés) montaient et descendait puis remontait et ainsi de suite. Nous étions, pour beaucoup d'entre nous, couverts de sang, n'avions pas mis de chaussures, une grande partie était torse nu.

Au bout d’un temps interminable, toujours sous les coups, on nous fit entrer en rang par l’arrière dans le bâtiment face à la bibliothèque. Il y avait des « civils », en fait des policiers qui remplissaient un formulaire d'identification pour chacun de nous. Trois escogriffes me prirent par le bras et me firent monter l’escalier jusqu’au premier palier. Là ils se mirent à taper. Je me souviens qu’ils me demandaient tout le temps en arabe : « qu’a dit Chadli dans son discours ? » A ce jour je ne sais pas ce qu’a dit Chadli dans son discours.  Ils me frappèrent jusqu’à ce que je tombe et m’évanouisse. Ils me donnèrent des coups de pied pour me réveiller puis me firent rejoindre la file qui sortait du bâtiment. Si mes souvenirs sont bons, les policiers qui nous prirent en charge alors ne nous ont plus frappés.

Ils nous firent monter dans des bus ramenés pour l’occasion, disant que nous allions être transférés au Sahara, que nous serions fusillés… Nous étions abattus. Les bus démarraient quand le courage nous revint et nous commençâmes à crier des slogans. Remontant la côte qui mène vers le stade et la ville nous rencontrâmes les femmes de ménage venue comme à l'accoutumée effectuer leur travail. Elles comprirent immédiatement ce qui se passait et se mirent à pousser des youyous pour nous soutenir.

Nous fûmes transportés à l'hôpital où nous reçûmes les premiers soins par un personnel compatissant. Ma blessure à la tête fut cousue avec du fil, on me mit un bandage autour de la main, on me donna un cachet d'aspirine...et un lit mobile pour me reposer au milieu du couloir. J’avais une douleur aux côtes qui resta plus d’une année après.

Bientôt la population de la ville commença d'affluer vers l'hôpital. Après conciliabules, les « décideurs » choisirent de se débarrasser de nous au plus vite, avant que les « émeutiers » n'envahissent l'établissement. Ils nous remirent dans les bus, sans que nous sachions où ils nous emmenaient. En fait, ils nous renvoyaient dans nos villages.

Avec les salariés et étudiants du bus où je me trouvais, nous fûmes déposés à Boghni et dûmes rentrer à pied chez nous. Arrivé à Mechtras je n'avais pas besoin d'expliquer quoi que ce soit aux jeunes et aux moins jeunes. Spontanément, ils venaient à moi m'exprimer leur soutien. Nous formâmes rapidement un groupe qui, à la nuit tombée, s'était retrouvé dans une mansarde abandonnée à une centaine de mètres de chez moi. Nous y avions confectionné des banderoles et préparé la manifestation du lendemain. Ce fut la première manifestation populaire antigouvernementale depuis l'indépendance à Mechtras; le garde-champêtre Messaoudi, père d'un héros locale qui donna du fil à retordre à l'armée coloniale, ôta son chapeau et s'inclina devant le cortège de manifestants. Le lendemain, je reçu la visite d'Ali Zamoum que je ne connaissais que de réputation. Il avait été contacté par Kateb Yacine qui s'inquiétait pour moi. Ce fut le début d'une longue amitié. Avec son aide, je pus reprendre contact avec quelques collègues et amis encore en liberté.

Partout ailleurs, l'arrivée des blessés de l'université avait suscité la même indignation qu'à Mechtras. De partout les jeunes commencèrent d'affluer vers Tizi-ouzou.

Mais ça, c'est connu de tous.

Ramdane Hakem

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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 19:53

Encore étudiant, j'ai rencontré  à Alger Christine Serfati à la fin des années soixante-dix. Elle nous avait raconté la clandestinité d'Abraham et leur arrestation. C'est elle qui apporta la nouvelle qu'Abdelatif Zéroual avait succombé sous la torture. Avec quelques camarades nous donnerons par la suite le nom de ce dernier au cercle politique clandestin dans lequel nous militions. Au-delà des débats sur les voies les meilleures pour transformer la société, il restera la générosité de cette génération militante et son fol espoir de bonheur pour tous. Cet hommage de Mohamed Belaali à Abraham Serfati en rend compte, à sa façon.

