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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 00:00

Cela fait quarante jours qu'une boule de feu s’est installée au plus profond de mon être. L’envie de hurler contre le sort, contre les hommes, contre la barbarie, ne me quitte plus mais en même temps, n’arrive pas à sortir. Je suis comme engourdis par le chagrin.

"Ici repose BELGHEZLI Achour, Né  le 25 8 56, dcd le 17-2-96." C’est l’épitaphe inscrite, dans ce français bien de chez nous, à jamais sur ta tombe.

Nous venons commémorer le quarantième jour de ta mort.

Lorsque nous arrivons, le travail était quasiment terminé. Le village s’était levé très tôt pour finir de construire ta dernière demeure. Par affinité, les hommes se répartissent en petits groupes et discutent à voix basse. La plupart t'avaient connu et chacun se fait un devoir d'évoquer un moment  avec toi qui l'avait particulièrement marqué,  un trait de ton caractère qui en impose à tous, un fait anodin qui, désormais, revêt pour nous une grande importance. Dans les mots, dans les gestes et les regards, se lit une douleur digne et une sourde révolte contre la malédiction absurde portée par l'intégrisme. A une centaine de mètre, sur un des talus qui domine le cimetière, ta femme, ta mère, ta soeur et d'autres femmes et enfants.

Un vieil oncle se place à la sortie du cimetière pour retenir les gens jusqu’à l’arrivée du repas. Car, comme le veut la coutume kabyle, nous déjeunerons ce jour chez toi. C’est l’offrande qui devra, aux yeux de tous, purifier  ton âme des pêchés de la vie.  Je mange avec Mokrane C. Et nous parlons du passé.

Nous sommes au sommet d’une des multiples collines des Ait -Aissi  qui surplombent la plaine du Sébaou. A l’est le regard se perd au loin vers Azazga et la forêt de l’Akfadou. A l’ouest nous dominons Tizi, étincelante de blancheur, encaissée dans les flancs du mont  Sidi Béloua. Au Nord, prolongeant le Béloua, les monts des Ait-Djenad nous empêchent de voir la mer. Au Sud, la Kabylie s’étale en une multitude de cols escarpés et  de ravins profonds.

Au sommet de la plupart des collines, les habitations, agglutinées en villages, forment de longs chapelets. La couleur rouge des tuiles, contraste avec  la couleur ciment des murs. Dans les champs, les variations infinies du vert composent une mélodie allant du vert foncé qui confine au noir, couleur des feuillages de chaînes, au vert clair des alpages en pente.

Ça et là les fleurs jaunes des marguerites et des genêts s'étalent en taches dorées  qui brisent le monopole du vert sur les paysages printaniers. Le vert et le jaune sont les couleurs de la J.S.K.*

A l’arrière plan, c’est le Djurdjura, majestueux rochers aux cimes encore blanches de neige. Allongé, rassurant, il observe depuis des millénaires les drames qui se répètent comme une litanie.

Notre douleur et ce panorama firent remonter en nous ces paroles d’Atiok, enfant des grands fleuves africains et de la forêt tropicale Camerounaise, la première fois qu’il vit la Kabylie profonde.

 Tu te souviens d’Atiok, n’est ce pas?

Au début des années 1960, à l'âge de 17 ans, il avait fuit la barbarie qui s’était abattue sur son village natal. En conséquence des conflits politico-ethniques, des hommes étaient décapités et leurs têtes, enfoncées dans des pics, étaient exposées sur la place publique. Après de longues années passées en Europe, il vint en Algérie y apporter les lumières de la science et se rapprocher de l’Afrique tant aimée.

Quand Atiok nous racontait ces drames, jamais nous ne pensions que de telles horreurs pouvaient un jour survenir dans notre pays. Comme si ce XXeme  siècle, remplit de tant d'espoirs et d'immenses souffrances voulait ne point finir sans encore une dernière fois, nous labourer les coeurs.

Atiok avait dit une fois, devant le paysage tourmenté par ce foisonnement de collines, de crêtes enfoncées dans le ciel et de ravins profonds qui vous donnent le vertige:  "-Les Dieux devaient être bien en colère lorsqu’ils créèrent la Kabylie!"

Et comment ne le seraient-ils pas, sachant qu’ils allaient être les témoins impuissants de tant de sauvagerie humaine?   

Oui, les Dieux ont le devoir de se mettre en colère contre ces zombies sans foi ni loi qui ne savent que tuer. Oui, nous avons le droit d’être en colère contre les Dieux pour avoir donné vie à de tels monstres à visage humain.

Cela fait quarante jours qu'une boule de feu s’est installée au plus profond de notre être. L’envie de hurler contre le sort, contre les hommes, contre la barbarie, ne nous quitte jamais mais en même temps, n’arrive pas à sortir. Nous sommes comme engourdis par le chagrin. Mais, aujourd’hui, en déjeunant sur ta tombe, nous avons fini ton deuil. La vie, malgré tout, doit continuer son oeuvre.

Nous te laissons loin du village et des villes, loin des hommes et de leur tumulte, dans le silence de ta nouvelle demeure.  Nous te laissons tout en haut de ce magnifique panorama, au milieu des senteurs du maquis, à l'orée des genêts aux fleurs jaune éclatant, si proche du ciel et des Dieux de nos ancêtres.

Nous te laissons seul, à  la merci des vents glacés, du soleil torride,  du froid, de la neige et de la pluie.

Issu d’une des familles les plus pauvres du village Agmoun des Ait-Aissi, ton enfance ne fut pas des plus heureuses. Tu la passas à errer entre l’école et les champs du village.

L’école était située sur un des cols surplombant le douar, à plusieurs kilomètres du domicile familial. Faiblement vêtu, le ventre creux, tu faisais le trajet quatre fois par jour, sans vraiment savoir pourquoi. L’hiver était particulièrement rugueux chez les Ait-Aissi et la chaleur étouffante de l’été était souvent des plus insupportables. Ployant sous le poids des fournées de "coopérants" venus du Moyen Orient pour nous arabiser, l’école  devenait de plus en plus insipide.

Qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il fasse trop chaud ou trop froid, chaque jour les chèvres et les moutons doivent sortir brouter l’herbe nourricière. Le long des sentiers boueux où s’enfonçaient vos pieds, au travers des buissons de ronces qui vous griffaient le corps, sous la rosée du matin qui vous faisait frissonner, il fallait suivre les bêtes. Eviter que les petits ne se fassent dévorer par le chacal, que les grands n’aillent paître dans les champs de tel voisin particulièrement méchant. Les figues dans la poche, la galette emmitouflée dans un chiffon et déposée à l’abris sur un arbre, c'était là l’essentiel de la provision journalière du berger.

Oui la vie au village n’était pas une sinécure et, contrairement à beaucoup d'intellectuels kabyles, Moh Achour en garda un souvenir désagréable. Plus tard, bien plus tard, quand quelqu’un se mettait à vanter les vertus et les traditions kabyles, il souriait doucement pour marquer son scepticisme. Moh Achour n’aimait pas  blesser les autres en les contrariant.

A sa mort, ton père laissa une famille nombreuse et sans ressources. Votre situation sociale déjà très difficile, s’était très vite dégradée. Tu étais l’aîné de la maison, il te fallait faire quelque chose pour subvenir aux besoins de ta pauvre mère souvent malade, de tes frères et de ta soeur.  Les portes de l’école  se fermèrent devant un enfant pourtant doté d’une mémoire largement au-dessus de la moyenne. Tu n’avais pas dépassé le niveau du primaire.

Ton premier boulot: Garçon de café à Tizi-ouzou. Plusieurs années durant, tu allas de café en café glaner quelques dinars pour permettre aux membres de ta famille de survivre.

Ton existence aurait pu se dérouler ainsi, dans une pauvreté sans histoire. Tu aurais pu très tôt prendre femme, avoir beaucoup d’enfants et passer le reste de ta vie à résoudre l’impossible équation de la vie quotidienne. 

Mais, tu découvris bientôt en toi un talent caché qui bouleversa ton destin: tu avais la magie de la percussion. Ce don de la nature t’aura aidé à négocier un  tournant essentiel dans la vie. Il te permettra de t’élever au-dessus de ta condition sociale et  de pénétrer dans le monde des artistes, particulièrement des chanteurs. Dans ce monde qui chemine au carrefour du réel et du rêve, ton esprit, avide de culture,  s'épanouira bien vite grâce à ta sensibilité extrême.

Lounes Matoub qui fut et qui resta un de tes grands amis, Aît Menguelet, Kheloui Lounes et tant d’autres se souviennent de toi. Ils se souviennent des talents du percussionniste qui accompagna leurs premiers pas dans le monde de la chanson. Tu devins, Moh Achour le "Drebki".*

Chaque été, tu formais un groupe de musique qui sillonnait les Kabylies pour animer les soirées de mariage ou de circoncision. Les nuits chaudes de l’été, par des clairs de lune lumineux, tu apportais la joie de vivre à des villages entiers. Tu faisais  même des incursions dans l’Algérois où tu rencontrais des hommes différents, d’une autre culture musicale, mais qui partageaient avec toi le même amour pour tout ce qui était beau.

Comme une fleur qui s’épanouissaient la saison des amours, tu t’ouvrais progressivement au monde extérieur et rangeais au placard les souliers archaïques du villageois kabyle.

Ce fut dans ce nouveau milieu, pour lequel les choses de l’esprit étaient autant sinon plus importantes que les choses matérielles,  que tu découvris le problème de notre identité interdite.

Imaginez-vous, toute une génération d’enfants qui ne parlaient pratiquement pas la langue arabe et à qui l’école, la télévision, les journaux ressassaient à longueur de journée:

" Vous êtes arabes, vous êtes arabes..."

L'Histoire qui leur était enseignée était celle de la Péninsule arabique;  il leur était interdit de prononcer le nom de Jughurtha, de Massinissa ou de tout autre héros national qui ne soit pas de culture et de langue arabe.

Nous étions passés, sans transition de "Nos ancêtres les Gaulois..." à "Nos ancêtres les Koreiches* ..."

Des écoliers étaient jetés en prison, torturés par la sécurité militaire pour avoir écrit sur les tables de classe telle ou telle lettre en Tifinagh, l’alphabet berbère primitif.

Alors que leur langue maternelle était interdite par les autorités, l'Histoire de leur nation dénaturée pour l’adapter aux canons d’une idéologie arabo-islamique dont ils se sentaient de plus en plus éloignés, ces enfants étaient contraints, à l’école, d’apprendre une langue censée être la Langue Nationale. C’était l’Arabe classique.

Contrairement à ce que prétend l'idéologie officielle, l'arabe classique est une langue qui nous est étrangère. Dans aucune des régions de l’immense Maghreb, les gens ne l'utilisent pour communiquer. L’arabe Maghrébin ou "populaire" est en effet une langue différente de l’arabe classique. L’exclusion est encore beaucoup plus manifeste pour ceux, et ils sont des dizaines de millions,  dont la langue maternelle est le Tamazight (Berbère).

Cette "langue nationale" qui ne permet pas de communiquer, ne permet également pas d’accéder à la science et à la technologie modernes, ces instruments sans lesquels tout espoir de progrès pour les populations ne peut être que voeux pieux. Depuis trop longtemps déjà la voix de la science avait recours à des langues portées par des sociétés beaucoup plus dynamiques.

L’arabe classique présente "un retard" dans le domaine de la communication scientifique tel qu’il est vain de poser le problème de notre identité en terme de concurrence linguistique (remplacer le français par l'arabe classique). A moins d’avoir comme dessein véritable, le suicide collectif.

Finalement, cette "langue nationale" qui nous est imposée ne sert véritablement que pour déclamer les discours politiques, les poèmes d’amour ou les textes religieux. La fonction d’une langue est autrement plus riche.

La seule raison d’être de la politique d’"arabisation" qui  coûta tant à l’Algérie était de satisfaire les fantasmes (et les ambitions de domination) d’une élite islamo-baathiste, aussi éloignée des intérêts des gens qu’elle l’est de leurs langues maternelles. Son coût le plus important n’est d'ailleurs pas dans les milliards de dollars engloutis par une école qui ne permet même pas de parler ou de compter correctement. Il est dans le fait d’empêcher des générations d’algériens de boire à la source de la culture universelle et donc d’accéder aux instruments conceptuels leur permettant d’assumer activement leur destin.[1]

La révolte contre tant d’hypocrisie couvait depuis  longtemps déjà.  En ses années soixante dix, quand tu faisais tes premiers pas dans l’action culturelle, elle s’était faite impérative, massive et inéluctable.

La chanson était en même temps action politique. Pour les hommes et les femmes du monde artistique encore plus que pour les autres, la vie se conjuguait avec la lutte collective.

Comme pour beaucoup d’entre nous, ta révolte fut une synthèse, d’un niveau culturel rudimentaire, de toutes les privations, de toutes les frustrations dont avaient souffert les "nouvelles générations", celles qui avaient grandi à l’ombre du drapeau national.

Le 20 avril 1980 demeurera, à plus d’un titre, un tournant important dans l'Histoire de l'Algérie contemporaine.