Ramdane Hakem

 

Le militant marxiste marocain Abraham Serfaty vient de nous quitter à l'âge de 84 ans (1926/2010).

Il est né à Casablanca dans une vieille famille juive dont les racines plongent jusqu'à Oued El Kebir en Andalousie d'où elle fut chassée en 1492.

Serfaty était un défenseur acharné de la cause palestinienne et un antisioniste convaincu. C'est lui qui disait «Le sionisme est avant tout une idéologie raciste. Elle est l’envers juif de l’hitlérisme [...] Elle proclame l’Etat d’Israël "Etat juif avant tout", tout comme Hitler proclamait une Allemagne aryenne».

Anticolonialiste, il fut arrêté et emprisonné par les autorités françaises en 1950 et assigné à résidence jusqu'en 1956 par le ministre de l'intérieur de l'époque François Mitterrand !

Diplômé de l'École des mines de Paris, il rentre au Maroc et occupe plusieurs responsabilités plutôt techniques que politiques dans le gouvernement du Maroc indépendant. En 1960, il devient le Directeur de l'Office chérifien des phosphates. Il est renvoyé de son poste en 1968 pour avoir soutenu publiquement les mineurs en grève à Khouribga.

Il quitte le parti communiste qu'il juge sectaire et réformiste et crée avec d'autres militants marocains dont le poète A.Laabi, le mouvement Ilal Amam (en Avant) en août 1970.

Rejetant tout compromis avec le Palais, critiquant l'ensemble de la gauche «officielle», Serfaty se trouve avec ses camarades face au régime d'Hassan II. Arrêté et torturé en janvier 1972, il est libéré sous la pression des luttes sociales qui se développaient dans tout le pays.

Pour échapper à la police du régime qui le poursuit à nouveau, Serfaty entre dans la clandestinité.

La police arrête son fils Maurice âgé alors de 20 ans et sa sœur Éveline. Si Maurice ignorait où se cachait son père, Éveline, elle, le savait. Même sous la torture elle n'a pas parlé. Elle décéda deux ans plus tard des suites des sévices qu'elle a subis dans les centres de torture. « Tu parles ou on te tue. Ils t'ont tué Éveline. Tu n'avais pas parlé» écrivait le poète A. Laabi.

Arrêté plus tard avec ses camarades, torturé sauvagement, il écrit dans les Temps modernes d'avril 1986 « On doit (…) tout faire pour oublier ces heures immondes, pour retrouver une figure humaine après des mois et des mois d'avilissement physique, pour que le cœur ne tremble plus à chaque son qui rappelle cette voix basse qui me chuchotait à l'oreille «Nuhud» ( lève toi), et je savais que c'était pour la torture».

Entre 1974 et 1976 quasiment toute la direction du mouvement « En Avant» était arrêtée. Abdelatif Zeroual, camarade et ami de Serfaty est mort sous la torture. D'autres ont sombré dans la folie.

Serfaty sera libéré en 1991 grâce à une campagne de solidarité internationale.

En tant que militant marxiste, Serfaty était également pour l'autodétermination des peuples. Pour trouver une solution au conflit qui oppose le Front Polisario au Maroc, il proposait l'organisation d'un référendum dans cette région tourmentée.

Communiste, internationaliste, anticolonialiste et antisioniste, Serfaty était tout cela à la fois.

Son souvenir restera gravé dans la mémoire de la classe ouvrière marocaine pour laquelle il a sacrifié une grande partie de sa vie.

 

Mohamed Belaali.

belaali.over-blog.com

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2010 5 15 /10 /octobre /2010 15:14

Combien l'Algérie serait forte si elle reconnaissait tous ces enfants ! Musulmans, Juifs, Chrétiens, Athées, ils ont tous brûlé pour qu'elle vive indépendante. N'est-il pas monstrueux de faire une distinction entre nos martyrs?
Le lecteur trouvera ici deux texte : le premier, de William Sportisse, nous parle de Fernand Iveton. Le second raconte l'épopée d'Henri Maillot. Une épopée dans laquelle William joua un rôle clé.
Disons ici notre affection à William Sportisse, enfant de Constantine, Moudjahed de l'indépendance nationale, toujours vivant, et toujours fidèle au combat pour la liberté et la justice sociale.

Ramdane HAKEM

Fernand Iveton est né à Alger le 12 juin 1926. Il a un peu plus de trente ans quand il est guillotiné le 11 février 1957 à la prison de Barberousse d’Alger.

Le père, Pascal, enfant recueilli par l’Assistance Publique avait reçu le nom patronymique d’Iveton. Pascal vécut dans un quartier populaire d’Alger, le Clos Salembier (aujourd’hui El Madania). Communiste et syndicaliste, Pascal Iveton fut révoqué sous le régime de Vichy de son emploi à Électricité et Gaz d’Algérie (EG.A.).

Fernand, son fils, suivit son exemple en devenant employé de l’usine à gaz d’El-Hamma au Ruisseau. En 1943, il adhère à la section de la Redoute (un quartier proche du Clos Salembier) des jeunesses communistes. Il milite aux côtés d’Henri Maillot et Ahmed Akkache au sein de cette section. Quand L’Union de la Jeunesse Communiste Algérienne est dissoute pour faire place à l’Union de la Jeunesse Démocratique Algérienne qui rassemblera dans ses rangs des jeunes communistes et nationalistes et d’autres patriotes, Fernand Iveton rejoindra le cercle de la redoute de l’UJDA. Il militera également au sein des syndicats d’Algérie affiliés à la CGT de France (Confédération Générale du Travail) puis à l’UGSA (Union Générale des Syndicats Algériens) organisation syndicale algérienne qui demeurera affiliée à la CGT. Il sera désigné par les travailleurs de l’usine à gaz du Hamma comme délégué syndical.

En 1953, il épouse Hélène Ksiazek, une Polonaise émigrée en France, qu’il connut lors de l’un de ses séjours en région Parisienne. Son épouse le rejoint et ils s’installeront au Clos Salembier.

En juin 1955 il s’intègre dans les groupes armés des Combattants de la Libération au côté de Abdelkader Guerroudj, Félix Collosi, Mohamed Hachelaf, Yahia Briki, Georges Accampora et d’autres camarades communistes.

Après l’Accord FLN-PCA les Combattants de la Libération sont intégrés dans l’ALN-FLN, il fera partie du commando du Grand Alger. Après avoir participé à plusieurs actions (sabotages de wagons sur le port, incendie des Bouchonneries Internationales) il sera chargé de placer une bombe à l’usine à gaz du Hamma. Elle est déposée le 14 novembre 1956. Mais tout prouve qu’il a pris toutes ses précautions pour que la bombe ne cause que des dommages matériels. À ce propos Pierre Vidal-Naquet écrit dans sa préface à l’ouvrage de jean Luc-Einaudi « Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton. Enquête » ce qui suit : « Iveton ne voulait pas d’une explosion-meurtre. Il voulait une explosion témoignage. »

Dans son ouvrage « Des douars et des Prisons » Jacqueline Guerroudj qui lui a apporté la bombe fabriquée par Abderahmane Taleb et Daniel Timsit raconte qu’elle était chargée de lui donner deux bombes. Le 25 novembre 1956, onze jours seulement après son arrestation il est passé devant le tribunal. « Dans une atmosphère de pogrom » est-il écrit dans « La guerre d’Algérie » tome 2, page 364 (ouvrage sous la direction d’Henri Alleg). Il est condamné à mort au cours d’une parodie de procès « dans un prétoire où montaient des cris de haine et de mort ».

Le ministre français de la Justice de l’époque, François Mitterrand, et le président de la République Française refuseront de le gracier après la demande introduite par ses avocats. Le 11 février 1957 au petit matin il sera guillotiné en même temps que deux autres patriotes algériens. « Fernand Iveton, Mohammed Ouennouri et Ahmed Lakhnèche marchent courageusement au supplice. Les 3 hommes s’embrassent et clament «  Vive l’Algérie libre !  » au pied de la guillotine tandis que, de la prison tout entière, s’élève un grand cri de solidarité, de colère, d’espérance. Les détenus politiques pleurent, entonnent des chants patriotiques, ébranlent de leurs poings les portes des cellules. »

Dans sa dernière lettre à son avocat José Nordmann, Iveton déclare :

«  Pour moi, seuls la lutte de notre peuple et l’appui désintéressé du peuple Français sont les gages de notre libération.  »

Source : Alger Républicain, le site

 

Henri Maillot

Les armes dont avait besoin l’ALN, il fallait les arracher à l’ennemi, pensait Henri Maillot. C’est l’idée qui germa dans sa tête dès les premiers moments de son séjour à la caserne de Miliana où il avait été rappelé, au mois d’octobre 1955, comme officier de réserve.