Suite à l’interdiction d’une conférence sur "La poésie kabyle ancienne", que devait donner le défunt Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-ouzou, début mars 1980, un mouvement de protestation d’abord universitaire, puis se généralisant à toute la région de Kabylie et à l’Algérois se déclencha spontanément. Ses revendications essentielles étaient : Reconnaissance de la composante Amazigh (Berbère) de l’identité algérienne et de l’Arabe algérien ; reconnaissance des libertés démocratiques; justice sociale.

Après plus d’un mois de manifestations populaires, de grèves, d’occupation de locaux...Les autorités  décidèrent de donner l’assaut à l’université de Tizi-ouzou et aux principaux foyers de  "l’agitation" dans la région, pour mettre fin à la révolte qui gagnait chaque jour de nouvelles sympathies.

Ce que peu de gens connaissent aujourd’hui, c’est que toi, Moh Achour,  aux côtés d’une poignée de tes camarades, tu étais à l’origine de tout ce mouvement. Vous étiez l’étincelle qui donna le feu à la prairie.

Il ne s’agit pas ici, de réduire à la dimension d’un homme ou d’un groupe politique, un mouvement dont la force et la richesse essentielles étaient précisément dans la diversité des courants politiques qui y prirent part. Il s’agit simplement de rappeler aux héros auto-proclamés, qu’on ne triche pas avec l’Histoire.

Lorsque les C.N.S.* prirent d’assaut l’université de Tizi-ouzou, le 20 avril à l’aube, un épais brouillard empêchait de voir à plus de quelques mètres de distance. 

Ils donnèrent libre cours à la sauvagerie. Des centaines d’étudiants, de travailleurs et de chômeurs furent "passés à tabac". Ces "défenseurs de la culture" furent, la plupart à demi-nus, traînés dans la boue, battus, humiliés par une meute de brutes armées et cagoulées dont le métier était le combat de rue et le combat tout court.

Notre crime commun était d’avoir, de manière on ne peut plus pacifique, mis en cause les fondements de la dictature installée par le néo-FLN au nom du "socialisme spécifique arabo-islamique".

Tu fus interpellé. Tu fus torturé, écroué et finalement jeté dans la sinistre prison de Berrouaghia, avec 23 autres militants. Le pouvoir croyait ainsi étouffer dans l’oeuf l’expression d’un besoin profondément ancré dans l’ensemble de la population du pays et particulièrement de la région. Il s’était lourdement trompé. Pour vous la Kabylie s’était mobilisée et avait brisé le silence que des dizaines d’années de répression avaient imposé aux populations d’Algérie.

Des quatre coins du pays une grande clameur exprima au pouvoir sa réprobation. Les démocrates et progressistes du monde entier découvraient l'injustice et n'hésitèrent point à tendre leur main fraternelle.

La mobilisation populaire fut payante et tu recouvrais la liberté dans les mois qui suivirent.

Un tabou venait d’être brisé.

Une fois la vague de turbulence passée, chacun retrouva sa fonction. Mais toi, tu ne voulus point redevenir un garçon de café. En prison tu avais fait ta mue. Tu inscriras désormais ta vie dans le combat collectif pour une Algérie plus authentique et solidaire, plus ouverte et plus tolérante.

Tu étais avec ceux qui voulaient chanter une ode à la vie. Dans les fêtes et les meeting, dans les chambres d’étudiants, dans les campements d’été, tu apportais la joie de vivre et la soif du progrès.

Tu étais avec ceux qui organisaient un combat: combat pour Tamazight, combat des travailleurs, combat des femmes; tu répondais toujours présent à ceux qui sollicitaient ton sens de la solidarité.

Tu étais au coeur des débats militants. Tu y apportais la richesse de la réalité vécue, la passion des gens qui croient aux principes, la pondération de celui qui revenait de loin.

Tu étais toujours là, pour rendre service, donner un conseil ou entretenir un débat sur le sens de notre existence. Les gens ne se lassaient pas de ta discussion. Tu accompagnais le mouvement pour le progrès et le mouvement accompagnait ta marche forcée vers l’accomplissement.

Tes lectures, tes fréquentations, ta participation aux actions militantes, ta mémoire phénoménale firent de toi, quasiment un autre homme. Tu devins cet autodidacte qui, en l’espace de quelques années, passa du statut de quasi analphabète à celui d’intellectuel respecté.

Tes références les plus importantes furent KATEB Yacine et notre "Guerre de deux mille ans", dont tu deviens martyr;  Cheikh IMAM chanteur aveugle de l’Egypte "mère du monde"qui éclaire par ses mots les chemins du progrès; Victor Jara chanteur militant du Chili torturé; Nazim HIKMET, fils de la grande Turquie, barde des douleurs d’être et de la volonté de changer dans les pays de l’Islam.

Ton premier fils, tu le prénommas Nazim.

Le poète avait dit :

"-Si je ne brûle pas,

Si tu ne brûles pas,

Si nous ne brûlons pas,

Comment les ténèbres deviendront elles un jour clarté?"

Avec l'avènement de la liberté de la presse, tu accompagnas l'hebdomadaire « Le Pays » dans sa brève et tumultueuse existence. Puis tu t’installas avec d’autres camarades à ton propre compte. Vous aviez décidé de créer une agence de service et de publicité.

Bon sang ne saurait mentir. Bientôt votre siège devint le point de chute de beaucoup parmi ceux qui veulent changer les choses à Tizi-ouzou.

La mise en place d’un cadre permettant une fragile vie culturelle publique dans cette ville avait demandé plus  de dix ans d’efforts prodigués par des courants et des institutions très divers, qu’unissait malgré tout leur rêve de progrès et de démocratie.  Ce cadre ne résista pas à la généralisation de la terreur islamiste. Une chape de plomb s’abattait  sur la culture de l’esprit.

Vos locaux devinrent spontanément un havre de paix, un lieu où l’on retrouvait un visage familier, une discussion enrichissante, l’information sur le drame qui frappait la nation.

Mais pour les islamistes, vos bureaux étaient le "quartier général de l’état-major communiste" à Tizi-ouzou.  Autant dire que vous et tous ceux qui vous approchaient n’étaient que de la vermine à exterminer.

Tu te savais menacé et, comme la plupart d’entre-nous tu demandas une arme aux autorités légalement chargées de la sécurité des citoyens. Puisqu'elles ne pouvaient t'assurer la protection à laquelle tu avais droit en tant que journaliste progressiste, n'est-il pas normal qu'elles te fournissent au moins ce moyen personnel de pouvoir te défendre?

Ta hantise était de mourir égorgé.

Comme pour les autres camarades, ta demande ne connut pas de suite.

Au coeur de la "Ville Nouvelle" de Tizi-ouzou, à quelques mètres de l’université où tu eus tant d’amis, des rafales d’armes automatiques imposaient leur bruit à toute la cité.

Mais la police, paraît-il, n’avait rien entendu.

Les voisins se barricadèrent chez eux et bouchèrent leurs oreilles: Ni vu, ni connu.

En plein jour (il était dix heures du matin passées) un groupe de terroristes islamistes attaquaient vos locaux et tiraient sur tous ceux qui s’y trouvaient.

Ils pensaient neutraliser un groupe important de « soldats de Satan ». Il n’y avait que toi et cette pauvre jeune fille qui passait par hasard.

Le commando islamiste se "replia" sans avoir rencontré la moindre résistance. Plus de trois quarts d'heures après, un de tes associés arriva aux bureaux et découvrit l’horreur.

______________________________________

* Jeunesse Sportive de Kabylie: l’équipe de football star de la Kabylie.

* Joueur de Derbouka.

* Du nom de la célèbre tribu d’Arabie dont est issu le Prophète Mohamed.

[1]Une des ruptures indispensables que l’Algérie semble encore incapable de réaliser est le dépassement de la vision mythique du phénomène linguistique au profit d’une approche plus fonctionnelle.

*Compagnie Nationale de Sécurité: Equivalent des C.R.S. en France.

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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 08:00

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre:  " Un groupe terroriste vient d’assassiner une jeune femme près de l’université…"

Ne voulant pas croire T. Saïd qui nous prévenait que c’était toi qui venais de tomber, nous nous sommes précipités à l'hôpital. Là, l'écrasante nouvelle nous fût confirmée. Nabila vient d'être assassinée par un commando islamiste.

Contribution ultime à la cause de ta vie, tu arrosais de ton sang la terre de nos ancêtres. Puissent fleurirent sur ce sol meurtri par tant de blessures, les graines  de la liberté que tes gestes avaient semées.

Les gens, ces misérables, cherchaient des motifs pour justifier l’injustifiable, donner un sens à l’abominable crime, inscrire comme forme humaine le comble de la barbarie.  "-Elle était communiste* .Elle voulait attenter aux rapports entre l’homme et la femme que l’Islam avait codifiés. On raconta même qu'elle fumait...et d’autres choses encore furent distillées par cette faune de "gens tranquilles" qui animent radio trottoir.

Ils le faisaient pour Nabila, comme ils l’avaient fait pour toutes celles et tous ceux que la bête immonde avait assassinés. L’un serait communiste, l’autre policier, le troisième aurait commis le crime de narguer les islamistes, le quatrième n’aurait pas obtempéré à leurs injonctions, le cinquième avait fait l’erreur de venir en aide à une personne qui devait se faire assassiner...

Comprenez que les islamistes ne tuent pas pour rien. Il y a toujours une raison à leurs assassinats.  C’est cette raison qui expliquerait le crime et non la barbarie des intégristes! Mon Dieu, pourquoi tant de bêtise et de méchanceté ?

Je sais qu’en te condamnant, après que la bête immonde t’ait ôté la vie, ces gens qui ne t’avaient jamais connue cherchaient à se rassurer.

Eux qui respecteraient les interdits du Coran, de la Sunna et même du plus petit des bureaucrates qui soit plus grand que eux; eux qui n’étaient ni policiers, ni communistes, ni féministes, ni même berbéristes;  eux qui faisaient tout pour ne pas être remarqués par les islamistes, ils ne couraient aucun danger.  Ils ne risquaient pas de connaître ton sort, Nabila. 

Tels l’autruche qui cache sa tête dans les broussailles et laisse son cul à la merci des carnivores traîtres, ces algériens des temps maudits refusent l’évidence et continuent de rêver à une fin du cauchemar qui leur tomberait du ciel.

Se faire le plus petit possible, ne pas être remarqué ni par les uns ni par les autres, et laisser passer la tempête; telle est, toute honte bue, la réponse de la  majorité d’entre-nous à la généralisation du crime par la terreur islamiste.

Ne voyez-vous donc pas que vous êtes comme ces poissons vivant dans une mare d’eau dans laquelle est déversé le poison? Vous avez beau vous réfugier dans vos trous, le mal se répand, se développe et finira  nécessairement par vous atteindre. Ne voyez-vous pas que cette "neutralité" hypocrite est un encouragement criminel à la poursuite du génocide islamiste?  Ne comprenez-vous pas que le seul moyen d’arrêter le déferlement de la violence infernale, c’est au contraire d'affirmer, de crier avec  force et partout:

"-Quel que soit le prétexte avancé par l’assassin, quelle que soit l’étiquette accolée à la victime, aucun être humain n’a le droit de tuer un  humain!"                                                                                      

En disant cela, vous feriez acte de civilisation et vous arrêteriez le processus infernal qui dévore le pays. Mais ces valeurs semblent aujourd'hui à jamais disparues. Les valeurs qui firent de nous, un moment, l'admiration du monde entier, sont traînées dans la boue par les mafias qui prospèrent encore sur le dos de l'Algérie en usant et en abusant de toutes ses convictions. Que deviendra ce pays, livré au trabendistes?

La première chose qui me vient à l’esprit quand je repense à toi, c’est le souvenir de ton rire sonore et même parfois retentissant.

Avec tes façons burinées, tes faux airs de garçon manqué, ton rire particulier, tu t’es fabriquée un personnage aux allures peu communes. En te rencontrant la première fois d'aucuns hésiteraient entre l’envie et la peur de communiquer avec ce personnage.

Les gens qui te connaissaient ou même qui t’avaient simplement approchée, voyaient cependant très vite que ces apparences n’étaient que gestes de défense pour cacher une sensibilité à fleur de peau.

Ta délicatesse qui n’avait d’égal que la  bonté et la générosité de ton cœur auront marqué à jamais tous les hommes et toutes les femmes qui avaient eu la chance de  compter parmi tes amis.

Ces qualités étaient des traits irréductibles de ta personnalité. Ils participaient à définir ton exception, en même temps que cette intelligence des plus rares qui te permis de gagner une place aux premières loges d’un univers forgé par et pour les hommes.

Tu avais également la chaleur affectueuse propre aux habitants de la Petite Kabylie. Cette amabilité et cette bienveillance particulière aux résidents de Bejaïa, sont la conséquence d’une densité culturelle qui leur est propre.

Depuis les temps immémoriaux, Bejaïa qui t’a vue naître et grandir, était un centre de civilisation et de rayonnement culturel. Cela ne pouvait pas ne pas déteindre sur le tempérament et le comportement quotidien des gens de sa région. L’esprit de tolérance et la douceur de vivre en sont des traits distinctifs.

Mais évidemment, dans ton sens aigu de l’humanisme, dans ta compréhension, dans ton dévouement, dans ta générosité, il n’y avait pas que le passé de Bejaïa.

Issue d’une famille de lettrés, tu étais férue de lecture. Tu t’ouvris très tôt à la culture universelle. Ton cœur avait vibré à toutes les épopées qui  scandèrent la grande marche de la civilisation universelle.

Tu faisais tiennes les valeurs d’amour et de libération pour tous. Indépendamment du sexe, de la race et de l’opinion religieuse ou politique, tu découvrais en l’être humain un Esprit qui le distingue de l’animal et nous uni par de-là toutes les différences.

La culture de l’esprit devint pour toi, comme pour des millions de gens à travers la planète, la voie de la libération.

Dotée d’une telle sensibilité à tout ce qui est humain, d’une telle perspicacité dans ta vision du monde, tu ne pouvais demeurer les bras croisés face aux malheurs quotidiens qui frappent nos populations.

Rejetant les archaïsmes dominants, tu portas un regard critique sur les conditions qui nous sont faites, tu refusas d’admettre la fatalité de l’injustice, de l’oppression et de l’exclusion et tu entrepris de transformer ce monde.

Des bribes du passé me reviennent en mémoire.

La cité universitaire de jeunes filles de M’douha; vous formiez un groupe d’étudiantes de choc.

Plus belles les unes que les autres, votre premier souci n’était pas les habits, les maquillages et les parfums comme c’était tout naturellement le cas pour la plupart des filles de votre âge.

Les garçons et surtout les étudiantes admiraient votre courage, vous qui osiez affronter l’administration, vous qui parliez de leur oppression.  Mais ils  vous trouvaient bien utopiques, dans vos prétentions naïves de changer la société.

Pleines de rêves et de sincérité vous vouliez améliorer le quotidien de vos camarades, construire un syndicat étudiant autonome face au régime du parti unique, faire accepter la langue et la culture Amazigh dans une Algérie réputée Arabo-islamique; et surtout et déjà, vous vouliez abolir l’oppression de la femme.

Vous étiez de tous les "combats contre l’oppression". Avec un naturel, une force, une sérénité exemplaires vous dessiniez ainsi les traits d’un nouveau destin pour la Patrie.

Même dans ta  brillante thèse d’ingénieur en architecture, tu affirmais les deux thèmes qui auront dominé ta brève mais si riche existence. Authenticité et libération.

Au travers de l’analyse du mode d’urbanisation traditionnel à Beni-Yeni, tu posais la problématique de notre devenir collectif: Comment changer tout en restant soi-même; travailler à la libération des gens, refuser l’entreprise monstrueuse d’ethnocide culturel dont nous sommes victimes, tirer un avantage des merveilleuses réalisations de la civilisation moderne et ne pas se diluer dans le foisonnement de formes culturelles du  village planétaire?

Combien de préjugés insidieux tu as du lever pour t’imposer dans la vie professionnelle!

Dans le cadre d’un métier difficile, généralement réservé aux hommes, tu finis pourtant par gagner l’admiration de tes collègues. Pousse par pousse tu faisais tomber les idées reçues par une qualité de travail impeccable et tu contraignais les plus conservateurs de tes collègues à avoir un regard moins tordu sur les rapports entre les deux sexes.

Tu devins la bête noire des magouilleurs de toutes sortes, car ils connaissaient ton honnêteté inflexible.

Tu n’abandonnas pas pour autant ton activité militante. Ton combat pour la justice sociale devint de plus en plus centré sur la libération de la femme. Tu fondas l’association "Tighri  n’tmatut"* dont tu fus élue Présidente.

L'engagemnent sera difficile, à cause des pesanteurs de la société, des tentatives de récupération politiciennes, des blocages bureaucratiques, et surtout, de plus en plus à cause de la terreur islamiste, ce déferlement de violence bestiale qui annihile toutes les volontés.

Qui peut oublier votre prise de position courageuse pour dénoncer le crime intégriste quand ils brûlèrent vive une femme et son enfant à Ouargla si lointaine par la distance mais si proche de vos cœurs!

Alors que la plupart de nos hommes politiques fermaient les yeux, s’aplatissaient devant l’islamisme, le courtisaient et tremblaient devant chaque intonation de la voix des barbus fascistes, qui peut oublier le courage de ces femmes qui dirent publiquement, devant la lâcheté et face à l’intolérance:

"-Non à la barbarie!"

Qui peut oublier les efforts que tu prodiguas pour animer un ciné-club dans lequel les femmes pouvaient avoir leur place.

Alors que l’espace culturel public se rétrécissait inexorablement devant les hommes tétanisés par la peur de la violence intégriste, tu continuais à "ramer contre le courant" pour donner aux filles et aux femmes de Tizi, un lieu où  se retrouver. Elles pouvaient, grâce à toi, dire les maux de leurs vies, échanger leurs espoirs et cultiver ensemble les graines de l’émancipation pour tous.

Qui peut oublier tes écrits percutants dans votre bulletin "Cri de Femme".  Tu y dénonçais l’injustice faite aux femmes dans nos pays musulmans; le code de la famille inique qui institue l’inégalité entre les deux sexes* .

Tu parlais du quotidien impossible des femmes battues, des femmes répudiées. Tu informais les gens sur les luttes et les espoirs chez nous et ailleurs. Tu disais le rêve commun d’une humanité où l’homme et la femme, égaux dans leur différence, fraieront de nouveaux chemins sur la route du progrès.

Qui peut oublier que c’est notamment grâce à toi que le 8 mars est devenu une tradition à Tizi-ouzou. Chaque année, vous étiez des dizaines à organiser fiévreusement le rendez-vous de la "fête des femmes"(je sais que tu n'aimes pas le mot "fête" pour désigner le 8 mars).

Celles-là préparaient une exposition, celles-ci préparaient la séance du ciné-club, celles-là encore préparaient le numéro spécial du bulletin "Cri de Femme"... 

Bientôt, ton association devint incontournable.

Tu t’attelas à rendre effectif un nouvel horizon: Fédérer le combat des femmes pour une société où sera enfin pleinement reconnue leur dignité d’être humain.

Le mouvement démocratique des femmes en Algérie était divisé en deux tendances principales aux positions largement divergentes.

La première comptait sur le développement général de la société  pour libérer la femme. Le droit au travail, la lutte quotidienne contre les injustices, la révision des articles les plus négatifs du code la famille... étaient les axes de travail essentiels que ce courant proposait aux femmes.

La seconde tendance refusait de négocier le statut de la femme. Elle voulait d’abord abolir la ségrégation dont la femme est victime en Algérie et dans les pays musulmans. Reconnaissance de l’égalité en droit des hommes et des femmes et donc abolition de toutes les dispositions juridiques (inspirées de la chari'a) qui s’opposaient à cette égalité. Lutte contre toutes les formes d’expression de cette inégalité, indépendamment des "conditions objectives".

Nabila, tu comprenais l’efficacité des premières  et tu savais la légitimité des secondes. L’égalité en droit entre les hommes et les femmes devint ton leitmotiv, mais cela ne t’empêcha pas de participer aux luttes "concrètes".

Un de tes principes favoris était d’utiliser la force de l’exemple pour aider au changement des comportements. Même s’il fallait "choquer" les hommes, les femmes se doivent de conquérir de nouveaux espaces de liberté, dans la pratique quotidienne de la vie. Elles ne doivent pas attendre que ces libertés leur tombent du ciel.

A force d’effort et d’abnégation le projet d’unification du "Mouvement Femmes" en Algérie commençait d’aboutir.

De coordination en coordination, les obstacles subjectifs tombaient les uns après les autres. Mais il fallait compter avec les manipulations politiciennes et la puissante inertie que sécrétaient les diverses chapelles politiques. L’édifice savamment construit par des mois et des mois de travail patient, d’effort de conviction, de nuits de débats...finit par s’écrouler...

Puis la déferlante intégriste emporta tout sur son passage. Plus question de "travail de masse", plus question de manifestations publiques, plus question même, pour beaucoup de femmes, d’ "activité politique".

Pour les islamistes, les femmes qui refusent leur projet totalitaire sont les agents de Satan et une cause principale de tous les maux dont souffre la société.

Comme tu le faisais quasiment chaque jour, tu descendais ce jour-là la route menant des bureaux où tu travaillais à l'université. Soudain, une voiture, qui de toute évidence t'attendait déboucha d'un chemin de traverse. Elle vint à vous, toi et ton compagnon d'infortune. Ils se présentèrent  comme policiers et t’exhortèrent à les accompagner. 

Tu compris vite le subterfuge et tu tentas vainement de t’enfuir. Plusieurs coups de "Mahchoucha"* et la vie s’arrêta de couler, le monde se figea pour toute l’éternité.

La population de Bejaïa se mobilisa pour  recevoir son enfant avec tous les honneurs qui étaient dus aux martyrs du Progrès.

Des milliers d’hommes et de femmes te dirent, à leur façon, leur gratitude, leur respect et leur admiration.

Tu reposes en ces lieux où, selon l’anecdote, Yemma Guraya, Sainte Patronne de Bejaïa, se promenait seule, dans la nature sauvage.

L’anecdote raconte que comme toi, Yemma Guraya était une jeune femme très belle.

Tout comme toi cette jeune femme refusait de rester cloîtrée à la maison comme le voulait la tradition. Elle sortait chaque jour se promener longuement dans la forêt voisine.

Pour "protéger leur honneur", les sept frères de Yemma Guraya décidèrent de balafrer son visage au point d’en rendre la vue insupportable.

C’est ainsi qu’elle échangea sa beauté contre la liberté.

La barbarie des islamistes est encore plus cruelle. Ces "frères du diable" assassins de Dieu dans sa plus noble création ne t’auront même pas laissé ce choix de la légende.

 Ils t’ôtèrent la vie et cassèrent par ce geste ce qui restait du lien qui les unissait au reste du genre humain.

________________________________________

 

* Nabila fut longtemps militante et dirigeante du Parti Socialiste des Travailleurs (P.S.T.).

* Cri de femme: Nom de l'association féminine dont Nabila était Présidente-fondatrice.

* En violation de la Constitution algérienne qui reconnaît pourtant l’égalité entre les citoyens, indépendamment de leur sexe, de leur religion ou de leur race.

* Fusil de chasse à canon scié.

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 15:00

La colline de Tagmount Azouz qui l’a vu naître en 1939 le voit revenir dans un cercueil, au seuil de cet hiver 1994. Cinquante-cinq années d’absence, puis la terre ancestrale le reprend dans son sein. 

C’est  Aziz Belgacem l’enfant du pays qu’elle n’a pas oublié. Face au  mont Djurdjura, majestueux et éternel, il vient se reposer. Il dépose son fardeau fait de souffrances et d’espoirs de millions d’êtres humains. Une brise glacée lacère les visages.

Aziz est pour la plupart des jeunes de son village natal une grande inconnue. Victimes de l’amnésie collective orchestrée par un système totalitaire absurde, ils ne pouvaient retrouver son nom dans la mémoire artificielle que l’école et les moyens d’information à la solde du pouvoir ont façonnée au travers d’une entreprise systématique d’acculturation. Les personnes les plus âgées, celles de la génération de Aziz en particulier, le croyaient depuis longtemps disparu. Elles pensaient qu’il avait été tué  dans la tourmente ayant suivi le 19 juin 1965.  Cette année-là, en effet, pour résister au coup d’Etat militaire, il avait "basculé dans la clandestinité" avec ses camarades du Comité exécutif de l’Union Nationale des Etudiants Algériens.

Il s’en est même fallu de peu pour que son corps à jamais disparaisse sans que  ses compagnons d’un combat qui dure depuis plus de trente ans soient informés de l'ignoble assassinat. Avec l’aggravation de la crise et les vagues de destructions criminelles, les rencontres se sont faites rares. Aziz était particulièrement effacé, de sorte que l’on ne s’étonnait pas de ne pas l’avoir vu pendant plusieurs semaines.

Et puis les événements s'étaient précipités à une cadence infernale. A la veille de son départ vers Oran, où l’appelait son devoir militant, Aziz rentrait chez lui comme d’habitude, après une journée de travail. Ce jour-là, la mort le guettait, anonyme dans la multitude des passants. Il reçut deux balles dans la tête dans la rue Bab-Azoun, au coeur de la Casbah.  Ses parents, prévenus à la dernière minute par la police, eurent du mal à trouver les coordonnées d’Ettahadi* pour informer de son décès. Le lendemain, déjà c’était la mise en terre. La fin d’un homme est si rapide, en cette époque d’assassinats en série!

Pourtant les villageois sont tous là et beaucoup de ses compagnons aussi. Venus d’Alger, de Tizi, de Béjaïa, Constantine, Oran et d’autres régions encore de ce vaste pays, ils se retrouvent et n’ont pas honte de pleurer.  Un geste dérisoire pour témoigner de leurs sentiments à celui qui fut pour chacun et pour tous, Aziz le camarade, le patriote, l’ami, l'Homme avec un grand H. Sous une fine pluie de décembre il s’en va, recouvert du drapeau de la Patrie, rejoindre sa dernière demeure. Aziz est parti comme il a vécu, dans la discrétion.