Venu en permission chez ses parents, à La Redoute, à l’occasion des fêtes de fin d’année, il rencontra son camarade du Parti communiste, William Sportisse. Celui-ci, en route vers Constantine, était venu rendre visite à la famille Maillot. Les deux camarades ne s’étaient pas vus depuis plusieurs mois.

Le temps des retrouvailles passé, Henri confia à William l’idée qui lui trottait par la tête : capturer un camion d’armes. L’idée acceptée par les dirigeants du PCA clandestin fit son chemin.

Pour la réaliser, il fallait évidemment du courage, du sang-froid et de l’intelligence. Ces qualités, Henri Maillot les réunissait. Un groupe de la branche armée du PCA -les Combattants de la libération **- se forma et passa à l’action.

Le 6 avril 1956, l’Echo d’Alger, un quotidien à gros tirage, titrait à la une : «Un important chargement d’armes disparaît dans la forêt de Baïnem, 123 mitraillettes, 140 revolvers, 57 fusils, un lot de grenades et divers uniformes ont été subtilisés.» Au lendemain de cette opération de commando réussie en plein cœur d’Alger, Henri Maillot, qui l’a conduite de main de maître, transmet à la presse internationale une lettre qui fera le tour du monde :

«L’écrivain français, Jules Roy, écrivait, il y a quelques mois : ‘‘Si j’étais musulman, je serais du côté des fellagas’’.  Je ne suis pas musulman mais je suis Algérien d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Au moment où le peuple algérien s’est levé pour libérer son sol natal du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur…

Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples coloniaux qui embrase l’Afrique et l’Asie. Sa victoire est certaine. Il ne s’agit pas, comme voudraient le faire croire les gros possédants de ce pays, d’un combat racial mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origine contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race…

En accomplissant mon geste, en livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour le combat libérateur, des armes qui serviront exclusivement contre les forces militaires et policières, les collaborateurs, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés.»

Ce message fut reproduit par le journal Liberté, organe du PCA clandestin, et largement diffusé.Les armes furent acheminées aux maquis de l’ALN, dans la Wilaya IV, par une formidable chaîne humaine qui fit preuve d’une extraordinaire ingéniosité pour déjouer l’ennemi aux abois.

Dans la constitution de cette chaîne, Odet Voirin et Ahmed Belhadjouri jouèrent un rôle crucial. Henri Maillot connut une mort héroïque le 5 juin 1956. Repéré avec son groupe, au djebel Sidi Derraga, au flanc nord de l’Ouarsenis, par les fidèles du bachagha Boualem, auxiliaire servile de l’autorité coloniale, il fut capturé. Il préféra mourir que de s’agenouiller. Il fut tué debout par des militaires français de son âge, arrivés en Algérie avec le contingent. Cinq de ses camarades du groupe, Maurice Laban, Belkacem Hannoun, Djillali Moussaoui et Abdelkader Zelmat ont connu également la mort. Henri Maillot naquit à Alger le 21 janvier 1928.

Il adhéra très jeune au Parti communiste algérien où sa conscience nationale se développa à travers les luttes constantes menées avec ses camarades contre le colonialisme. Il fit partie de la direction nationale de l’Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA) aux côtés d’un de ses frères d’armes, Nour Eddine Rebah, tombé au champ d’honneur, dans les monts de Blida, à Bouhandès, au sud-ouest de Chréa, le 13 septembre 1957

Sources : http://eldzayer.unblog.fr/henri-maillot/

 

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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 21:08

Abdelkrim Hassani, époux de Drifa ben Mhidi et haut responsable du MALG (les services secrets algériens durant la guerre) donne une version qui donne le frisson sur l’assassinat de Larbi ben Mhidi par l’armée française, Abane Ramdane par les chefs de la révolution algérienne et  sur la dissimulation des corps d’Amirouche et Si lhouès sur ordre du chef de l’État algérien, Houari Boumédiène. Quatre martyrs, victimes de mœurs politiques abominables. N'oublions pas, pour bannir de telles pratiques à jamais . 
Ramdane HAKEM

Abdelkrim Hassani rectifie la version de Yacef Saadi à propos de la mort de Larbi Ben Mhidi. Il soutient que le Chahid a été pendu et non pas fusillé. Lui et son épouse, Drifa Ben Mhidi, sœur du défunt, avaient vu le corps à la fin de l’année 1963, et constaté la trace de la corde autour de son cou. «Je citerais également Aussaresses qui avait affirmé que c’était lui qui avait pendu Ben Mhidi et Bigeard qui témoigne lui-même que le Chahid ne s’était pas suicidé. J’ajouterai qu’une journaliste qui travaillait pour le journal français "Le Monde" a écrit que la corde s’est rompue à deux reprises, et qu’il aurait fallu relâcher Ben Mhidi comme le stipule la loi de la guerre dans pareil cas».