Aziz Belgacem faisait partie des premières promotions de l’Ecole Polytechnique d’Alger. Sa spécialité était l’informatique.

Il aurait pu utiliser ses atouts hors du commun pour s’enrichir et mener une vie d’aisance et d’opulence. Oui, il aurait pu choisir d’être un parvenu.  Mais l’appel de la Patrie meurtrie par la guerre et le sous-développement était trop fort pour sa sensibilité humaniste. Il avait fait d’autres choix pour donner un sens à sa vie.

Dès la Guerre de Libération Nationale, encore tout enfant, il s’engagea dans le combat pour  l'indépendance du pays au sein de la Fédération de France du Front de Libération National (F.L.N.). A l’indépendance de l’Algérie, alors que nos politiciens entraînaient inexorablement la population dans une guerre civile sans issue, il sera, avec les militants du P.C.A.(parti Communiste Algérien) et de l’U.G.T.A. (Union Générale des Travailleurs Algériens) au coeur des manifestations qui firent vibrer la ville d’Alger, au cri de  "Sb’a snin barakat*  ".

L’Algérie était dans un état lamentable. Les orphelins de guerre emplissaient les rues des villes. Le chômage atteignait plus de la moitié de la population active. Parce que l’indépendance fut très mal « négociée », la quasi-totalité de la population non musulmane qui constituait l’encadrement de l’économie et de la société était contrainte de partir. Une anarchie générale régnait dans le pays. Les uns défonçaient des portes et s’accaparaient les villas et appartements abandonnés par les colons. Les autres établissaient des contrats de vente bidon et s’appropriaient des terres vacantes désertées par leurs propriétaires. D’autres encore faisaient la guerre à leurs frères d’un combat encore tout chaud. 

Mais en même temps que cette anarchie, naissait un grand espoir pour des millions de gens. L’indépendance c’était d’abord la dignité retrouvée. Des patriotes qui refusaient le cercle vicieux de la guerre fratricide dirent: «la misère est la première accoucheuse de la guerre. Aucune dignité n’est réelle sans le pain et le travail»

Edifier une société nouvelle où ce droit élémentaire  soit reconnu pour tous est un rêve fantastique. Un rêve que partagèrent beaucoup de jeunes et de moins jeunes qui, à l’exemple de Aziz Belgacem, se lancèrent dans la bataille des « Taches d’Edification Nationale ».

Pour panser les blessures de l’Algérie exsangue Aziz milita au sein de l’Union Nationale des Etudiants Algériens et du parti Communiste Algérien. Il mettait sa vie au service de cette idée simple et grandiose à la fois, une idée pour laquelle tant de belles jeunesses ont brûlé, il se fit bâtisseur de l’Algérie libre et solidaire.

Les débuts d’organisation de la classe ouvrière, les grandes campagnes de volontariat pour soutenir les paysans, les affrontements avec les islamo-baathistes sur le contenu de l’école à cette époque déjà, la répression du pouvoir (le P.C.A. fut le premier parti à être interdit par le gouvernement de l’Algérie indépendante), la fréquentation des vétérans de la guerre de libération nationale et du mouvement communiste, firent rapidement de lui un militant comme seules les grandes causes savent  encore en produire.

C’est donc tout naturellement qu’il se retrouva au Comité exécutif de l’Union Nationale des Etudiants Algériens, organisation qui, comme on le sait, avait décidé de s’opposer au coup d’Etat militaire du 19 juin 1965. Il participa à la fondation de l’Organisation de la Résistance Populaire (O.R.P.) qui devint parti d’Avant Garde Socialiste en janvier 1966.

Connaissez-vous la clandestinité ?

Jusqu’en 1990, Aziz vécut en Algérie, dans la clandestinité la plus totale, consacrant sa vie à servir son parti et sa patrie. Vingt-quatre de ses meilleures années, il les avait données à son  pays. Sans vie de famille, sans papiers d’identité authentiques, sans vacances, sans relations mondaines, sans habitudes quotidiennes... Rien que les réunions militantes, les travaux d’élaboration et de confection des documents militants, les tâches d’organisation et de propagande, les changements de cache. Il fait partie de cette poignée de militants qui vouèrent totalement leur existence à la cause qu’ils servaient. On les appelait les "clandestins" ou encore, les "révolutionnaires professionnels". Drôles de professionnels en vérité.

Cette vie de paria commençait généralement, comme pour Aziz,  par une descente de police. Le militant devenait un "recherché". Il devait rompre toutes ses relations habituelles car c’était souvent par ces relations que les services de sécurité tentaient de le retrouver. Il fallait fréquemment changer de cache pour minimiser les risques de se faire arrêter. La peur au ventre, il entamait une vie nouvelle, pleine de dangers et d’incertitudes.

Car bientôt l’organisation le sollicitait pour accomplir de nouvelles missions. Son pseudonyme devenait son nom définitif, le parti lui procurait de faux papiers. Il changeait d’identité. Sur fond de jeu de cache-cache avec les services de sécurité, ces hommes "d’une étoffe à part" animaient la vie de l’Organisation clandestine : ils faisaient circuler l’information, élaboraient et mettaient à jour la ligne politique, organisaient la formation des adhérents, coordonnaient les actions politiques et syndicales et notamment les grèves ouvrières et les mouvements estudiantins...

En fait, ces hommes et ses femmes étaient, nuit et jour, en service permanent pour le compte du parti. Leur vie personnelle se mêlait tellement à la vie de l’organisation qu’ils en venaient à ne plus savoir parler des choses de la vie courante... Leur vie quotidienne était la Révolution. Ils percevaient le salaire d’un ouvrier moyen qu’ils reversaient souvent en grande partie au Mouvement sous forme de cotisations et de "contributions" pour soutenir telle ou telle cause internationale, tel ou tel mouvement populaire, tel ou tel camarade en difficulté.

Grâce à ces militants dotés d’une volonté inflexible, d’un courage exemplaire, d’une abnégation sans pareille, des milliers de gens accédaient à la fonction d’accoucheurs de l’Histoire. Par leur travail patient et méthodique ils édifiaient une organisation libérant les individus qui la composaient des limites naturelles que leur imposait leur individualité. Malgré la répression qui nous poussait à nous isoler, malgré les difficultés quotidiennes qui nous attiraient vers la vie végétative, ils tissaient patiemment les fils qui nous faisaient vivre comme être collectif.

Et eux,  les militants comme Aziz Belgacem,  étaient les organes vitaux de cet être collectif formé de gens anonymes ou célèbres qui ne se connaissaient généralement pas mais qui partageaient une commune passion pour l’Algérie.

Aziz Belgacem n’était pas qu’un simple « révolutionnaire professionnel ». Il était également un homme que la nature et la société avaient doté de qualités peu communes. L’une de ses plus grandes qualités à nos yeux est l’amour qu’il vouait au travail. Aziz était un  "stakhanoviste" du travail. Il ne connaissait pas le repos. Il était toujours en train de faire quelque chose. Homme d’une rigueur sans pareil, pointilleux comme seuls le sont les mathématiciens, Aziz aimait le labeur bien fait ; il vouait un culte secret à la perfection.

Combien de ceux qui, dans les années 1960 et 1970, aux pires moments de la clandestinité, te doivent sans te connaître le rayon de culture qui leur permettait d’accéder à l’esprit collectif ?

Tous ces hommes et ces femmes qui avançaient sur le chemin du progrès, grâce à des militants comme Aziz, savaient-ils les efforts qu’avait demandé la satisfaction régulière de leur besoin d’information et de culture ? Combien d'entre eux pouvaient s’imaginer les nuits que Aziz Belgacem passaient à la fabrication de leur bulletin, à organiser la solidarité pour leur combat, à mettre à leur disposition les conditions de leur  formation politique.

Dans les feuillets soigneusement pliés de Saout Echaab*, ils apprenaient régulièrement, malgré le black-out du pouvoir, malgré les coups de la répression, l’état des luttes et des espoirs de millions d’habitants de l’Algérie en marche. Les grèves  des mineurs de l’Ouenza, celles des travailleurs du grand complexe sidérurgique d’El Hadjar, les mouvements de paysans dans l’Oranie, les marches des étudiants à Alger, ou encore les exactions commises par telle  autorité dans tel village reculé des montagnes kabyles... Tous ces faits disséminés que le pouvoir voulait maintenir isolés devenaient grâce à des hommes comme Aziz un patrimoine collectif qui faisait "avancer les consciences".

Une autre grande qualité de Aziz Belgacem était l’humilité. Sans aucune exagération, nous témoignons n’avoir pas encore rencontré une personne qui avait autant le sens du devoir que Aziz. Il ne savait pas refuser un travail, il n’aimait pas donner des ordres, mais il excellait dans l'art de donner l’exemple.

Des dizaines d’années durant, Aziz avait pris sur ses maigres épaules les besognes les plus ingrates de l’Organisation, sans jamais se plaindre. Il passait invariablement des tâches de direction du parti à celles de secrétariat, de réparateur de machine, de cuisinier... avec un naturel tel que personne ne trouvait à redire à ces comportements singuliers.

Au sortir de la clandestinité, l’admiration que nous avions tous pour lui, lui qui avait sacrifié les plus belles années de sa vie au service du pays, ne lui tourna pas la tête. Au contraire de maints dirigeants qui ne lui arrivaient pas à la cheville et qui étaient partis vers des cieux plus cléments ou ne sortaient qu’entourés de gardes du corps, Aziz, lui, était employé à la Munatec* d’Alger, longeait quotidiennement la Casbah à pied pour rejoindre son travail le matin et aller prendre le bus le soir, à la Place des Martyrs.

Ainsi sont les militants de la trempe de Aziz Belgacem. Toujours calme, doux et attentionné, il parlait des choses les plus graves avec un sang froid qui laissait à peine transparaître ses bouillonnements intérieurs. Aziz était l’homme qui savait écouter les autres. Tout le monde lui racontait ses problèmes et Aziz donnait des conseils, faisait des remarques ou tout simplement souriait, de son sourire tranquille qui vous rendait votre sérénité.

Aziz était l’ami de tous et tout le monde l’aimait. Sa grande modestie le rendait d’un abord facile, son immense sensibilité humaniste attachait plus d’un, sa fine intelligence aidait les autres à pénétrer la complexité du réel.  Avec Aziz, les gens se cultivaient.

Aziz n’était pas un doctrinaire, ni un dogmatique. Il avait le sens du concret et savait découvrir la part de vérité qui existait chez autrui. L’effondrement du système soviétique ne l’avait pas particulièrement affecté. Aziz Belgacem savait différencier entre les valeurs profondes, humanistes et patriotiques qui avaient cimenté son engagement politique et la forme, la superstructure transitoire, que ces valeurs pouvaient revêtir. Vers la fin des années 80, de retour d’URSS où il fut envoyé par le parti pour étudier de plus près ce qu’il advenait de la Perestroïka, son jugement fut définitif : le mythe du communisme réel est une gigantesque farce dont la première victime est la classe ouvrière censée en être le premier artisan et bénéficiaire.

Mais, lorsqu’il avançait une vérité nouvelle, Aziz le faisait sans entêtement ni forfanterie.  Il attendait patiemment qu’elle fasse son chemin dans la tête de ses interlocuteurs. Il avançait des faits ou des hypothèses mais n’aimait particulièrement pas jouer aux nouveaux prophètes.

Depuis 1988, Aziz Belgacem et une poignée de ses camarades à l’intérieur du P.A.G.S. avaient compris que le danger mortel qui guettait la société algérienne était l’intégrisme islamique. Ce fut là, en même temps que l’expression d’un attachement sans faille aux intérêts patriotiques de la nation, le résultat d’une poussée de la pensée critique, d’une mise en cause « radicale » des schémas théoriques qui sous-tendaient les analyses traditionnelles de leur parti.

Pour lui l’intégrisme islamique et l’Algérie sont deux réalités, deux projets de société, deux systèmes de valeurs, irrémédiablement antinomiques. L’islamisme n’est pas un simple courant conservateur, obscurantiste ou même réactionnaire. Il ne peut être traité comme un simple courant politique, car son objectif est justement d’étouffer par la force toute expression pour les autres courants d'idées, qu’ils soient d'essence politique, culturelle ou religieuse.

Cette vérité, au début  "marginale" a fait maintenant du chemin dans la société et dans l’Etat. Leur combat pour cette  "prise de conscience" fut à proprement parler titanesque.

Il fallait d’abord lutter contre soi-même, contre le doute qui nous taraude toujours quand notre point de vue n’est pas partagé. Il fallait ensuite lutter contre les camarades d’un combat qui dure depuis des dizaines d’années mais qui avaient fait d’autres choix. Le déchirement fut douloureux mais les enjeux sont tels que la rupture était inévitable.

Il fallait, parallèlement, lutter contre les "pesanteurs extérieures" qui tentaient d'étouffer la voix interpellant l’ensemble de la société et désignant le monstre intégriste. Les pressions du pouvoir qu’agaçait le lancinant rappel à ses devoirs patriotiques que constituaient les prises de position de Aziz et de ses camarades. Les sarcasmes et parfois les insultes des partis et personnalités "démocratiques" qui ne retenaient de la démocratie que le bulletin de vote. Le faible écho à leurs mots d’ordre chez les "masses populaires"...

Il fallait enfin lutter contre les mille et une têtes de l’hydre islamiste. Survivre en échappant à ses attentats criminels et continuer de témoigner, de dire malgré la peur. Débusquer et dénoncer les multiples procédés, souvent "anodins" par lesquels l'islamisme pénètre l'Etat et impose son hégémonie à la société. Mettre impitoyablement le doigt sur l'inconséquence du pouvoir et des partis démocratiques qui cherchent à s'entendre avec l'intégrisme.

Lors du congrès qui prononça la dissolution du P.A.G.S. et son remplacement par le mouvement Ettahadi, Aziz fut élu à la direction de la nouvelle organisation. Dans le cadre de ce mouvement politique, il continua à servir le pays en désignant la bête immonde qui grandit dans le ventre de la nation.

Le déferlement de la violence intégriste barbare allait dramatiquement confirmer la justesse des analyses sur l’islamisme, défendues par Aziz Belgacem et ses camarades. Progressivement mais inexorablement, des fractions de plus en plus larges de la société se saisissaient du "noeud de la contradiction principale" et rejoignaient les rangs des défenseurs de la République.

Pour la nation, le coût de cette prise de conscience est cependant énorme. Des milliers de citoyens assassinés, des dizaines de milliers de personnes contraintes à l’exode ou à l’exil, des centaines d’écoles brûlées, des dizaines d’usines à l’abandon, des ponts plastiqués, des forêts incendiées...

Ce coût n’était pas inévitable. Les détenteurs du pouvoir politique en Algérie, les intellectuels et autres dirigeants des partis non intégristes qui avaient louvoyé et qui continuent de courtiser l’islamisme, en portent une responsabilité historique. Les Etats occidentaux qui avaient tenté et qui tentent d’instrumentaliser l’intégrisme en sont également responsables.

La dernière fois que nous  vîmes ce grand ami des humbles, ce fut à Azazga, à l’enterrement de Lounes Djabellah, un autre camarade assassiné par un commando islamiste. Il nous conseilla de « faire attention », et ajouta avec son sourire malicieux : "Dans cette guerre contre l’intégrisme obscurantiste, notre premier devoir est peut-être celui  de rester en vie !"

Le sacrifice de Aziz Belgacem fait partie de ce prix que la nation paie pour éviter en Algérie et dans les autres pays de la région un drame terrible. Celui qui résulterait d’une prise du pouvoir politique par l’intégrisme islamique, ce courant qui allie la violence barbare du moyen-âge et le raffinement systématique des totalitarismes modernes.

________________________________________

 * "Le Défi": Mouvement politique dans lequel militait Aziz.

* "Sept ans de guerre et de souffrance, ça suffit !"

* "La Voix du Peuple": organe central du P.A.G.S.

* Mutuelle Nationale des Travailleurs de l'Education et de la Culture.

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 20:15

Sur l'un des pitons de la Colline Oubliée, le samedi 10 mai 1997, Djaffar Ouahioune, un des enfants du Mouvement de 1980 est  tombé sous les balles islamistes.

Ce jour là, un groupe d'hommes en tenue militaire traversait le village et pénétrait sans difficulté à l'intérieur du lycée. Ceux qui les avaient vus les avaient pris pour des éléments de la gendarmerie. Kamel Aït Hamouda, un ami de Djaffar qui travaillait également dans l’établissement, fut rapidement neutralisé.   

Djaffar, professeur de mathématiques au lycée des Aït-Yenni, donnait une leçon d’algèbre à des élèves attentifs. Il était au milieu de la salle, le bras désignant la dérivée f’(x) d’une fonction qui n’a plus de sens quand la mort fit exploser la porte de la classe : dans l’âcre odeur de la poudre brulée, il s’affaissa sur le  champ, en même temps qu’un de ses élèves (retrouver son nom), tous deux grièvement atteints.  

Agonisant, couvert de sang, Djaffar fut traîné par ses assassins hors de la classe. Les islamistes voulaient probablement que tout le lycée puisse voir, dans la cour, leur oeuvre abominable. Là, devant les maîtres et les élèves paralysés par l'horreur et la peur, les messagers de la mort, sans état d’âme, achevèrent au nom d’Allah le professeur à la blouse blanche et aux mains couvertes de craie.

Avant de se retirer, les djihadistes prirent soin de tuer le jeune Kamel Aït Hamouda dont le nom et celui de Djaffar, désormais, seront irrémédiablement enlacés, s’ajoutant à la trop longue liste des victimes de la barbarie intégriste.  

Disons-le : avec Djaffar, nous (croyions que nous) n'étions pas de la « même  tendance politique ». Pourtant, nous avions participé ensemble, au début des années 1980, à construire un puissant mouvement démocratique, utile à l'Algérie moderne.   

Il me souvient que Djaffar était, en même temps que mes camarades Djamel Zénati, Aziz Tari et Idriss Lamari, du Comité étudiant qui invita Mouloud Mammeri, un certain 10 mars 1980. Cette conférence sur  "La poésie Kabyle ancienne", interdite par le pouvoir de Chadli Bendjedid, était la goutte qui fit déborder le vase. Il en naîtra l'un des plus riches mouvements démocratiques que l'Algérie indépendante ait connus. Ces « jeunes » exprimaient une volonté collective embryonnaire qui s'affirmait, qui imposait progressivement l'Algérie nouvelle, fière de ses racines Amazigh et ouverte aux défis du monde actuel.

Certes, Ouahioune n'était ni un grand théoricien ni un grand orateur. Non, Djaffar était parvenu à s’imposer comme un des principaux animateurs du mouvement de masse, à la fois par son attachement aux principes et par ses qualités exceptionnelles d'homme d'action. Il était de toutes les Assemblées générales, de toutes les expéditions d'information auprès de la population, de toutes les distributions de tracts, de toutes les grèves, de toutes les manifestations interdites...

Après qu’au matin du 20 avril 1980, les forces spéciales de la gendarmerie nous eurent attaqués, à l’université de Tizi-Ouzou,  il fut un des rares militants actifs à échapper aux filets de la répression. Comme beaucoup, il bascula dans la clandestinité ; mes camarades (arabophones) d’Alger le prirent un temps en charge, le temps que dura l’orage. Je l’ai retrouvé aux premières éclaircies, et nous assurâmes ensemble l’animation du fantastique élan de solidarité qui se développa en Kabylie, dans toute l'Algérie et en Europe.  Manifestations populaires et grève générale, information de la population et des médias, négociations avec les autorités, contact avec les familles, visites aux détenus...; de longs mois d'activisme sans sommeil qui culminèrent par une éclatante victoire: la libération des 24 derniers détenus du Mouvement.

La solution par la violence que programmaient de larges pans du pouvoir et que préconisaient quelques résidus du populisme berbériste fut mise en échec; une Algérie nouvelle qui avance par des confrontations démocratiques et pacifiques naissait.

Nos chemins ont par la suite  quelque peu divergé; mais nous avions gardé l’un pour l’autre le respect que se doivent ceux qui ont affronté ensemble la machine absurde du pouvoir répressif.

Longtemps, Djaffar refusa d'admettre les déchirements qui firent imploser le F.F.S, un parti auquel il était profondément attaché mais que traversait cette profonde césure entre modernité et archaïsme qui fait inexorablement se fracturer l'unité culturelle de l'Algérie. Il était avant tout homme de principes et d'action. Beaucoup plus attaché à la cause Berbère qu'à ses représentants du moment, il parvint à se libérer de l'emprise du leader charismatique et  rejoignit le RCD qui lui paraissait plus proche de la cause qu'il défendait. Arab Aknine, son inséparable compagnon de 1980 avait fait le choix inverse et resta dans le camp du vieux militant nationaliste.

Notre dernière rencontre remonte  à l'enterrement de Mustapha Bacha, ami commun et autre leader du printemps Amazigh qui manquera dans les luttes à venir. Malgré l'abattement qui se lisait sur son visage (c'est Mustapha qui l'initia à la politique alors qu'il était encore lycéen) il était comme une abeille, débordant d'activité. Exactement comme en 1980.

De fait, ses études universitaires achevées, Djaffar avait choisi d’enseigner au lycée de Beni-Yenni, à quelques lieues de Tassaft, le village de ses ancêtres. Les attentats islamistes étaient quotidiens. Mais à aucun moment, la peur n’ébranla sa volonté de semer les graines de la pensée scientifique au cœur du village de Mouloud Mammeri, l’immense écrivain dont il fut ardent admirateur. Curieuse destinée: Djaffar, l’infatigable chasseur de l'identité Amazigh était venu mourir à deux pas de la sépulture du plus grand des intellectuels ayant porté la revendication Berbère. 

En ces années 1990, les flammes  islamistes de la haine bouleversaient la vie Algériennes et Algériens. En raison de la faible implantation djihadiste en Kabylie, cette région échappa un  temps au déferlement bestial du terrorisme. On la qualifia même de "Suisse algérienne". Mais ce peut-il vraiment qu'un havre de paix puisse exister dans le cratère d’un volcan en éruption ?

Considérant sa population impie, les islamistes voyaient et voient toujours dans la Kabylie une terre de djihad. Elle est, par ailleurs, pour les terroristes un sanctuaire du fait de son relief tourmenté propice à l'implantation de maquis. Le pouvoir néo FLN également cherchait depuis longtemps l'occasion de faire payer à la Kabylie sa tendance permanente à la rébellion.

Ainsi, les stratégies combinées des deux principales forces antagoniques, le populisme nationaliste et la réaction islamiste, portèrent dans le bastion du mouvement pacifique de 1980 l'affrontement sanglant où se joue l'avenir de l'Algérie.

L'assassinat de Mahfoudh Saidi, de Nabila Djahnine, Said Tazrout,  Achour Belghezli, Cheikh Stambouli et de tant d’autres citoyens, l'enlèvement puis le meurtre de Lounès Matoub ne laissèrent plus  que deux alternatives aux républicains conséquents cherchant à tromper, au moins provisoirement, les desseins de la mort. Prendre le chemin de l'exil comme le firent des dizaines d'intellectuels ou prendre les armes et se faire Patriotes résistants. Djaffar faisait partie de cette génération pacifique qui avait choisi la résistance armée. Le journal Le Monde les a traités d' "hommes de main" du Pouvoir.

Drôle de sbires en tout cas : Djaffar était sous le coup d'une condamnation à deux mois de prison pour port d'arme non autorisé. Les terroristes islamistes n'avaient pas laissé à la justice de monsieur Zéroual le temps de le jeter en prison.

 

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:39

Mahfoudh, ton nom vient s’ajouter à la liste encore ouverte des martyrs de l’Algérie démocratique, lâchement assassinés par la terreur intégriste. Tu rejoins les deux Abderahmane, Mohand-ou-Bélaîd, Rabah et tous ceux qui, pour avoir porté l’Algérie dans leur coeur, ont payé le prix lourd pour notre liberté et notre dignité.

Mahfoudh, ton nom n’a pas occupé la une des quotidiens car tu fus de ces militants dont la devise était de donner et de ne rien demander. Tu t’en vas anonyme comme tant d’autres enfants de l’Algérie meurtrie au moment où non seulement ta famille mais aussi la nation a tant besoin de gens comme toi pour soigner ses blessures.

Pleurez mères, pleurez en Mahfoudh l’avenir de vos enfants compromis, pleurez le risque que notre chère Algérie soit livrée aux charlatans venus des âges farouches; pleurez le sang qui a coulé de son corps, c’est une partie de l’énergie de l’Algérie qui s’en va.

Mahfoudh, dans ta vie courte mais tellement riche, tu as porté les espoirs de nos populations avec force courage et dignité exemplaire. Encore adolescent, tu révélais au monde ton sens humanitaire en répandant à travers nos campagnes le message du progrès. Pendant que les enfants de ton âge pensaient à faire la fête, tu pensais à comment aider les paysans, comment reconstruire le mouvement étudiant, comment "mobiliser" la jeunesse pour qu’elle puisse mieux aider la Patrie.

Mahfoudh, qui viendra maintenant essuyer les larmes de tes enfants, toi qui avais toujours pris le parti des humbles, toi qui avais refusé que les enfants d'Algérie naissent et vivent dans les pleurs ? Tu représentais l'idée du progrès et de la liberté. Ils ne connaissaient que l’argument de la hache et des chaînes à vélo.

Les islamo-baathistes s’en étaient déjà à plusieurs reprises sauvagement pris à ta personne pour empêcher l’expression des valeurs dont tu resteras le symbole. La première fois qu’ils exercèrent leur violence sur ton corps, ce fut à la fin des années 1970, à la cité universitaire d’El Harrach. Pour quelle raison, cette meute de barbus s’acharnait-elle sur le corps d’un jeune homme affalé sur le sol ? Certains avaient des chaînes à vélo, d’autres des barres de fer, d’autres encore des bouts de bois. Ils criaient, ils se bousculaient, ils te lapidaient avec une de ces haines à vous donner le frisson! Avais-tu brûlé le Coran? Avais-tu profané la mosquée ? Les avais-tu insultés alors qu'ils priaient Dieu?...