Dans cet entretien accordé à Echorouk, Abdelkrim Hassani, membre du MALG, revient sur nombre de faits jamais révélés auparavant, comme la séance spéciale du jugement d’Abane Ramdane et le passage de ce dernier au Maroc. "Si El Ghouthi" explique notamment l’opposition du chef d’état-major de l’ALN Houari Boumediene à son père spirituel et fondateur des renseignements Abdelhafid Boussouf.

Abdelkrim Hassani rectifie la version de Yacef Saadi à propos de la mort de Larbi Ben Mhidi. Il soutient que le Chahid a été pendu et non pas fusillé. Lui et son épouse, Drifa Ben Mhidi, sœur du défunt, avaient vu le corps à la fin de l’année 1963, et constaté la trace de la corde autour de son cou. «Je citerais également Aussaresses qui avait affirmé que c’était lui qui avait pendu Ben Mhidi et Bigeard qui témoigne lui-même que le Chahid ne s’était pas suicidé. J’ajouterai qu’une journaliste qui travaillait pour le journal français "Le Monde" a écrit que la corde s’est rompue à deux reprises, et qu’il aurait fallu relâcher Ben Mhidi comme le stipule la loi de la guerre dans pareil cas».

S’agissant de l’arrestation de Ben Mhidi, les versions diffèrent. «Certains disent qu’il avait été arrêté le 23 février 1956 dans le quartier Debussy alors qu’il rejoignait l’appartement où il se cachait, après que l’un des fidayine ait été arrêté et révélé la cache. Le défunt Ben Youcef Benkhedda, lui, raconte que Ben Mhidi a été arrêté avant qu’il n’arrive à Debussy où il devait rencontrer des membres du CCE. L’armée française avait obtenu l’information d’une fidaiya qu’elle avait torturée avant de la liquider. Une autre version dit que l’homme a été arrêté en pyjama, ce qui est complètement faux».

Notre interlocuteur estime que le fait d’avoir caché le corps d’Amirouche est impardonnable. Il indique que c’est la gendarmerie qui a transféré la dépouille de Boussaada à Alger. Le colonel Benchrif était alors le commandant de la gendarmerie, mais c’est un ordre qu’il exécutait, ajoute-t-il, avant de préciser que l’ordre émanait du Chef de l’Etat et ministre de la défense, Boumediene qui occupait les deux postes.

«Je pense que certains ont suggéré à Boumediene qu’il était l’unique symbole de l’Algérie et qu’évoquer l’affaire d’un héros comme Amirouche entamerait une partie de son charisme. Des documents relatifs à ce dossier doivent exister au niveau du ministère de la défense. Je suis prêt à révéler la vérité, mais avec une demande officielle et devant une partie officielle».

L’homme du MALG, ancien responsable des documents secrets de la révolution, aborde l’assassinat d’Abane Ramdane. «Abane Ramdane et Abdelhafid Boussouf sont deux personnes politiquement et culturellement différentes, y compris dans la stratégie de la guerre. Le premier donne la priorité au politique alors que le second est un homme de terrain, un militaire».

Selon Hassani, des erreurs d’interprétations sont survenues à partir de là, pensant que la priorité du politique excluait l’action militaire, ou que l’armée devait tout décider comme cela est courant dans les pays du tiers monde. «D’autre part, Boussouf estimait que ceux à l’étranger qui envoyaient des armes à l’intérieur avaient le droit de suivre l’acheminement et la destination de ces armes. Il estimait aussi que le sort de ceux qui achetaient les armes ne devait pas reposer sur ceux qui étaient à l’intérieur et Abane en faisait partie».