Non, non, ton crime était d’avoir invité la troupe de Slimane BENAISSA présenter la pièce de théâtre "Boualem Zid el goudam"* devant les étudiants résidents à la cité universitaire. Toute cette folie meurtrière, pour une pièce de théâtre! Et quelle pièce de théâtre! Une pièce autorisée et financée par un gouvernement dont l’un des premiers commandements est "l’Islam, religion de l’Etat".

Les services de sécurité étaient là, à regarder ton massacre, sans intervenir.

La seconde fois, ce fut à l’université de Bab-ezzouar au début des années 1980. Les islamo-baathistes voulaient t’empêcher d’organiser la solidarité avec le puissant mouvement démocratique qui se développait à Tizi-ouzou. Et comme toujours, en guise d’arguments, ils recoururent aux barres de fer et aux chaînes à vélo. Ils t’avaient laissé pour mort, mais Dieu t’avait doté d’une capacité d’endurance telle qu’au bout d’une semaine tu repris ton activité militante. Cette fois, leur jonction avec le régime corrompu de Chadli Bendjedid était devenue manifeste.

Entre l’intégrisme islamique et toi, les cicatrices de tes profondes blessures avaient, à jamais, dessiné la ligne rouge qui te servira de boussole au moment où les repères traditionnels s'évanouissaient. Ton point de vue sur la nature de ce courant rétrograde s’affirmera donc tout naturellement aux antipodes de celui que développent nos intellectuels de salon dissertant sur le "consensus national".

Toi qui avais "côtoyé" si longtemps et si profondément les islamistes, tu étais vacciné contre les paroles mielleuses auxquelles ils avaient recours lorsque le rapport des forces n’était pas en leur faveur. Quand ils étaient minoritaires ils vous disaient : "-Nous sommes la communauté des plus tolérants, n’est-il pas dit dans le Coran: -A vous votre religion, à moi ma religion!... " Mais dès qu’ils se sentaient en force ils vous assenaient un autre extrait du Coran : "-Il n’est point permis d’avoir d’autre religion que l’Islam!" Et quel Islam ? Le leur évidemment.

Après des études pour le moins "mouvementées" (tu fus même contraint de changer de filière pour échapper à la vindicte islamiste), toi l’enfant d’Alger la blanche, tu vins mettre ta générosité au service de l’E.M.A.C.** de Dellys. Ta femme, enseignante, vint avec toi apporter la science en ce trou oublié des Dieux qui s’appelle Ouled Kheddache. Pouvais-tu penser un seul instant (et qui aurait pu penser?) que pour t’en récompenser, des mutants portant la même nationalité que toi et moi allaient décider de faire un coup d’Etat à Allah et de t’ôter la vie ?

Mahfoudh, tu étais de ces cadres de la nation dont l’honnêteté, la rigueur, la passion et l’abnégation; en un mot le patriotisme généreux et la compétence au travail sont aujourd’hui le recours ultime pour permettre à ce pays meurtri de sortir de la crise.

Témoignez gens de l’E.M.A.C. que Mahfoudh était un homme exceptionnel à la fois compétent, généreux et modeste. Témoignez Direction de l’entreprise pour les longues nuits sans sommeil, que Mahfoudh avait passées afin que votre unité reste debout. Témoignez travailleurs pour toutes les contraintes, pour tous les sacrifices que Mahfoudh avait consentis dans le but de vous permettre de construire un Conseil syndical digne de ce nom.

Témoignez gens de Ouled Kheddache, qui pour écrire une lettre, qui pour remplir un dossier médical, qui pour transporter un malade...n’hésitiez pas à déranger Mahfoudh même au milieu de la nuit; témoignez qu’il était toujours disponible, prêt à vous rendre service.

Et surtout vous qui formez cette majorité dont la lâcheté confine à la veulerie lorsqu’elle vous empêcha de venir jeter un dernier regard sur la dépouille de Mahfoudh***, témoignez qu’il était un homme serviable, bon et doux comme vous n’en avez pas rencontré beaucoup.

Dire la vérité aux algériens était l’un de tes principes favoris. Mahfoudh, ta formation aux idéaux du patriotisme, de la solidarité et de la rationalité avait fait que tu refusas toujours de chevaucher le flot de la démagogie populiste et de placer tes intérêts personnels ou partisans avant l’intérêt du pays. Mais dire la vérité n’est certes pas "payant" dans une société anomique, sans ordre, où la population ne sait plus distinguer ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas; ce qui est possible de ce qui ne l’est pas. Les gens préfèrent la démagogie et les solutions miracles que tu savais être impossible. Connaissant toutes ces difficultés, tu n’hésitas pourtant pas à dire la vérité et, pour elle tu mourus.

Savent-ils ce qu’ils font, ces monstres issus d’un croisement incestueux entre la barbarie l’inculture et le parasitisme, en appuyant sur la détente pour faire exploser ta tête ? Ont-ils la moindre idée des vrais problèmes qui se posent au pays et du besoin qu’il a de gens comme Mahfoudh ? Comment peut-on tuer quelqu’un pour avoir des qualités faisant tellement défaut aux algériens d’aujourd’hui: l’amour de la Patrie, le sens profond de l’humanisme, la compétence au travail ?

Mahfoudh, ceux qui t’ont assassiné ne veulent pas que l’Algérie se mette debout ; ils considèrent que c’est le seul moyen de préparer le terrain à la dictature théocratique qui est leur véritable dessein.

Pourtant, la guerre que les islamistes font aujourd’hui à l’idée de nation algérienne moderne et démocratique, ils l’avaient irrémédiablement perdue en 1830. Cette année là ils livrèrent notre pauvre peuple, anesthésié par leur opium, au génocide colonial (colonialisme avec lequel ils s’étaient vite entendus d’ailleurs, tellement l’obscurantisme se conjugue si bien avec la servilité).

En voulant empêcher notre société de réaliser les transformations ô combien nécessaires pour survivre sans rente pétrolière en ce terrible monde moderne, ils veulent rééditer un génocide encore plus dramatique.

Non bien sûr, ceux qui t’ont assassiné, leurs commanditaires et leurs suppôts, même lorsqu’ils s’affublent du titre de "démocrates" sont incapables ne serait ce que de sentir l’ombre des enjeux véritables pour lesquels ils braquèrent leurs armes sur toi, toi dont la seule arme avait toujours été le stylo. L’hégémonie de l’archaïsme sur leur cerveau leur interdit d’accéder au bagage mental nécessaire à cette saisie. Ils sont condamnés et veulent condamner toute la nation à l’arriération.

Mahfoudh, la démagogie de nos politiciens dont le nombrilisme n’a d’égal que leur degré d’inculture et le peu de cas qu’ils font de l’intérêt national cause des dégâts terribles dans la conscience collective. Ils nous abreuvent de promesses mensongères et nous empêchent d’accéder à une compréhension correcte des problèmes et de leurs solutions.

Pendant que les meilleurs enfants de l’Algérie tombent sous les balles intégristes, la plupart de nos dirigeants au pouvoir ou dans les partis d'opposition, font des calculs à courte vue. Ils courtisent les islamistes et les appellent vainement à partager les commandes de l’État. Ils croient que la politique, c’est l’art du mensonge, alors qu’elle est la science des buts collectifs permettant à la nation de relever les défis que lui pose son insertion dans le monde actuel. Ils entretiennent le mythe criminel d’un consensus possible avec l’islamisme, alors que ce dernier travaille à la destruction de l'État national.

Mais toutes les combinaisons politiciennes sont invariablement battues en brèche par la dialectique du réel. Il en sera ainsi tant que domineront les approches démagogiques qui interdisent d’engager les remises en cause nécessairement impopulaires permettant au pays de survivre dans un environnement international de plus en plus contraignant.

Depuis que la rente pétrolière avait commencé à nous irriguer de son flot de dollars, nous avons perdu le sens du travail qui fait les grandes nations; il nous faut le retrouver pour survivre. Nous avons à construire un ordre nouveau où il n’y aura pas de place pour les parasites et les démagogues, un ordre qui libère les énergies et les consciences et impose à chacun de servir la société avant de se servir. C’est là un défi aussi énorme qu’incontournable.

Mahfoudh, pour survivre, l'Algérie a besoin de déclasser ces élites parasitaires et de former de nouvelles élites dont tu es le modèle.

Mahfoudh, avant que ton corps n'ait rejoint sa demeure, ta femme donnait naissance à une belle petite enfant. Tu ne verras pourtant pas les yeux de ta charmante fille, toi qui voulait tellement donner une soeur à tes deux grands garçons. Elle ne connaîtra de son père que la mémoire dont elle peut être fière. Arborant désormais ton nom et ton pré-nom Hafidha, née dans la douleur de ta perte, se prépare déjà à vivre le destin des filles de l'Algérie. Un destin que tu voulais fait de liberté et de progrès et que nos ennemis communs veulent métamorphoser en un inavouable cauchemar.

Mahfoudh, les gens ont frissonné aux cris, aux hurlements de tes soeurs, tordues par la souffrance. Ta mère qui n'en peut mais, ton père qui resta digne. Nous partons en cortège vers Alger puis Kouba et le cimetière de Sidi M'hamed. Même le ciel est bien triste qui pleut à fendre l'âme.

Les camarades étaient là à t'attendre, trempés de pluie, gauches, honteux d'être restés en vie. Ils tenaient tellement à pouvoir t'accompagner durant cette étape ultime d'un voyage qui fut riche.

Mahfoudh, une saine colère monte de nos entrailles, nous qui t’avons connu et aimé. Une colère salutaire pour la sauvegarde du pays. Par ta mort et celle des centaines, des milliers d’autres défenseurs de la Patrie, qu’elle monte, qu’elle se transforme en un flot impétueux qui emportera tous ceux qui se dressent devant la volonté de l’Algérie d’imposer sa puissance tranquille en ce monde qui n’a pas de pitié pour les faibles nations!

Mahfoudh, toi et tous ceux qui tombent sous les balles de l’intégrisme assassin, vous êtes le tribut que la Patrie paie pour une véritable prise de conscience. Prise de conscience que pour s’en sortir le pays a besoin de centaines, de milliers, de millions de citoyens comme toi.

Pour tous ceux qui t’ont connu et aimé, pour tes amis et tes camarades, nous te disons : repose en paix, l’Algérie vaincra.

Notes 

*"Boualem, va de l’avant !": Pièce de théâtre représentant l'affrontement entre les "forces du progrès" et de la "conservation" en Algérie.

**EMAC : Entreprise Manufacturière des Articles de Cuir et chaussures: l’usine de chaussures fut entièrement brûlée par un groupe terroriste quelques temps après l’assassinat de Mahfoudh. Un pan de l’économie nationale qui s’effondre. Plusieurs centaines de familles se réveillent brutalement sans ressources.

***Par peur des représailles intégristes la plupart des villageois ne vinrent pas voir une dernière fois la dépouille de Mahfoudh avant son enterrement. Un tel comportement constitue une insulte à la tradition musulmane et aux coutumes locales.

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:36

Depuis quelque temps déjà l’ombre de la mort planait sur la ville de Tizi-ouzou. Les zombies islamistes avaient déclaré la Kabylie, terre de Djihad. Notre région était devenue un des principaux théâtres d’opération dans la guerre totale que les intégristes livraient à leur propre peuple.

Ici, la morale islamique ne s’appliquait plus aux "combattant de Dieu", ont déclaré les Imams du F.I.S. (Front Islamique du Salut). Tout  devenait licite pour ces élus d’Allah. Tuer n’importe lequel des habitants, prendre nos argents et nos biens, violer nos femmes...étaient des choses que désormais leur lecture de l’Islam rendait non seulement possible mais également nécessaire.

Plus ils terrorisaient les gens, plus leur commerce avec Dieu devenait profitable. Le nombre de points qu’ils gagnaient dans la macabre comptabilité du bien et du mal avec laquelle ils estimaient leurs chances de gagner le paradis était en effet proportionnel au degré de barbarie des crimes qu’ils commettaient.

Nous nous savions particulièrement visés par les hordes islamistes et nous avions très peur. Sans protection et sans armes, nous étions une cible d’autant plus facile que les services de sécurité paraissaient de plus en plus impuissants à endiguer la généralisation du crime. Nous tentions de prendre les précautions d’usage. Rompre avec les habitudes régulières dans nos déplacements en ville. Faire attention au moment de sortir ou d’entrer chez soi  et prendre garde à tout individu ou véhicule suspect. Eviter de se déplacer à pied. Garder un contact téléphonique quotidien pour s’informer et se rassurer mutuellement...

Mais pouvions-nous ne plus avoir d’habitudes régulières, sachant que notre existence était tout entière scandée par des rythmes quasiment immuables? Il faudrait ne plus aller à son travail, mais comment vivre sans travailler? Il faudrait ne pas prendre sa voiture au parking, ne pas acheter son journal, ne pas aller chez l’épicier ou le boulanger...