«En 1956, lorsque l’armée française a arraisonné l’Atos, le bateau qui s’apprêtait à remettre des armes aux révolutionnaires à l’intérieur, Boussouf s’est entendu avec Boumediene pour établir des usines d’armes au Maroc. L’expérience avait réussie. A cette époque, on a commencé à parler de créer un gouvernement provisoire, et c’est à ce moment que débuta le conflit entre les deux hommes».

«A la création du GPRA, le ministère de l’armement est revenu à Boussouf alors que Boumediene a été désigné chef d’état-major de l’ALN. Quand éclata le conflit entre les politiques représentés au sein du GPRA et les militaires menés par Boumediene, le souhait du chef d’état-major de l’ALN était que Boussouf se retire du gouvernement pour qu’il appuie sa position. Boussouf a refusé de se retirer et la discorde a commencé entre les deux hommes. Boumediene voyait l’action armée comme l’unique voie pour en finir avec l’occupation alors que Boussouf voulait que l’action sur les deux fronts se poursuive, d’autant que le GPRA avait alors des relations avec de grands pays comme l’URSS et les États-Unis ».

Notre interlocuteur estime que la position de Boussouf en tant que ministre dans le GPRA l’a quelque peu isolé de l’armée, alors que Boumediene dirigeait carrément l’ALN, ce qui a contribué à bouleverser les rapports de force.

«Lorsque les négociations d’Evian ont commencé, j’ai rencontré Boussouf et je lui ai dit qu’il était en mauvaise posture et que les choses devenaient graves. Il me l’a lui-même confirmé. L’homme du MALG était exclu lui et Abbas du Conseil National de la Révolution, et Ben Bella et Ben Khedda les remplaçaient. Ben Bella m’adressa à ce moment une lettre me disant que le groupe du GPRA avait trahi la révolution et me demandait de choisir mon camp. C’est dans cette conjoncture que Boumediene prit les commande de l’état-major, son adjoint était Ali Mendjli aux côtés du commandant Azzedine. Alors que la crise était à son apogée entre Ben Bella et le GPRA, Boumediene annonça son alliance avec Ben Bella qui était appuyé par le CNR».

«J’avais reçu un coup de fil de Bouteflika qui était l’assistant de Boumediene au commandement de Rabat. Il m’a demandé de rejoindre Khelifa Laroussi à Oran. J’ai emmené tous les documents de la révolution et je l’ai rejoint sous l’escorte de cent soldats. J’ai remis à l’armée ces documents qui contenaient toutes les informations récoltées sur l’ennemi français et celles inhérentes à la révolution. Ce qui m’a surpris, c’est l’archivage de l’affaire d’Abane Ramdane et la manière dont la révolution s’est "comportée" avec lui.

«J’avais reçu les documents relatifs à l’affaire Abane Ramdane des mains du défunt Mohammed Sedik Ben Yahia, secrétaire général du CNR sur l’ordre de Boussouf. C’était une sorte d’un état des lieux qui relatait la rencontre entre Boussouf, Krim Belkacem et Chrif Belkacem alors que Bentobal et Abbas étaient absents de la réunion. Il y avait un certain nombre de questions qui ont été posées à une instance qui s’est constituée en tribunal. Ces questions étaient de savoir si Abane était un danger ou non pour la révolution, et si tel était le cas, fallait-il  le remettre à sa place, l’arrêter, l’emprisonner ou le tuer. A la fin, le tribunal a décidé à l’unanimité qu’Abane Ramdane constituait un danger qui pourrait créer une dissension à l’intérieur de la révolution. On a décidé d’écarter Abane et c’est Boussouf qui était chargé d’exécuter la décision».

Ensuite, Boussouf a demandé à ses hommes établis au Maroc de prendre connaissance de l’avis du roi Mohammed V sur l’orientation de la révolution. Le roi a répondu qu’il voulait parler aux hauts dirigeants de la révolution et demandé à Abane qui était en Tunisie de rejoindre le Maroc. Un certain dénommé Idir, qui était secrétaire général au ministère de la défense que dirigeait Krim Belkacem, avait alors mis en garde Abane contre un éventuel piège qui lui aurait été tendu au Maroc. Abane lui a répondu qu’il ne craignait pas les complots irréfléchis. Lorsqu’Abane Ramdane arriva à Tétouan, Boussouf, Krim Belkacem et Chrif Belkacem l’attendaient. Boussouf lui demanda de monter dans une voiture qui lui était destinée et il disparut à tout jamais».

Relevé dans le site du journal Echorouk du 13/10/2010

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