Un tel bouleversement dans le mode de vie était quasiment impossible à réaliser pour la plupart d’entre nous.

En ce début d’après midi, nous entendîmes très distinctement  le crépitement des rafales de mitraillette. Mon coeur bondit dans sa cage; cela dura dix minutes, un quart d’heure? je ne sais. Je compris instinctivement qu’un des nôtres venait de tomber. Puis la sonnerie du téléphone retentit et la terrible nouvelle nous fut donnée. T. Said comme nous l'appelions venait de se faire assassiner en rentrant chez lui. Il était le chef de bureau de Tizi-ouzou au journal "Le Matin".

 A une cinquantaine de mètre du bâtiment où il résidait, un taxi avec quatre terroristes à bord, l’attendait au retour du travail.

Plongé dans ses pensées, son cartable à la main, Said marchait sans faire attention aux deux adolescents qui descendirent du taxi pour lui emboîter le pas. Arrivés prés de lui l’un d’eux sortit un pistolet et lui tira une première balle. Saïd tomba à terre. Ils s’approchèrent posément de son corps et lui tirèrent une autre balle dans la tête.

Ce fut à ce moment là que depuis la caserne  située à quelques trois cents mètres du lieu du drame des gendarmes de garde comprirent qu’il s’agissait d’un assassinat. Ils tirèrent des rafales d’armes automatiques pour effrayer les tueurs en attendant l’arrivée des forces de sécurité qui se précipitaient vers les lieux.

Peine perdue, les deux terroristes étaient déjà remontés dans le taxi et s’évanouissaient dans la nature.

Un jour ou deux auparavant, nous étions ensemble à discuter des dangers qui nous menaçaient et du devenir de ce pays en perdition.

Je lui faisais remarquer qu’il ne prenait vraiment pas de précautions alors qu’il devenait la bête noire, non seulement des intégristes, mais également de la mafia politico-financière locale. Il habitait dans un quartier de la ville relativement isolé et circulait souvent à pied. Philosophe, il laissa échapper ces paroles de résignation:

"-De toutes les façons, je sais qu’ils finiront par m’avoir!"

Il paraissait désabusé mais pas aigri;  fataliste dirais-je.

Né sous le col de "Tamgout la Haute", T. Said avait grandi à l’orée de la grande forêt de l’Akfadou.

Avec la brise fraîche, les senteurs de la Méditerranée arrivaient chaque jour au village et entretenait l’évocation de ces contrées lointaines où la vie serait belle.

D’ici l’on domine la vallée du Sébaou; elle prend racine au flanc du versant d’Azazga, se déroule sinueuse comme un serpent le long de l’oued, puis se perd au loin vers Tizi.

Tout au fond du panorama, par-delà les collines et les ravins de la Grande Kabylie, le Djurdjura découpe dans le ciel sa majesté immense et éternelle.

On dirait un paysage de carte postale.

T.Said était l’aîné d’une famille nombreuse dont le père, vieux maçon malade, avait un grand mal à  assurer la nourriture quotidienne.

Sa scolarité fut cependant "normale" et il put arriver aux bancs de l’université, malgré la tentation régulière de tout abandonner pour se trouver un travail et aider la famille.

Son inscription en sciences exactes ne le destinait pas vraiment au journalisme. Mais le système scolaire absurde mis en place par le néo-FLN ne savait pas déceler les talents. Ce fut en quelque sorte contre le destin que l’enfant d’Aghrib devint journaliste.

A l’université, il se distingua rapidement par son militantisme de gauche.

Avec ses camarades du Comité Universitaire de la cité de Oued-Aissi, il participa à des luttes mémorables. Dans les grèves et les marches interdites, dans les meeting et les activités culturelles...T.Said et ses camarades imposèrent un style nouveau au  mouvement étudiant et forgèrent leurs premières armes pour les luttes futures.

Programme de revendication et plan de travail, élection démocratique des représentants étudiants dans les instituts et les cités, respect des prérogatives des différentes structures du mouvement étudiant, négociations régulières avec l’administration autour de revendications concrètes...étaient des "méthodes de lutte" nouvelles à Tizi-ouzou où dominait encore un jusqu'au-boutisme anarchisant. C’était pourtant des traditions forgées du temps de l’U.N.E.A. (Union Nationale des Etudiants Algériens), mais que les décennies d’hégémonie F.L.N. empêchaient de transmettre aux nouvelles générations. Longtemps, le mouvement étudiant algérien resta ainsi sans mémoire.

Sous la dictature du parti unique, T. Said lança un bulletin étudiant d’analyse et d’information qu'il voulait "autonome et démocratique". Il rédigeait pratiquement à lui tout seul, l’ensemble des articles des différents numéros...Il découvrait ainsi sa nouvelle vocation et sut que son destin était le journalisme.

Militant du parti d’Avant Garde Socialiste jusqu’à son auto-dissolution il participa dès la levée de l’interdiction qui pesait sur la presse libre à la nouvelle aventure du prestigieux journal "Alger Républicain". 

C’était à l’intérieur de ce journal, aux côtés des meilleurs représentants de la profession, qu'il apprit les rudiments de son nouveau métier. Il se fit bientôt remarquer par son style simple et percutant.

Puis il rejoignit l’hebdomadaire "Le Pays" dans lequel il occupa des responsabilités de premier plan. Ses articles bien documentés et qui ne ménageaient personne lui firent ses premiers vrais ennemis, dans le camp des islamistes, des "réconciliateurs" avec l’intégrisme assassin et de la mafia politico-financière.

Enfin et jusqu’au jour de l’attentat qui lui coûta la vie, T. Said occupa la responsabilité de chef du bureau de Tizi-ouzou au journal "Le Matin".

T.Said, était, à notre avis, un peu comme un enfant qui avait grandi trop vite. Il se jouait de la mort avec un sang froid qui frisait la désinvolture.

Hors de son travail déjà, dans la vie quotidienne, il était volontiers taquineur, sinon provocateur.  Il avait l’art de faire sortir les gens de leurs gonds  et n’hésitait pas à mettre les habits d’un odieux personnage  pour mieux faire parler ses interlocuteurs.

Je me souviens d’un débat "orageux" qu’il eut avec K.. Il lui disait, l’air très sérieux:

"-Nous sommes des Kabyles et devons respecter la coutume.

la femme doit rester à la maison!..."

Et la camarade, folle de colère, lui débitait tout ce qu’elle avait sur le coeur.

Son attachement à la cause de l’émancipation des femmes n’est, en réalité, pas discutable.

Ainsi, il me souvient que lors des élections communales de juin 1990, T.Said s’était donné pour tâche avec Nabila DJAHNINE et d’autres camarades femmes, d’analyser la participation féminine au scrutin dans toute la  région de Tizi-ouzou.

Cela leur prit plusieurs semaines de travail pour recueillir l’information et l’exploiter. Ils le firent gratuitement, pour le seul plaisir de servir la cause de la libération de la femme.

Par les comportements "provocateurs" qui lui valurent beaucoup d'inimitiés, Said  cherchait, en fait,  à percer "les murailles de Chine" que chacun d’entre nous dresse spontanément pour se protéger du regard d’autrui.

Il avait une curiosité passionnée des gens et des événements.

Ceux qui faisaient l'effort de comprendre moins superficiellement T.Said découvraient cependant une individualité beaucoup plus riche et complexe.

Au travers des mots et des gestes, au travers des types d’attitudes répétées face aux événements, vous appreniez à mieux le comprendre et à l’estimer.

Vous voyiez deux personnalités différentes s’associer et par certains aspects s’opposer dans un même personnage.

Derrière la fausse assurance d’un citadin en costume cravate, parvenu et un tantinet arrogant, se profilait invariablement la gaucherie du paysan kabyle, visiblement naïf et timide, toujours extrêmement sensible à la douleur des autres.

Journaliste à la plume limpide et au verbe acéré, Said était devenu une personnalité très controversée, dans la région de Kabylie au moins.

Beaucoup de ses lecteurs admiraient son courage lorsqu’il dénonçait la barbarie intégriste. Il fut l’un des premiers journalistes algériens à aller vers les Patriotes résistants et à raconter, admiratif, l’épopée de ces villages qui refusèrent, dans un premier temps les mains nues, le diktat de ceux que certaines populations appelaient déjà "Houkoumet ellil"* .

Des montagnes d’Azzefoune aux gorges de Palestro, de la forêt de Sidi Namane aux vergers de la Mitidja, par des nuits glacées et des jours de printemps, il pérégrinait pour voir et dire. Il disait en même temps que l’horreur du crime intégriste, l’espoir porté par ses milliers d'algériennes et d’algériens, chaque jour encore plus nombreux, qui refusaient la fatalité de la dictature intégriste et osaient  croire encore en l’avenir du pays.

Appelant un chat un chat, il mettait en évidence le sens caché des louvoiements criminels de certains partis "démocrates" qui, pour se forger une "assise populaire" insultaient un système moribond, fermaient les yeux devant les assassinats islamistes et  se faisaient les champions de la "réconciliation nationale".

Mais quelle réconciliation est possible avec un mouvement dont le but avoué est de remplacer la République Algérienne  par un magma islamique qui irait des fins fonds de l’Asie aux bords de l’Atlantique?

Quelle réconciliation avec un courant dont l’identité profonde est le refus de toute diversité dans l’identité collective?

Quelle réconciliation avec les assassins des intellectuels espoirs de l’Algérie meurtrie, des femmes qui portent la vie, des enfants symboles de la pureté naïve et avenir de la nation?

T. Said ne s’en prenait pas qu’aux islamistes liquidateurs de la nation. Il lançait régulièrement un pavé dans la mare de la mafia politico-financière locale.

C’est ainsi qu’il réalisa un reportage pour le moins explosif sur les magouilles qui se pratiquaient dans l’Entreprise Nationale des Industries Electroménagères, l’une des plus importantes de la région. Direction et syndicat étaient, pour une fois, associés dans un vaste réseau de pratiques frauduleuses.

Il souleva également le couvercle à la marmite bouillante du fameux "dossier foncier" de la ville de Tizi-ouzou. Des lopins de terre étaient affectés à différentes personnes en même temps. Des espaces verts étaient vendus à des promoteurs immobiliers. Des autorisations de construire étaient accordées non seulement par copinage mais probablement aussi contre bakchich. La soif de détournement des biens publics exprimée par les nouveaux partis semble dépasser celle du viel FLN corrompu. 

A chaque fois qu’une information concernant une atteinte au patrimoine ou à l’intérêt national était portée à sa connaissance, T.Said n’hésitait pas à la rendre publique. C’est pour toutes ces raisons qu’il n’avait pas que des admirateurs.

Ces derniers mois, Said était gagné par la mélancolie.

En l’espace d’une ou deux courtes années, son métier d’observateur des soubresauts d’un Etat déliquescent lui apprit tellement sur le monde et les hommes que ses illusions de jeunesse, l’âme et l’énergie de ses espoirs semblaient à jamais perdus.

Il avait vu tant d’inculture aux plus hautes cimes du pouvoir, tant de magouilles et de coups bas, tant d’élans brisés, tant d’espoirs déçus.

Il avait vu tant de méchanceté gratuite, tant d’horreur inutile sur les champs de bataille d’une guerre tellement sale...qu’il en était blasé.

Il continuait cependant de se battre. Par la plume et la parole, par ses piques ravageuses, par les faits crus qu’il racontait. Par l’énergie du désespoir.

Dernière offrande qu’il fit à ce pays où les plus grands espoirs et profonds désespoirs sont également permis et dernier pied de nez qu’il fit aux tabous islamistes: Son nom est à jamais gravé sur le fronton du Centre Sportif de la Nouvelle Ville à Tizi-ouzou. Des adolescents (garçons et filles) y viennent quotidiennement épanouir leurs jeunes corps et cultiver l’amour.

_______________________________________

* Le Pouvoir de nuit: expression utilisée par certaines populations pour faire le parallèle entre le pouvoir officiel qui règne le jour et le pouvoir islamiste qui règne la nuit.

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 23:32

Beaucoup de choses ne sont encore pas dites sur les fameuses manifestations populaires d’octobre 1988 en Algérie.

Ce fut par la rumeur publique que la direction du P.A.G.S. (parti de l’Avant Garde Socialiste)  apprit qu’elle était censée préparer un soulèvement populaire pour abattre le régime de Chadli Bendjedid.

Au travers d’une conspiration diabolique, un plan de répression massive avait été mis en oeuvre par le pouvoir à la veille de ces manifestations pour démanteler l’organisation et lui faire porter la responsabilité des "Evénements d’Octobre 1988".

Alors que les services de sécurité interpellaient les camarades par dizaines, alors qu’ils les torturaient dans les casernes selon des procédés inhumains, alors que chacun cherchait à se cacher pour éviter de tomber dans les filets de la répression, tu tissais méthodiquement les liens qui nous faisaient exister comme volonté collective. Tu faisais les contacts, tu mesurais les coups portés au parti dans sa chair, tu transmettais les directives de la direction clandestine, tu sillonnais l’Algérois, malgré la peur qui t’habitait pourtant comme nous tous.

Combien de fois, en embrassant ta femme Rachida et tes  fillettes pour lesquelles tu représentais tout en ce monde sans pitié, tu t’es dit:  "-C’est peut être la dernière fois que je les revois!"

Combien de barrages militaires tu traversas en cette période de grands troubles, le coeur serré, la main tremblante, mais l’oeil décidé et la malle pleine de tracts. Ce fut en octobre 1988; tu démontrais encore une fois que tu étais de ces  hommes sur lesquels le parti pouvait compter dans les  situations  les plus difficiles. Scrombz était le surnom affectueux que les camarades de Kabylie t’avaient donné.

Nous garderons toujours l’image que tu laissas en nous lors de notre première rencontre. Tes grosses joues rouges agrémentées d’un point noir donnaient à ton visage un air enfantin que tu cherchais vainement à camoufler par de semblants airs de gravité.  Ta bedaine dessinait sur ton corps des rondeurs manifestes malgré les vêtements amples et la corpulence du squelette. Ton éternel sourire toujours prêt à se muer en rire franc et sonore  achevait de te rendre sympathique, bien avant de découvrir la grandeur de ton âme. Tu arrivais vers midi, en cet été africain, soufflant et suant sous le poids de ton énorme cartable. Ton cartable où l’on pouvait trouver pratiquement tout: lampe torche, outils de mécanicien, nourriture, livres, tracts... ton cartable aussi singulier que l’est ta fameuse    Renault 4, cahotant, brinquebalant sur les routes escarpées de la Kabylie.

Cet homme à l’air balourd et bon vivant, cette "carrosse" qui geigne dans la moindre de ses articulations, sillonnent en permanence, nuit et jour, l’Algérois, la Mitidja, la Kabylie, pour le compte du parti. Sans aucune autre contrepartie que le plaisir de servir une cause à laquelle il était profondément attaché, Mohand-ou-Bélaîd consacrait 99% du temps libre que lui laissait son activité professionnelle, à animer la vie militante d’une organisation clandestine particulièrement réprimée sous la dictature "progressiste" de Chadli Bendjedid

Tu étais volubile, plein de sollicitude à en devenir lassant :

"-Comment vont ta femme et tes enfants? Ta mère est-elle guérie? Les résultats scolaires de ta fille, se sont-ils améliorés?    Hein!...hein!"

Tu passais un temps fou à discuter des problèmes personnels du camarade alors que ce dernier ne cherchait qu’à en finir avec sa mission pour repartir.

Et dès que quelqu’un soulevait le douloureux problème du statut de la femme dans notre société tu devenais intarissable. Ta mère, ta femme, tes filles et toutes les femmes de notre grand pays parlaient par ta bouche. Elles disaient que l’oppression que des siècles de coutumes patriarcales arabo-islamiques avaient légitimée est, en ce XXeme siècle inadmissible; elles disaient que l’iniquité peut et  doit cesser; elles disaient que non seulement les femmes, mais toute la société n’avait pas d’avenir sans la libération de la femme.

Tu racontais avec fierté que Rachida, ta compagne et la mère de tes enfants, faisait quotidiennement plus de 5 km à pied pour se rendre au travail. Tu ajoutais, avec un soupçon de culpabilité dans la voix:

"-Elle et les filles avaient fini par admettre mes courtes mais si fréquentes absences...c’est là, en quelque sorte, leur contribution à  la Cause commune."

Le coeur plein de bonté tu étais toujours prêt,"à donner un coup de main" .

Dieu sait le nombre de camarades souffrant de difficultés matérielles dans un parti "ouvrier" en pays sous-développé. Ton rôle dans la vie de l’organisation te mettait en permanence en contact avec des familles qui n’arrivaient pas à joindre les deux bouts, qui ne pouvaient financer des soins médicaux, qui n’étaient pas à même de faire face aux dépenses de la rentrée scolaire... Tu étais trop sensible pour résister à l’envie d’aider.  Une bonne partie de ton salaire allait régulièrement à  ces "coups de pouce" au profit des camarades. Tu étais tout le temps en train de faire des quêtes au profit de ces damnés de la terre  car  ta devise était que notre félicité ne pouvait être atteinte qu’au travers du bonheur qui se lit dans les yeux des gens qui souffrent.

Mais, il ne faut pas se tromper. Mohand ou Bélaid n’était pas un enfant de choeur! Derrière cette exubérance, ce mélange de volubilité et de sensibilité aux problèmes des autres, se cachaient une force de caractère, une "efficacité" dans le travail politique, des plus remarquables.

S’il vous fixait un rendez-vous, vous aviez intérêt à arriver au lieu précis et à l’heure précise. Avant de vous aborder, il se sera d'abord assuré que vous n’étiez pas suivis. La discussion commençait le plus souvent par des remarques du genre:

" -Camarade, tu arrives avec cinq minutes de retard, ce n’est pas admissible! As-tu fait attention...es-tu sûr de n’avoir pas été suivi?..."

Et à la fin de la rencontre, du fouillis de la discussion où se mêlait la vie personnelle, la vie organique, les débats politiques et parfois même des thèmes philosophiques, il aura toujours extrait et de manière précise, ce qu’il cherchait. Ce qui était nécessaire pour consolider le parti et "faire passer son message au sein des masses populaires"...

Militant discipliné et inflexible, Mohand savait taire ses divergences pour consolider l’oeuvre commune. Cela débouchait parfois sur des frictions avec des camarades qui n’arrivaient plus à suivre une ligne politique de plus en plus tortueuse. Il nous raconta plus tard que lui même était, sur plusieurs questions fondamentales, en désaccord avec les orientations de la direction; mais il ne le montrait jamais. Les dirigeants du parti connaissaient ces traits de caractère de Mohand et les "exploitaient" à fonds. Imperturbable et précis comme une horloge il représentait pour beaucoup d’entre nous l’image du militant communiste qui s’était adapté à l’enfer de la clandestinité.

Orphelin des hautes montagnes de Kabylie, tu connus très tôt le sens de la misère et de la privation.

Ne disais-tu pas souvent que ton destin « naturel » était d’être berger, paysan sans terre, ou encore, avec quelque chance, prolétaire dans une usine de la France métropolitaine?

Ce fut l’indépendance nationale et les choix « progressistes » qui s’en suivirent qui auront bouleversé ton cheminement historique comme celui de centaines de milliers de concitoyens de ta génération. L’école pour tous, en devenant  réalité, t’avait offert la chance de changer ton destin. Ton intelligence et ton abnégation au travail firent le reste.

De cette période de ta vie, tu gardas une énorme sensibilité à la souffrance des autres. Pour les avoir connues, tu savais que la pauvreté et l’exclusion étaient une injustice qu’il faudra bien abolir  un jour.

A l’Institut de Technologie Agricole de Mostaganem, où tu poursuivis des études d'ingénieur agronome, ta révolte spontanée rencontra un rêve universel et séculaire, le rêve d’une humanité plus juste et plus libre. Tu entras dans le mouvement comme on entre en religion.

A l’instar de milliers d’autres étudiants, les campagnes de volontariat au profit de la paysannerie, auront marqué ta vie de traces indélébiles. Tu découvrais en même temps que le bonheur de dépasser son individualisme l’étendu du drame dans lequel continuait de vivre la grande majorité de nos populations et cela conforta définitivement ta conviction qu’il fallait changer ce monde. Tu découvrais Marx, Lénine...et l’idéologie de la libération, cette religion des temps modernes qui faisait bourgeonner tant d’espérances.

Tu commençais à te façonner progressivement à la merveilleuse école du progrès en apportant ta contribution à façonner un monde nouveau.  Parallèlement à l’école des techniques agricoles, tu entrais dans une  école où l’on découvrait la grande félicité de donner sans demander, de contribuer à inscrire les signes du bonheur sur le visage des êtres aimés.

Les paysans des plaines verdoyantes du Tell et des Hauts plateaux steppiques te connaissaient bien, eux aux côtés desquels tu  menas tant de combats aussi héroïques qu’anonymes. Tu te battais  contre les grands propriétaires fonciers pour abolir le système inique du khemmassat qui fait la honte des sociétés musulmanes. Tu te battais contre l’ignorance, cette plaie béante qui nous empêche de bouger. Tu te battais contre l’appareil bureaucratique parasitaire qui, progressivement mais inexorablement,  étouffait notre fol espoir de tourner une page de l'Histoire humaine, d’en finir avec "l’exploitation de l’homme par l’homme".

A la fin de tes études, tu ne rejetas pas ces "rêves de jeunesse" comme le firent la plupart de ceux qui entraient dans la "vie professionnelle". Au lieu d’opter pour un poste administratif comme la plupart de tes camarades de promotion, tu  t’installas au milieu des paysans, dans un village agricole situé au coeur de la Mitidja.  Ton objectif était d’abord de servir le parti pour qu’il puisse mieux servir les "damnés de la terre".

Depuis lors, ton engagement politique devint chaque jour plus profond. Chaque jour encore plus tu t’identifiais à ce corps collectif qui portait dans la vie notre volonté commune de changer l’ordre social. Tu intériorisais les valeurs de solidarité, de liberté, de rationalité qui accouchent du progrès. Tu apprenais la discipline rigoureuse d’un parti clandestin. Tu assumais les hauts faits et méfaits d’un projet collectif qui s’affaissait déjà sous le poids de l'Histoire.

Décembre 1990, le premier congrès du P.A.G.S., ce parti au nom duquel tu avais tant donné, fut un moment très important pour deux raisons au moins.

Tu fus élu à la direction de l’organisation. Tu fus même chargé de coordonner  son intervention dans le monde paysan. Ce congrès adopta une ligne politique qui tirait les leçons de l’effondrement des systèmes communistes dans les pays de l’Est et mettait l’accent sur les dangers mortels que faisait courir à la nation, la montée de l’intégrisme islamique.

La quasi-totalité de la classe politique, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition, reçut avec un scepticisme teinté d’humour, ce qui fut considéré comme "divagation d’un parti Communiste agonisant".

Chevauchant les vagues de la démagogie, portées par les flots de l’inculture, nos "élites" n’avaient qu’une conviction: Chaque groupe, chaque "individu" considérait qu’il  suffisait de l’installer au sommet de l’Etat ou d’y rester encore quelques années pour que toutes les difficultés du pays s’évanouissent d’elles mêmes comme un mauvais cauchemar.

La rupture théorique que tu défendais avec tant de passion se révéla pourtant bientôt comme un avertissement à la nation. Une mise en garde lancée par le seul parti en Algérie qui s’essayait tant bien que

mal (et souvent plus mal que bien) à appréhender rationnellement le devenir du pays.

C’était déjà trop tard.

Et quand le feu de la folie islamiste embrasa la Mitidja, tous les camarades pensèrent à toi. Mais que deviendras-tu, au coeur de cette violence déchaînée, dans ce village perdu de Boufarik, côtoyant chaque jour, ces nouveaux croyants pour lesquels tu représentais le mal absolu?

Partout où tu allas pour soumettre une demande de mutation dans une autre région, les réponses étaient au mieux :  "-Vous devez attendre au moins une année, avant qu'un poste budgétaire soit libéré!"

Toi qui fus longtemps considéré comme l’homme du parti par excellence, le parti n’existait plus quand tu en avais le plus besoin.  Traqué comme un gibier par la horde intégriste, tu rivalisais d’ingéniosité pour échapper à leur traque inexorable.  Tu en vins à passer des nuits entières dans le poulailler pour éviter de tomber  entre leurs mains assassines.

Mais la mort n’attend pas. Ses prophètes comme des chacals rôdaient dans les villages isolés à la recherche de proies sans défense.  Après une longue absence, tu bravas le danger pour rejoindre ta famille, passer la nuit avec tes filles et ta femme si pleine de compréhension.  Dans ce hameau aux allures paisibles, les ennemis de la vie te guettaient. L’information arriva très vite aux groupes terroristes.

A trois heures du matin, ils étaient là, comme une meute. Armés jusqu’aux dents, imbus de la conviction morbide de tuer un mécréant. Ils fracassèrent les portes; tu réussis à leur échapper et à prendre la fuite; une rafale. Un cri désespéré, c’était ta femme qui te savait mortellement atteint.

Pour l’empêcher de crier sa douleur et sa rage, ils vidèrent sur Rachida le chargeur de la Kalachnikov.

Rachida, femme courage et comble de l'abnégation mourut avec toi et pour toi.

Désormais, vous partagerez  la même demeure pour les temps éternels.

Vos orphelines resteront seules jusqu’au matin. Au milieu des flaques du sang qui s’échappait de vos corps sans vie, elles ne cessaient de hurler de souffrance et de peur. De tout le village personne n’osa leur ouvrir sa porte, leur prêter la moindre assistance. La plus âgée de tes filles n’avait pas ses dix ans.

Cruel destin, toi Mohamed et Rachida ta femme, vous aviez grandis orphelins. Par la volonté des islamistes barbares, vos filles seront élevées également  orphelines.

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